LES PRINCIPES DE L'ART DU DESSIN
(PIAQMBHT.)
Parmi les nobles arts que notre ville de Florence a cultivés et dans lesquels elle a non - seulement égalé , mais encore surpassé les anciens, il faut certes compter la sculpture, la peinture et Y architecture. — C'est une vérité qui se démontrera clairement en temps et lieu. — Quant à présent je ne veux parler que de l'art du dessin , de ses principes et de la meilleure manière de l'étudier. — Mes prédécesseurs ont grandement songé à cette tâche, mais ils ne se sont jamais décidés à l'accomplir. — Quoique je sois bien infime auprès de ces sublimes génies, l'utilité qui
(I) De même qne Je Traité dé l* Sculpture ce Discourt fur U Desiu* n'ava» point encore été traduit en français. — Nom le recommandons spécialement à l'attention 4e née académiciens et de not pfofeteeots. Ira y trouveront de préf iem anwigMiMOt* po»r leurs élève» et pour eoi-mémes.
doit résulter de ce travail me détermine aisément à F exécuter malgré les excessives difficultés qu'il offre. Je me promets seulement de faire de mon mieux pour mener à bonne fin une si glorieuse entreprise.
Pour commencer une œuvre de cette importance, beaucoup de gens débuteraient par faire un grand discours, sous prétexte qu'on ne peut mouvoir une grande machine sans employer d'énormes outils. Mais, comme souvent la vue de tant de préparatifs est plus ennuyeuse qu'agréable, nous suivrons un autre mode qui nous semble préférable, c'est-à-dire que nous traiterons de l'art tout simplement en exprimant nos idées suivant l'ordre qu'elles exigeront, de façon qu'elles se logeront dans la mémoire bien mieux que si elles étaient disposées systématiquement — Sans plus tarder entrons donc en matière.
Vous, princes et seigneurs dont les arts font les délices, vous maîtres consommés et vous jeunes gens qui aspirez à vous instruire, vous savez sans aucun doute que l'animal le plus beau créé par la nature est l'homme; que la plus belle partie de l'homme est la tète, et enfin que dans la tête il n'y a rien de plus beau et de plus merveilleux que les yeux. — Si les yeux sont tels que nous le disons, leur représentation exige donc beaucoup plus de peine que toute autre partie du corps ; d'où je conclus que jusqu'à présent les maîtres ont eu grandement tort de faire commencer leurs pauvres jeunes élèves par imiter et dessiner un œil humain. On a agi de la sorte avec moi dans mon enfance, ce qui me donne à penser qu'il eu a été, qu'il en est et qu'il en sera de même pour les autres.
En vertu des motifs que je viens d'exposer, je tiens pour certain que cette méthode est mauvaise et qu'il vaudrait infiniment mieux faire copier par les débutants des choses qui seraient non-seulement plus faciles, mais encore plus utiles qu'un œil.
SUR LES PRINCIPES DE L'ART DU DESSIN. 40b
Je sais parfaitement que quelque mauvais pédant et quelque gâte-métier ne manqueront pas d'argumenter contre moi en disant qu'un bon maitre d'escrime met aux premières leçons entre les mains de ses élèves les armes les plus lourdes, aûn que les véritables épées de combat leur paraissent ensuite plus légères. — J'aurais large champ pour faire un beau discours en ma défense ; mais comme ce serait autant de paroles jetées au vent et que j'aime arriver vite au but, je me contente d'avoir coupé le chemin à ces radoteurs et je vais démontrer que ma bonne méthode présente plus de facilité et infiniment plus d'utilité que la copie de l'œil.
Comme le point important dans l'art du dessin est de bien faire un homme et une femme nus , il faut penser que pour y arriver il est indispensable de connaître parfaitement la base fondamentale du nu, c'est-à-dire le squelette humain. — Une fois que tu te seras bien gravé dans la mémoire une ossature, tu ne pourras jamais te tromper en faisant une figure nue ou drapée; ce qui n'est pas peu de chose. — Je ne prétends pas néanmoins que tu seras assuré de faire tes figures plus ou moins gracieuses, je veux dire- seulement que tu les feras sans erreurs; quant à cela, je te l'affirme.
Maintenant considère s'il est plus facile au débutant de dessiner un os seul ou un œil humain.
Je veux que tu commences par copier le premier os de la jambe, lequel s'appelle tibia. — Il est très-certain que si lu donnes ce modèle à un enfant, il croira n'avoir & dessiner qu'un petit bâton. — Or, comme pour progresser dans les arts, il importe surtout de ne pas se laisser décourager, où trouvera-t-on un enfant assez pusillanime pour ne pas se promettre de copier parfaitement ce petit bâton d'os, sinon du premier coup, au moins du second?
4*t DlSGOtfMS
— El Certes | il en serait autrement, si lit le mettais à copier un œiL
Au tibia, ta ajouteras ensuite le péroné, qui est un os infiniment plus petit que le premier.
Après cela tu placeras au-dessus du tibia et du péroné, Tos de la cuisse. 11 est seul et beaucoup plus gros que chaque os de la jambe. On l'appelle fémur.
Enfin tu mettras la rotule entre les os de la jambe et le fémur«
Tu auras soin de bien graver dans la mémoire de ton élève ces quatre os réunis en les lui faisant dessiner en tous sens, c'est-à-dire de face, de derrière et de chaque profil.
Puis tu lui développeras peu & peu une certaine partie des os do pied, de façon qu'il s'en rende bien compte et ne puisse plus les oublier.
Dès que ton élève, homme ou enfant, se sera rendu familière cette ossature de la jambe, avant d'arriver à la tête, tous les autres os lui paraîtront faciles. — Tu construiras ainsi peu à peu ce superbe instrument qui est la base fondamentale de notre art.
Aussitôt après, tn lui feras copier un de ces magnifiques os des hanches qui ont la forme d'un bassin et qui s'articulent si admirablement avec l'os de la cuisse, lequel ressemble à une boule plantée sur un bâton. — Dans l'os de la hanche est pratiquée une case où le fémur tourne en tous sens, sans néanmoins dépasser certaines limites dans lesquelles le retient la nature au moyen de nerfs et de différents liens, dont nous nous occuperons en temps et lieu.
Quant tu auras dessiné et bien gravé dans ta mémoire ces os, tu commenceras à dessiner celui qui est placé entre les deux hanches. 11 est très-beau et se nomme croupion ou autrement sacrum. Cet os est percé de huit trous par lesquels sortent les nerfs à l'aide desquels la nature sou-