LIVRE TROISIÈME
farque, et je lui assénai un tel coup que, s'il ne fût tombé à Ja renverse, je l'eusse percé de part en part. Ses amis, au lien «F accourir à son secours, battirent en retraite. Je vis que je pourrais le tuer; mais je me contentai de lui dire : — « Relève-toi, frère; ramasse ton arme et va-t'en. Tu sais maintenant que je puis ce que je ne veux pas, et que je n'ai pas voulu ce que je pouvais. * — J'appelai ensuite le Tribolo, le batelier et Lamentone, et nous parûmes pour Venise. Déjà nous avions navigué dix milles sur le Pô, lorsque nos jeunes gens, qui avaient monté sur une fnsoliera, nous rejoignirent. Quand ils furent vis-àvis de nous, cet imbécile de Pier Benintendi me cria : —
• Va, va, Benvenuto, nous uous reverrons à Venise! » —
* Allez, allez, je vous suis, répliquai-je ; je me laisse voir partout »
Arrivé & Venise, je consultai le frère du cardinal Gornaro, et je le priai de me procurer la permission de sortir avec des armes. 11 me dit que je pouvais librement eu porter, sans risquer autre chose que la perte de mon épée.
Noos allâmes donc, bien armés, rendre visite au sculpteur Jacopo del Sansovino (1), qui avait mandé le Tribolo. Sansovino m'accabla d'amitiés, et nous invita à dîner, ce que nous acceptâmes. Dans le cours de la conversation, il dit au Tribolo qu'il ne voulait point l'employer pour le moment, et qu'il eût à revenir une autre fois. A ces mots je me mis à rire, et je dis en plaisantant au Sansovino : — » Votre maison est trop éloignée de la sienne pour qu'il revienne une seconde fois. ?> — Le pauvre Tribolo, stupé-
(1) Jaeopo Talti , surnommé le Sansovino , naquit à Florence , en 1479. Après acoir MojoJe ne grande célébrité à Florence et à Rome , il se rendit à Venise, où il succéda ù maestro Baono , dans l'emploi d'architecte des proeeraliet de San - Marco. Il exerça «or recelé vénitienne une heureuse infloence par ses ouvrages et ses enseignements , qni propagèrent son nom dans tonte l'Italie. Il mourut en 1 570. — Voy. Vasari , Vie du Smmsovmo, t. IX , p. Wi et soit.
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fait, lui dit de son côté : — « Mais j'ai ici la lettre où vont m'écrives de venir. » — Le Sansovino répliqua que des gens de bien et de talent tels que lui pouvaient se permettre île semblables libertés et de plus grandes encore. Tribolooourbt les épaules en répétant : — « Patience ! patience ! » — Malgré le diner somptueux que le Sansovino m'avait donné, je pris le parti de mon camarade Tribolo, qui avait raison. Gomme, pendant le repas, le Sansovino n'avait oessé de parler de ses chefs-d'œuvre et de dire du mal de MioheUAnge et de tous les artistes éminents, en réservant tous les éloges pour lui-même, cette impertinence m'avait fatigué au point que je n'avais pas mangé un seul morceau avec plaisir. Je me bornai à lui dire ces deux mots : — « Messer Jacopo, les honnêtes gens se conduisent en honnêtes gens, et les hommes de talent qui produisent de bons et beaux ouvrage* sont beaucoup mieux appréciés quand ils sont loués par les autres que quand ils chantent eux-mêmes leurs louangei avec cet aplomb. » — Là-dessus, nous nous levâmes de table en grommelant.
Le même jour je rencontrai, près du Riallo, Piero Benintcndi et plusieurs de ses amis. M'étant aperçu qu'ils voulaient me faire un mauvais parti, j'entrai dans la boutique d'un apothicaire pour laisser passer la tempêta J'appris plus tard quo le jeune Magalotti, que j'avais traité avec courtoisie, leur avait adressé de vifs reproches. Cette affaire n'eut point d'autres suites.
Peu de jours après nous partîmes pour Florence. \ous logeâmes dans une auberge située au delà de Cbioggia, à gauche, sur la route de Ferrure. L'hôte' voulut que nous le payassions avant d'aller nous coucher. J'eus beau lui dire que partout ailleurs on avait coutume de ne paver que le malin ; il s'obstina à répéter : — « Moi, je veux être payé le soir et à ma guise. » — Je lui répondis que les gens qui voulaient agir à leur guise devraient créer un
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i à leur guise, parce que dans celui-ci il n'était pas fange de se comporter ainsi. II me répondit de ne pas loi rompre la tête, attendu qu'il voulait qu'il en fût ainsi. Le Tribolo tremblait et me poussait pour que je ne soufflasse point mot, de peur qu'il ne nous arrivât pis encore. Xoiu payâmes donc I l'hôtelier, comme il l'entendait, et nous allâmes nous coucher. Le bon de notre affaire fut que dods eûmes de beaux lits, tout neufs et vraiment trèspropres» Néanmoins, je ne pus fermer l'œil un instant; je passai toute la nuit & chercher un moyen de me venger. Je pensai d'abord à mettre le feu & la maison , puis à égorger quatre bons chevaux que l'hôtelier avait dans son écurie, Tout cela me semblait facile à exécuter; mais je ne voyais pas qu'il nous fat aussi aisé de nous sauver, moi et mon camarade. Enfin, voici le dernier parti auquel je m'arrêtai : j'embarquai mes compagnons et mes bagages, et, lorsque les chevaux eurent été attelés au bateau, je dis se oe pas bouger jusqu'à ce que je fusse revenu de l'hôtellerie, parce que j'avais oublié une paire de pantoufles. A l'auberge je demandai l'hôtelier. 11 me fit répondre qu'il n'avait que faire de nous et que nous pouvions aller a tous les diables. Un garçon d'écurie, encore tout endormi, me dit alors : — «Le maître ne se dérangerait pas pour le pape, attendu qu'il est couché avec une certaine petite erolesse qu'il a longtemps poursuivie. » — II réclama ensuite un pourboire. Je lui donnai quelques menues monnaies vénitiennes, et je lui dis de recommander au conducteor de la barque de m' attendre. Je montai , et , avec un petit couteau qui coupait comme un rasoir, je hachai si bien quatre lits , que j'y fis pour plus de cinquante écus de dégât. Je mis dans ma sacoche des débris de couvertares, et je retournai à la barque, où j'ordonnai au conaaoteur de partir en toute hâte.
A quelque distance de l'hôtellerie, mon compère Tribolo
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dit qu'il avait oublié des courroies qui lui servaient à lier sa valise, et il insista vivement pour aller les chercher. Je lut dis de ne pas se tourmenter pour deux petites courroies , que je lui en fournirais autant de grandes qu'il en désirerait 11 me répondit que je plaisantais toujours, et qu'il voulait absolument ses courroies. Il cria d'arrêter; mais je commandai d'avancer, et en même temps je lot racontai le grand dégât que j'avais commis chez l'hôte, et je le lui prouvai en lui montrant les morceaux de couvertures. Il fut aussitôt saisi d'une telle panique, qu'il ne cessa de répéter au conducteur : — « Dépêchons-nous, de grâce , dépêchons-nous ! n — Il ne se crut hors de péril qu'en voyant les portes de Florence. Dès que nous fûmes arrivés , il me dit : — a Lions nos épées , pour l'amour de Dieu, et ne me faites plus des vôtres, car vous m'aves torturé aussi cruellement que si mes entrailles eussent été à friro dans une poêle, » — « Compère Tribolo , lui répondisse , ne vous inquiètes pas de lier votre épée, attendu que vous ne l'avez jamais déliée. » — Je parlais ainsi simplement parce que de tout le voyage je ne l'avais pas vu une seule fois se comporter en homme. — ce C'est par Dieu! frai» s'écria-t-il en regardant son épée, elle est encore telle que je l'ai liée avant de sortir de chez moi. » — Mon compère pensait que j'avais été une mauvaise compagnie pour lui, parce que je m'étais fâché et défendu contre ceux qui avaient voulu nous maltraiter. Quant à moi , je croyais qu'il avait été pour moi un bien plus détestable compagnon, puisqu'il n'était jamais venu à mon aide. Que les gens impartiaux et sans préventions jugent entre nous deux.
A mon arrivée j'allai chez le duc Alexandre, et je le remerciai vivement du cadeau de cinquante écus qu'il m'avait fait Je dis à Son Excellence que j'étais prêt à la servir en tout ce que je pourrais. Le duc m'ordonna aus-