LIVRE DEUXIEME. \tè
tenant je ne saurais recevoir ce divin Sacrement dans cette machine déjà désorganisée; souffre*, seulement que mes yeux le savourent et le transmettent & mon ftmc immortelle, qui demande miséricorde et pardon. » — Dès qu'il eut achevé ces mots et que Ton eut enlevé le Sacrement, son délire recommença. II tomba dans les plus violents accès de fureur, et proféra les plus horribles paroles que Ton puisse imaginer; cela dura jusqu'au jour. Au lever du soleil^ il se tourna vers moi et me dit : — « Frère, je ne veux plus rester ici, parce que ces gens-là me pousseraient à quelque action qui les ferait repentir de m1 avoir tourmenté. » — En même temps il dégagea ses jambes, que nous avions placées dans une boite fort pesante, se souleva comme pour monter â cheval; puis, me regardant en face, il me cria trois fois : — « Adieu! adieu! adieu! » — Avec celle dernière parole, son Ame courageuse s'envola. Le soir, vers la vingt-deuxième heure (1), il fut, par aies soins, honorablement inhumé dans l'église des Florentins. Je lui fis ensuite tailler une superbe pierre tumulaire en marbre, sur laquelle on sculpta des trophées et des bannières.
Je ne dois pas omettre qu'un de ses amis, lui ayant demandé s'il reconnaîtrait celui qui lui avait tiré cette arquebusade, il lui répondit que oui, et lui en. donna le signalement. Mon frère avait tâché que je n'entendisse rien de tout cela, mais je n'en perdis pas un mot. Je raconterai la suite de cette aventure quand il en sera temps.
Revenons au tombeau dont j'ai parlé plus haut. Des tavanls distingués, qui connaissaient mon frère, me donnèrent une épitaphe, en me disant que cet admirable jeune homme la méritait bien. Elle était ainsi conçue :
(I) Les Italiens divisent le joor en vingt-quatre heures , qu'ils comptent i partir dp eweatr dn soleil.
ISO uéMOIltKS DE BENVENUTO CELLINI.
Francisco Cellino Florentixo,
QUI QL'OD IN TeXERIS AKXIS AD lOAXXEM
Mkdicem Duceu plures victorias retui.it
et sign1fer fuit, facile documevtum dedit
quanta fortitldims et coxsilii vir flturijs
erat, si crudelis fati , archibuso traxsfos-
sus, quixto jetatis lustro laceret.^
Bevvknutus frater positt. Orut
die xxvu Maji. MDXXIX.
Il était Agé de vingt-cinq ans. Son véritable nom était Giovanni Francesco Gellini; mais les soldats ne le connaissaient guère que sous celui de Cecchino del Piffero. Ce fut donc ce dernier que je plaçai au bas de nos armes. Je l'avais fait graver en lettres antiques, qui toutes étaient brisées, à l'exception de la première et de la dernière. Les savants qui m'avaient donné l'épitaphe m'en demandèrent la raison. Je leur répondis que les lettres brisées signifiaient que son corps était détruit, et que des deux lettres entières la première faisait allusion à son Ame immortelle, ce glorieux présent de Dieu , et la dernière à la renommée qu'il avait conquise par sa valeur. Celte idée obtint beaucoup de succès, et fut depuis souvent reproduite.
Je fis aussi graver sur le tombeau de mon frère les armes des Cellini, mais en y opérant un petit changement En effet, à Ravennes, les honorables gentilshommes de la famille Cellini portent d'azur au lion rampant d'or, tenant un lis de gueule dans la patte dextre; en chef un lambel accompagné de trois petites fleurs de lis d'or. Tel est le véritable blason des Cellini. Mon père m'en montra un où il n'y avait que la seule patte de lion avec toutes les autres