‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 239 sur 285 · CHAPITRE XIH. xn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIH. xn

celle perfection qui distinguait leurs autres ouvrages. Ils ne parvinrent jamais à souder au torse les jambes, les bras et la tête, à tel point qu'ils furent obligés, pour mettre ces membres en place, de les lier avec des fils d'argent. — Plus tard , le roi m' ayant chargé de lui faire douze statues, d'une dimension semblable à celle dont nous venons de parler , se plaignit à moi de ces imperfections, et me demanda si Fart ne permettait pas de vaincre de pareilles difficultés. — Dès que je lui eus expliqué comment il fallait s'y prendre pour les surmonter et pour obtenir le résultat désiré, il m'ordonna de me mettre à l'œuvre sur-le-champ.

Pour exécuter de semblables ouvrages, il y a différentes méthodes ; les maîtres suivront l'une de préférence a l'autre, selon qu'ils auront plus ou moins d'expérience dans l'art de lagrosserie.— Mais, quelle que soit la méthode que l'on adopte , il faut commencer par faire un modèle en terre exactement de la grandeur de la statue que l'on veut exécuter en argent. — Sur ce modèle, on forme un moule en plâtre composé de plusieurs morceaux, parmi lesquels on en distingue deux principaux : — l'un comprend tout le devant du torse depuis la naissance du cou jusqu'à l'enfourchure des cuisses, et s'étend à droite et à gauche jusqu'à la moitié des côtes, où il se réunit à l'autre morceau qui présente la partie postérieure du torse, depuis l'endroit où les épaules s'attachent au cou jusqu'au bas des fesses. Chaque bras et chaque jambe se divisent également en deux morceaux ; — la tête se fait d'une seule pièce. — 11 faut avoir soin de remplir de cire les parties creuses , afin qu'elles soient de dépouille facile. — On prend ensuite toutes ces formes de plâtre et on les jette en bronze séparément. — Après cela on commence à battre des feuilles d'argent d'une épaisseur convenable sur les formes de bronze , avec un marteau de bois , et on

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les soumet à plusieurs cuissons afin de les rendre ductiles. En procédant ainsi, elles prennent parfaitement la forme du creux. Le maître expérimenté complétera son travail en donnant quelques coups de marteau , réclamés par la nécessité d'obtenir sur les différentes pièces de métal une marge suffisante pour les joindre ensemble et les souder. — Dans chacune de ces marges, dont la largeur ne doit point excéder deux fois l'épaisseur d'une lame de couteau, ou pratique, à l'aide de ciseaux, des entailles de deux doigts et disposées de façon qu'en superposant deux morceaux de métal ils puissent entrer l'un dans l'autre. On les resserre adroitement au marteau en les soutenant intérieurement avec une enclume ronde, afin que le coup de marteau ne porte pas à faux. — Chaque pièce doit être préparée ainsi : on commence par, le torse , puis on s'occupe des jambes, des bras et de la tète ; enfin on soude le tout soigneusement. Mais, avant d'arriver à cette dernière opération , il faut emplir de poix toutes les pièces et les terminer complètement au ciseau et au marteau, en se guidant sur le modèle en terre.

Maintenant, voici comment j'exécutai les figures du roi François 1er : — Je préparai mes plaques d'argent par les procédés que j'ai déjà expliqués, et, après avoir fait un modèle en terre, je les réduisis à l'épaisseur que je jugeai convenable ; puis je leur donnai la forme voulue en les frappant avec patience et dextérité, tantôt au droit tantôt au revers. — Cette méthode me prit moins de temps que n'en aurait exigé celle que je viens de décrire; mais, d'un autre côté, si elle est plus expéditive, elle exige aussi plus d'habitude et plus d'habileté. — Lorsque j'eus terminé les bras, les jambes et le torse, je fis la tête d'un seul morceau en opérant comme s'il se fût agi d'un vase. — Je soudai ensuite tous cea membres ensemble en entaillant chaque pièce et en encastrant l'une avec l'autre. —

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Les soudures que j'employais étaient au huitième, c est-àdire que dans une once d'argent je mettais la huitième partie d'une once de cuivre. — Je commençai par souder le torse à l'aide d'un grand soufflet muni d'une douille, suffisamment longue, qui soufflait sous un lit de charbons que j'allumai au moment où je posai mon ouvrage dessus. — Je fis en sorte que le métal devint rouge en même temps que les charbons. — Pendant que je soufflais doucement, la soudure se mit à couler et je la dirigeai facilement en avant et en arrière, suivant le besoin, jusqu'à ce qu'elle eût couru d'un bout à l'autre de l'ouvrage. — Si, au milieu de tout cela, je n'ai point parlé du borax, c'est que j'ai supposé m' adresser à des artistes déjà quelque peu initiés à l'art et sachant que rien ne peut se souder sans borax. — Souvent la soudure ne réussit pas partout, et alors il faut recommencer sur nouveaux frais. — Quand cela m' arrivait, je prenais au lieu d'eau un peu de suif de chandelle, afin de ne pas refroidir tout le morceau que je devais souder. Sur ce suif je mettais ma soudure et mon borax , et j'obtenais le même résultat que si je me fusse servi d'eau. — Je soudai donc ainsi tous les membres de ma figure f puis je les emplis de poix et je leur donnai la dernière main avec le ciseau. — Après cela, il fallut réunir toutes ces pièces et, en un mot, monter complètement ma figure ; cette opération est celle que nous avons montrée si difficile, et dont les artistes français chargés d'exécuter la statue d'Hercule n'avaient pu venir à bout.

Au milieu d'une grande salle où je travaillais, je construisis un petit mur en pierres ayant une brasse d'élévation, quatre de longueur et une et demie de largeur.

Après avoir ajusté les jambes de la statue au torse, je pris du fil d'argent au lieu de fil de fer, dont on se sert Or-* dinairement, et je les liai de trois doigts en trois doigts, non sans de grandes difficultés. — Une fois ma statue

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ainsi préparée, je la plaçai sur le petit mur près duquel j'avais allumé un bon feu ; puis je couvris les liens d'argent de soudure au cinquième, semblable, sauf la différence d'alliage, à celle au huitième dont nous avons parlé. — J'avertis le lecteur que le cinquième de cuivre que Ton mêle à l'argent doit être en cuivre rouge et non en cuivre jaune. — En effet, le cuivre rouge se laisse mieux ciseler et tient plus solidement, quoiqu'il soit un peu moins facile à fondre; toutefois, comme je travaillais de l'argent allié au onzième, je n'étais arrête par aucune difficulté : si Ton entreprenait de semblables travaux avec de l'argent à bas litre, on ne pourrait les réussir. — Mais revenons à notre sujet. — Lorsque j'eus donc disposé les jambes de ma statue, ainsi que je viens de le dire, je commençai à aviver le feu avec l'aide de quatre ouvriers armés d'éventails et de petits soufflets à main. — Au fur et à mesure que la soudure coulait, je jetais dessus de la cendre mouillée, et non de l'eau, qui m'aurait empêché ensuite de revenir sur les endroits où la soudure n'aurait point couru. — De cette façon je soudai les deux jambes, et, avant que ce travail ne fût refroidi, j'en eus fini, sans plus de nialencontre, avec toutes les autres pièces. — Ainsi cette figure de quatre brasses de hauteur et du poids de trois cents livres se trouva parfaitement soudée en sortant du feu. — Cette manière d'opérer fut approuvée et très-admirée par tous les artistes de Paris. — Enfin, après avoir blanchi ma statue selon la méthode accoutumée, je la mis en poix et je la terminai au ciseau. — Je la posai sur un piédestal de bronze, haut de deux tiers de brasses environ et orné de quelques bas-reliefs dorés. — Elle représentait Jupiter tenant de la main gauche le globe du monde , et de la main droite une foudre arrangée de façon à recevoir une torche allumée.

Bien que j'aie déjà enseigné le moyen de blanchir les

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