‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 275 sur 285 · CHAPITRE VI. MO · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. MO

mais encore de plus de quarante; car, pour peu que Ton tourne la figure, un muscle se montre trop ou trop peu, et les aspects varient à l'infini. — Ainsi donc, je le répète, r artiste est souvent obligé d'apporter à son premier point de vue de nombreuses modifications pour que toutes les parties de sa figure s'harmonisent entre elles. Ces difficultés sont telles que jamais on n'a vu une figure faisant également bien de tous les côtés.

Par l'exemple de Michel-Ange on peut juger quelle difficulté présente la sculpture. — Sept jours lui suffisaient pour peindre une figure nue, grande comme nature, avec toute la conscience qu'il apportait à ses travaux. Quelquefois même je l'ai vu terminer le soir, avec tout le soin que l'art réclame, une figure nue commencée le matin ; mais je laisse cela de côté , car souvent il était entraîné par de certaines fureurs admirables qui lui venaient en travaillant : je m'en tiens au terme de sept jours dont j'ai parlé plus haut — Une statue de marbre de même dimension, à cause des difficultés des points de vue et de la matière , ne lui demandait pas moins de six mois d'un travail assidu, comme plusieurs fois je l'ai observé* — Il en fut de 'même pour Donalello, artiste de suprême mérite, lequel peignit bien par la seule raison qu'il était bon sculpteur. Le dénombrement des ouvrages de Michel- Ange pourrait encore fournir une preuve des difficultés de la sculpture. En effet, pour chaque statue de marbre qu'il sculpta il peignit cent figures, uniquement parce que la peinture n'est point obligée de se préoccuper des points de vue de la sculpture, ainsi que nous l'avons déjà dit : on peut donc en conclure que ces difficultés présentées par la sculpture proviennent non -seulement de la matière, mais encore des plus grandes études qu'exige cet art et des nombreuses règles qu'il faut observer ; ce qui n'est point nécessaire pour la peinture. C'est pourquoi

j'affirme (toujours en parlant modestement) que la sculpture remporte de beaucoup sur la peinture.

Cette considération m'a conduit à faire une observation de même ordre , que 9 par conséquent , il me semble bon d" exposer. La voici donc : selon moi , tous les artistes qui, en vertu de la sculpture , s'entendront le mieux à faire un corps humain avec ses proportions et ses mesures, ceux-là seront en même temps les meilleurs architectes, pourvu toutefois qu'ils ne soient pas étrangers aux éléments constitutifs de cet art aussi noble que nécessaire. Et je suis amené à parler ainsi non-seulement à cause des rapports généraux qui existent entre les édifices et le corps humain, mais encore parce que les proportions des colonnes et des autres ornements architecturaux tirent leur origine des proportions du corps humain. Ainsi donc, je le répète, tous les artistes qui excelleront à faire une statue avec harmonie dans toutes ses mesures et ses parties, ceux-là, j'en suis certain, deviendront les plus habiles dans Y architecture ; car tout sculpteur consommé , comme je l'ai démontré , en luttant contre des difficultés et en observant des règles auxquelles le peintre n'est point accoutumé, acquiert un jugement qui lui est'd'une ressource toute particulière pour l'architecture.

Ce n'est pas & dire pour cela cependant que je veuille affirmer que l'on ne puisse être bon architecte si Ton n'est pas habile sculpteur. On voit, en effet, que Bramante, Raphaël et plusieurs autres peintres ont exercé l'architecture d'une manière judicieuse et pleine de charmes , sans toutefois jamais arriver dans cet art à la supériorité que possédait notre Buonarroti et dont il était redevable à ce qu'il savait mieux que tout autre faire parfaitement une statue. A cela tient véritablement que ses ouvrages d'architecture sont si harmonieux et si gracieux que nos yeux ne peuvent se lasser de les contempler.

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