‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 213 sur 285 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Je fis d'abord un petit modèle soigneusement étudié, puis j'imaginai de poser la médaille sur un champ de lapis-lazuli et de représenter le ciel qu'Atlas portait sur ses épaules par un globe de cristal, sur lequel je gravai le zodiaque et diverses images célestes. — Après cela , je préparai une plaque d'or, et peu à peu je repoussai avec patience la figurine de l'Atlas, en tirant du champ, avec un marteau, sur une petite enclume ronde, l'or que je conduisis dans les bras et les jambes de la figurine, pour la maintenir partout d'une égale épaisseur. — Je la terminai ainsi presque entièrement. — Cette manière de travailler s'appelle repousser en bosse; en effet, sous cette figurine il n'y avait point de champ, comme lorsque l'on met l'ouvrage en poix, ou, autrement dit, en stuc. — Lorsque je l'eus amenée à ce point, je la remplis de stuc ou de poix et je l'achevai avec le ciseau. Ensuite je la détachai peu à peu de son champ d'or. — Il est très-difficile de démontrer cette opération avec des paroles, néanmoins je vais tâcher de l'expliquer le mieux possible. — Nous avons dit de quelle manière on emboutit les bras et les jambes des figurines lorsqu'on veut les laisser attachées au champ d'or de la médaille; mais, dans la nouvelle méthode, comme on doit les séparer du champ, il faut que l'artiste repousse peu à peu la plaque d'or sur l'enclume, tant avec la panne d'un petit marteau qu'avec la main ou le ciseau, jusqu'à ce qu'il détache la figure en saillie sur le champ. Si au contraire la figure doit rester attachée au champ d'or, il faut se garder de lui donner de la saillie et veiller à ce que le champ soit toujours de niveau, tandis que dans la nouvelle méthode que nous enseignons , comme on n'a point à le conserver, on peut le faire saillir et le tordre partout où bon semble. — Lorsque l'on voit qu'il reste assez d'or pour opérer la jointure du dos de la figurine , on la détache du champ, on rapproche doucement les parties du métal des-

ttt TRAITÉ DR L'ORFÈVRERIE.

tinées à former le dos, on les soude et on donne la dernière main à l'œuvre sans la remettre dans le stuc; car, si l'artiste a sagement opéré, son travail ne doit offrir aucune ouverture par laquelle le stuc puisse entrer. — C'est de cette façon que je conduisis à fin mon Atlas. — Deux petites attaches d'or, soudées aux endroits de la figure qui devaient toucher le lapis-lazuli, que j'avais choisi pour champ à ma médaille , me servirent à les fixer solidement — Le globe de cristal sur lequel, comme je l'ai dit plus haut, j'avais gravé, pour représenter le ciel, un sodiaque et d'autres images célestes, reposait sur les épaules d'Atlas, qui, de plus, le soutenait avec ses mains. — Enfin, quand j'eus terminé cette médaille en l'entourant d'un cercle d'or couvert de feuillages, de fleurs, de fruits et d'autres ornements, je la livrai à Federigo Ginori, qui s'en montra très-satisfait A peu de temps de là, ce gentilhomme mourut dans un Age peu avancé. Il légua sa médaille à l'excellent poète Luigi Alamanni, son intime ami. — Après le siège de Florence , Luigi Alamanni , étant allé en France au service de François 1er, la jugea digne d'être offerte à un si grand prince. Elle plut tellement à Sa Majesté, qu'elle daigna demander à Luigi le nom de son auteur et, bientôt après, m' appeler à son service.

Le bouton d'or, de forme circulaire, que je Gs pour la chape du pape Clément VII, appartenant a ce mêmegenrr de travaux , je rais décrire en partie la méthode que je suivis pour l'exécuter. — Ce bouton ayant un palme en tous sens, présentait par cette dimension d'immenses difficultés, car, dans les petits ouvrages, la matière obéit mieux à la main, et ces difficultés étaient d'autant plus grandes que j'étais obligé d'cnchftsscr dans les compartiments du bouton des pierreries, entre autres, un énorme diamant, qui avait été acheté trente-six mille écus. — Sur cette noble pierre je pluçai,dans une majestueuse attitude,

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Dieu le Père, assis et donnant sa bénédiction. — La této et les bras étaient en ronde-bosse , le reste du corps tenait au champ du bouton. — A F en tour du Père Éternel, je distribuai plusieurs groupes de petits anges , dont les uns sortaient des plis de son manteau , et dont les autres se jouaient parmi les pierreries qui ornaient le bouton. — Quelques-uns de ces petits anges étaient en ronde-bosse et les autres en demi-relief et en bas-relief, suivant que je voulais les figurer plus ou moins loin, conformément aux règles du dessin et de la perspective.

Lorsque j'eus fait un modèle exactement de la grandeur de l'œuvre projetée, je préparai une plaque d'or d'un doigt plus large tout autour que ne devait être le bouton , et je la relevai au centre, en la battant sur une petite enclume avec la panne de petits marteaux. Je lui donnai ainsi un relief vigoureux, que je diminuai au besoin avec les ciselets, en frappant au droit et au revers, jusqu'à co que la figure principale, qui était Dieu le Père, eut commencé à prendre une forme convenable. — C'est ainsi qu'en me servant tantôt d'une sorte de ciseau, tantôt d'une autre, et qu'en travaillant avec patience et amour, je rendis peu à peu la plaque d'or obéissante, si bien qu'au bout de quelques jours je terminai mon Dieu le Père presque tout en ronde-bosse.

Pendant ce temps, certains envieux dirent à des familiers du pape que je ne me tirerais pas avec honneur de ce travail, parce que je suivais pour l'exécuter une méthode qui ne ressemblait en rien à celle de Caradosso, et qui était plus dangereuse et moins belle. — En un mot, ils se remuèrent si bien, que le pape m'envoya chercher. Urne demanda avec douceur si, depuis que je lui avais apporté mon modèle en cire, j'avais fait quelque autre chose. — Je lui montrai aussitôt ce que j'avais fait. — 11 en fut si enchanté que, se tournant vers son entourage, composé peut-

être des mêmes seigneurs qui avaient voulu me rendre un mauvais office, il s'écria que j'avais grandement surpassé le modèle que je lui avais présenté. — Sa Sainteté m' ayant ensuite demandé comment je m'y prendrais pour repousser les petits anges , sans gâter ce que j'avais déjà fait, je lui répondis que j'emploierais des procédés pareils à ceux dont je m'étais servi pour repousser Dieu le Père, c'est-à-dire que peu à peu je relèverais la plaque d'or en l'attaquant, avec les ciselets, au droit et au revers, jusqu'à ce que j'eusse distribué l'or dans les endroits qui en auraient besoin. — « Quelques petits anges , ajoutai-je , étant d'un très-grand relief, il faut que je les amène tous à la hauteur voulue, ainsi que je l'ai fait pour Dieu le Père ; quant aux autres d'un moindre relief, ils sont loin de présenter les mêmes difficultés. Le moins facile, dans de semblables ouvrages, est de maintenir l'or partout d'une égale épaisseur. »

Lorsque j'eus ainsi parlé, le pape voulut savoir pourquoi je n'adoptais pas la méthode de Caradosso. — « Cet artiste, répondis-je, avant d'arriver au repoussé, fait un modèle en bronze, ce qui exige plus de temps et offre plus de difficultés. Si j'opérais de cette façon , je serais obligé de rapièceler et de resouder sans cesse mon ouvrage , et de l'exposer à tous les dangers que présente le feu pendant la soudure. — Grâce à mon procédé, j'évite tous ces inconvénients, et ma besogne marche avec plus de facilite et de promptitude. » — Ces explications ayant satisfait Sa Sainteté, je retournai à mon travail, et je me mis à relever avec les ciselets, sans avoir aucune déchirure à souder, les petits anges, qui étaient au nombre de quinze.

Lorsque j'eus amené l'or derrière les têtes, les bras et les jambes de ces figurines, je les enlevai du champ, que je rejoignis en le tenant séparé des parties que j'en avais détachées. Après cela je commençai à souder suivant la ma-

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