LIVRE TROISIEME
avant de ina Hacher à son service. Le duc exigea la promesse formelle de mon retour, et m'ordonna de ne point partir sans l'avoir revu. lie lendemain , tous mes préparatifs étant terminés , j'allai donc prendre congé de lui. 11 était au palais Pazzi , qu'habitaient alors la femme et les filles dn signor Lorenzo Gibo. Je lui fis dire que je ne voulais point partir sans avoir reçu ses ordres; il m'envoya sa réponse par le signor Cosme de Médicis, aujourd'hui duc de Florence , lequel me dit d'aller chez Niccolô de Monte- Aguto, toucher cinquante écus d'or, que Son Excellence nie donnait à dépenser en son honneur, et il me recommanda de ne point oublier de revenir.
Dès que Xiccolo m'eut compté cet argent, je me rendis chez Tribolo, qui était prôL II me demanda si j'avais lié mon épée. — « Quand on voyage, lui répond is-je, on ne doit point lier son épée. » — « Mais, reprit-il , c'est la coutume à Florence, où, pour la plus légère peccadille, ser Maurizio ferait pendre saint Jean-Baptiste ; ainsi, il faut lier nos épées jusqu'à ce que nous soyons hors des portes de la ville. » — Je me moquai de cet avis, et nous partîmes, en compagnie du courrier de Venise, que l'on appelait Lamentone.
Après avoir passé Bologne, nous arrivâmes un soir a Ferrare, où nous descendîmes à l'hôtellerie de la place.
Lamentone nous quitta pour porter à plusieurs exilés leurs lettres et des messages de la part de leurs femmes. Le duc n'avait permis qu'au courrier de leur parler; tout autre qui s'y serait hasardé aurait été condamné comme eux à l'exil.
Comme il n'était guère plus de vingt-deux heures, nous allâmes, le Tribolo et moi, voir passer le duc de Ferrare, qui revenait de Belfiorc, où il avait assisté à des joules. Pendant le chemin, nous rencontrâmes plusieurs exilés qui, de la façon dont ils nous regardaient, semblaient nous
provoquer à leur parler. Le Tribolo, qui était 1* homme le plus peureux que je connusse, ne cessait de me répéter :
— «Ne les regarde pas, et ne leur adresse pas un mot, si tu veux retourner à Florence. »
Lorsque nous eûmes vu le duc, nous revînmes A l'hôtellerie, où nous trouvâmes Lamentone. Vers une heure, Niccolè Benintendi, son frère Pietro, le vieux Jacopo Nardi, je crois, et plusieurs jeunes gens entrèrent et demandèrent au courrier des nouvelles de Florence. Le Tribolo et moi, nous nous tenions à l'écart pour ne point entrer en conversation avec eux. Lorsqu'ils eurent longtemps causé avec Lamentone, Niccolô Benintendi s* écria en nous montrant :
— u Je connais très-bien ces deux-là ; pourquoi font-ils tant de singeries pour ne point nous parler? » — Le Tribolo me suppliait de ne point bouger, tandis que Lamentone leur répondait que nous n'avions pas la même permission que lui. Le Benintendi répliqua que c'était une ânerie, et nous envoya à tous les diables avec mille autres injures de ce genre.
Je levai alors la tête, et je dis avec le plus de modération possible : — « Chers gentilshommes, vous pouvez nous occasionner beaucoup de tort, et nous ne pouvons vous être d'aucune utilité; bien que vous nous ayez adressé des paroles inconvenantes, nous n'entamerons point une querelle avec vous. »
Le vieux Nardi déclara que je m'étais exprimé comme un jeune homme de bien que j'étais; mais Niccolè Benintendi s'écria : — u Je les eux et le duc! » — Je répliquai qu'il avait tort de s'attaquer à nous, qui ne nous mêlions nullement de ses affaires. Le vieux Nardi prit notre parti et blâma Benintendi, qui n'en continua pas moins ses insultes. Je finis par lui signifier que, s'il ne nous laissait en paix, je saurais parler et agir d'une façon qui lui serait peu agréable. U répéta qu'il nous le duc
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et nous, et il ajouta que nous n'étions que des ânes. A ces mots, je lui criai qu'il en avait menti par la gorge, et je mis l'épée au vent.
Le vieux Nardi, ayant voulu gagner le premier l'escalier, tomba et dégringola quelques marches , de sorte que tous les autres culbutèrent sur lui. Je m'élançai en avant, et je frappai les murailles avec mon épée en disant : — * Je vais tous vous massacrer. » — Mais j'avais grand soin de ne leur faire aucun mal, car le carnage aurait été trop horrible. A ce bruit, l'hôtelier se mit à crier et Lamentone à me supplier. — « Holà la télé! exclamait l'un ; laissezmoi sortir ! » exclamait l'autre. — C'était un hourvari épouvantable; on aurait cru entendre un troupeau de porcs en. déroute. L'hôtelier arriva avec de la lumière; je remontai et je rengainai mon épée. Lamentone blâmait la conduite deXiccolô Benintendi, tandis que l'hôtelier, de son côté, disait à ce dernier : — « Il va de la vie de tirer ici l'épée. Si le duc connaissait vos insolences, il vous ferait pendre par la gorge. Je ne veux pas vous traiter comme vous le méritez ; mais ne remettez plus jamais les pieds dans celte auberge, sinon malheur à vous ! » — L'hôtelier monta ensuite près de moi; je voulus m' excuser, mais il ne le souffrit pas, m'assura que j'avais mille fois raison, et me recommanda de me tenir bien en garde contre eux durant mon voyage.
Lorsque nous eûmes soupe, un batelier vint nous offrir de nous mener à Venise. Je lui demandai s'il voulait me louer sa barque tout entière; il y consentit, et nous arrêtâmes nn prix. Le lendemain matin , de bonne heure, nous primes des chevaux pour nous rendre au port, qui est situé à quelques milles de Ferrare. En y arrivant, nous trouvâmes le frère de Niccolo Benintendi et trois de ses amis qui nous attendaient. Ils avaient deux armes d'hast. Quant à moi, j'étais muni d'une belle perluisane que j'avais
achetée à Ferrare. Étant bien armé, je ne m'effrayai pas comme le Tribolo, qui soupirait : — « Bon Dieu, secoureznous ! ces gens-là sont venus pour nous tuer. » — Lamentone se tourna vers moi et me dit : — « Tu n'as rien de mieux à faire que de retourner à Florence, car je vois qu'il y a ici du danger. De grâce, Benvenuto, évite la furie de ces animaux enragés. » — « Allons, lui répondis-je, Dieu protège le bon droit. Vous verrez d'ailleurs comme je me défendrai. Cette barque n'est-elle pas retenue pour nous? » — u Oui, » dit Lamentone. — « Eh bien! reprisje, nous y entrerons seuls, si cela ne dépend que de mon courage. »
Je piquai mon cheval, et, quand je ne fus plus qu'à cinquante pas de nos adversaires, je mis pied à terre, et je m'avançai hardiment, la pertuisane à la main. Le Tribolo s'était arrêté. Il se tenait tellement recroquevillé sur son cheval qu'on l'aurait pris pour le Froid en personne. Le courrier Lamentone se gonflait et souillait comme le dieu des Vents; c'était son habitude, mais jamais il n'avait dépensé tant d'haleine qu'en pensant à la tournure que cette diablerie allait prendre.
Quand je fus près de la barque, le batelier me dit que des gentilshommes florentins désiraient y monter avec nous, si j'y consentais. — « La barque, lui répondis-je, est retenue pour nous, et non pour d'autres. Je suis très-fâché de ne pouvoir me trouver en compagnie de ces gentilshommes, n — «Nous ferons en sorte que tu le puisses, Benvenuto, me cria un jeune brave de la famille Magalotti. » — « J'espère, répliquai-je, que Dieu , mon droit et mon bras aidant, vous ne me ferez point pouvoir ce que vous prétendez. » — En même temps, je sautai dans la barque, et j'ajoutai, en leur présentant la pointe de ma pertuisane : — u Voilà ce-qui vous le prouvera. » — Magalotti, s' étant avancé d'un air menaçant et l'arme à la main, je sautai sur le bord de la