LIVRE HUITIÈME
monde, je pouvais être certain que je n'aurais jamais le bloc de marbre. Aussi, Bernardone le courtier, que je rencontrai un jour à la campagne, m* apprit-il que la du-* chesse avait disposé de ce bloc. — «Oh! malheureux marbre, m'écriai-je, assurément entre les mains de Bandinelli tu étais mal tombé, mais entre celles de l'Ammanoato (1) tu es cent fois pis encore ! »
Cependant le duc m'avait ordonné d'exécuter en terre on modèle d'une dimension égale à celle que sa statue en marbre devait avoir. H m'avait même fait fournir le bois et la terre qui m'étaient nécessaires, et construire une en* ceinte sous la loggia où est mon Persée ; de plus , il payait un ouvrier. Je me mis à l'œuvre avec ardeur, et je menai à heureuse fin mon armature en bois, d'après mes bons principes, sans songer au bloc de marbre, car je savais que la duchesse avait résolu que je ne l'obtiendrais pas. — Si j'entrepris ce travail, ce fut donc seulement parce que je me flattais qu'aussitôt que la duchesse, qui était, une personne de goût, l'aurait vu terminé, elle se repentirait vivement d'avoir causé un si grand tort à ce malheureux bloc et à elle-même. — Pendant ce temps , Jean Flamand (2) et Vincenzio Danti (3) de Pérouse exécutaient
(I) Bartolommeo Ammannato, sculpteur et architecte flores tin , naquit en 1511 et ■oerut eu 1502. Il doit sortent m célébrité a tes travaux d'architecture /parmi leequeb aeas citerons la pont de la Triait* , a Florence , et l'admirable cour dn palais Pilti. De foalea tes sculptures , la plus renommée est la statue de Neptune , dont nous parlera Bsnveauto. I/Anunannato est auteur d'un livre intitulé la Città , ou la Ville , qui renferme In plana et lea destins de tons les grands édifices qui peuwent embellir une cité. — Voy. Vasari, t. IX et X.
(3) Jean Flamand , autrement dit Jean de Bologne ou le Bologna , naquit a Douai en 1*24 et mourut vers l'an 1606. — Après avoir étudié le dessin dans l'atelier de Jacques Seueb , son compatriote , il alla passer quelques années à Rome et à Florence. Lorsqu'il concourut pour le bloc du Neptune , il était encore inconnu , ■ de sorte , dit Vasari, que le duc n'alla pas même voir sou modèle , qooiqoe , selon les artistes , ce fût le meilleur de tous. ■ — Ses principaux ouvrages sont l'Enlèvement des Sabines, la statue colossale 4* l'Apennin, la statue équestre de Cosme 1" et la grande fontaine de Bologne. — Voy. Vasari,! X.p. 8 et soiv.
(3) Vineensio Danti naquit à Pérouse en 1530, et mourut en I57H. — 11 s'appliqua
IM MÉMOIRE! 01 BEMVEXUTO CKLL1NI.
obacan an modèle; le premier dans les ckrftres de&anta- Croce, le second, dans le palais de messer Ottaviano de Me* dieis. *— Le fils do Moschino (1) en a? ait commencé un antre à Pise ; enfin, Bartolommao Ammannato travaillait an sien dans la loggia que Ton avait partagée entre lui et moi
Mon ébauche était achevée, et même j'avais déjà un peo modelé la tête, lorsqu'un jour le duc descendit du palais, accompagné du peintre Giorgetto, qui le mena dans F atelier de l1 Ammannato pour lui montrer le Neptune. Giorgetto avait travaillé de sa propre main pendant plusieurs jours à cette figure avec Y Ammannato et tous ses ouvriers. On me raconta que le duo se montra peu satisfait de ce modèle, malgré les efforts de Giorgetto qui cherchait A l'étourdir par son caquetage. Son Excellence l' écouta en se* couant la tête, et dit ensuite à messer Gianstefano : — ■ « Va demander à Benve nuto si son colosse est asseï avancé pour qu'il veuille me le laisser voir un peu. » — Meeser Gianstefano s'acquitta gracieusement de la commission du duc, et de plus ajouta que, si mon ouvrage ne me semblait pas encore en état d'être montré, je pouvais le déclarer franchement, attendu que le due savait fort bien que j'avais été très-peu aidé pour une entreprise de cette importance. Je répondis que je suppliais le duc de venir, et que, si mon travail était à la vérité peu avancé, Son Excellence était assez expérimentée pour se rendre compte de ce qu'il serait une fois terminé. — Messer Gianstefano répéta mes paroles au duc, qui vint avec plaisir. Dès qu'il fut outré dans mon atelier et eut jeté les yeux sur mon modèle,
dans sa jeunesse i l'orfèvrerie, qu'il qnltl» entoile peur le aeolptara et l'architecture. 0 exécuta de nombreux tri veux pour le due Coune et pour Sfone Almeni. Il • leissé qoef* quel poétiei el no traité aur le» proportion» qui a été imprimé en 1567.
(I) Le llotcfaino n'avait que trente ans 4 l'époque do cooeooi» pour le Moe do Neptune. Cellini ae trompe donc évidemment lorsqu'il met le fila de cet artlet* an i des concurrent».
LIVAK HIHT1KHK. 161
il en parut cachante. Il se promena ensuite tout autour, en l'arrêtant aux quatre points principaux, exactement comme retirait fait un praticien consommé. Son air et §e» gestes témoignaient de sa profonde satisfaction. — « Benvenuto, me dit~il, tu n'as plus qu'à lui donner un petit coup. » *-* Puis il se tourna vers les gens de sa suite en disant i — • Le petit modèle que j'ai vu cfaes lui me plaisait extreV mement* mais celui-ci le surpasse de beaucoup. »
Vers cette époque, Died, qui fait toutes choses pour notre bien, et ne manque jamais de nous protéger lorsque nous pensons A lui, permit qu'un certain bandit de Vkchio appelé Piermaria d'Anterigoli et surnommé le Sbietta, vînt me trouver. Cet homme était berger de profession* Grâce a l'étroite parenté qui l'unissait à messer Guido le médecin, aujourd'hui prévôt de Pescia, je consentis à Fécoûter. Il me proposa de lui acheter, pour en jouir ma vie durant, une ferme qui lui appartenait Je ne voulus point la visiter, attendu que je désirais terminer promptementmori modèle de Neptune. D'ailleurs cette démarche était inutile, car le Sbietta ne me vendait que l'usufruit de sa terre, et il m'avait donné la note de ce quelle produisait en blé, en vin, en haile, en avoine, en marrons et autres denrées» Avant calculé que tout cela valait, au taux d'alors, beaucoup plus de centécus d'or, je conclus le marché moyen* aant six cent cinquante écus que je lui comptai, et dans lesquels étaient compris les droits du fisc En échange de cette somme, il meHwmit un écrit de sa main par lequel il s'obligeait à me garantir pendant toute ma vie un revenu de cent écus. Je ne jugeai donc point à propos d'aller voir «on domaine. Je me contentai de m' informer avec soin si le Sbietta et ser Filippo , son frère , étaient assez soivablcs pour que je n'eusse rien A craindre. Plusieurs personnes qui les connaissaient m'assurèrent que je pouvais être parfaitement tranquille. Nous appelâmes ser Pierfrancesoo
108 MEM01EES DE BEXVKtfUTO CELLINI.
Bertoldi, notaire de la Mercantazia. Je débutai par lui ' mettre entre les mains décrit du Sbietta, pensant que cet engagement devait être exprimé dans le contrat Mais, en rédigeant son acte, le notaire prêta si bien l'oreille aux bavardages du Sbietta, qu'il oublia de mentionner la garantie que mon vendeur m'avait faite. La besogne du notaire dura quelques heures, pendant lesquelles je modelai une bonne partie de la tête de mon Neptune. Lorsque nous eûmes signé le contrat, le Sbietta m'accabla de toutes sortes d'amitiés, que je lui rendis à mon tour. II me fit maints présents de chevreaux, de fromages, de chapons, de gâteaux et de fruits, en telle quantité que je finis par en être presque confus.
En revanche, quand il venait à Florence , je ne souffrais point qu'il descendit à l'auberge. Souvent même, je logeai chez moi plusieurs de ses parents qui l' accompagnaient. Une fois, il me dit en plaisantant qu'il était vraiment honteux qu'après avoir acheté un domaine, je ne me décidasse point à confier trois jours mes affaires à mes ouvriers pour aller inspecter mon acquisition. Enfin , il me cajola si bien que, pour mon malheur, je lui rendis visite. Il me reçut avec plus d'empressement que si j'eusse été un duc, et sa femme me témoigna encore plus d'amitié. Ces bonnes relations durèrent jusqu'à ce que le Sbietta et ser Filippo son frère eurent tout disposé pour la réussite du complot qu'ils avaient tramé contre moi. — Pendant ce temps, je ne cessais de travaillera mon Neptune, et déjà, comme je l'ai dit, je l'avais entièrement ébauché, d'après une excellente méthode qui, avant moi, n'était connue et pratiquée par personne. Quoique je fusse certain de ne point obtenir le marbre, par les motifs que j'ai mentionnés plus haut, j'espérais pouvoir achever promptement mon modèle et l'exposer sur la place, uniquement pour ma propre satisfaction. — Les choses en étaient là , lorsqu'un