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ne se taillait les ongles. Manno était décidé à le tuer. Je les reconciliai ; puis je plaçai Giorgio chez le cardinal de Médicis et je ne cessai de lui rendre service. En revanche, il avait dit au duc Alexandre que j'avais mal parlé de Son Excellence, et que je m'étais vanté que je serais un des premiers à escalader les murs de Florence avec les exilés, ses ennemis. Ces propos, d'après ce que j'appris plus tard, lui étaient soufflés par Ottaviano de Médicis, qui, en galant homme , voulait se venger de la querelle qu'il avait eue avec le duc à propos de la Monnaie et de mon départ de Florence. Mais, comme j'étais innocent de ces fausses accusations, je n'éprouvai pas la moindre frayeur.
Le savant maestro Francesco, de Montevarchi, me soignait avec beaucoup de talent. 11 m'avait été amené par mon intime ami Luca Martini , qui passait la plus grande partie de la journée avec moi. — J'avais renvoyé à Rome mon fidèle Felice pour y surveiller mes affaires. — Dès que je fus en état de quitter un peu l'oreiller, ce qui eut lieu au bout de quinze jours, je voulus, bien que je ne pusse encore marcher, que l'on me transportât sur la petite terrasse du palais Médicis ; je m'y assis en attendant le passage du duc. Plusieurs courtisans de mes amis vinrent me parler. Ils étaient fort étonnés que, malgré la gravité de ma maladie, j'eusse consenti à me faire transporter d'une manière si pénible. Us disaient que j'aurais dû attendre ma guérison, puis aller voir le duc. Us s'étaient groupés en foule autour de moi, et ils me regardaient comme un miracle, moins parce qu'ils avaient reçu la nouvelle de ma mort que parce qu'ils me trouvaient une véritable mine de spectre.
Je racontai devant eux tous comment un misérable scélérat avait dit à monseigneur le duc que je m'étais vanté do vouloir être le premier à escalader les murailles de Florence , et, en outre, que j'avais tenu d'odieux propos sur i. 19
le compte de Son Excellence. J'ajoutai que je me souciais peu de vivre ou de mourir, tant que je ne me serais pas lavé de cette infamie, et que je ne connaîtrais pas le téméraire vaurien qui avait fait ce faux rapport. — Pendant que je parlais, quantité de gentilshommes s'étaient rassemblés et me témoignaient un vif intérêt : celui-ci me disait une chose, celui-là une autre. Je leur déclarai que je ne quitterais pas la place avant de connaître mon accusateur.
A ces mots, maestro Agostino, tailleur du duc, s'approcha et dit : — « Si ce n'est que cela, tu vas être satisfait à l'instant » — Le susdit Giorgio passait en ce moment — « Voilà celui qui t'a accusé, continua maestro Agostino, maintenant tu sais à quoi t'en tenir. » — Bien qu'il me fut impossible de bouger, je demandai fièrement & Giorgio si eela était vrai. Il le nia et affirma qu'il n'avait jamais rien dit de semblable. — « Ah ! pendard, s'écria maestro Agostino, ne sais-tu pas que je le tiens de bonne source ? »* — Giorgio s'éloigna aussitôt en répétant que cela n'était pas vrai, qu'il n'était pour rien là-dedans (I). Bientôt le duc parut Je me fis soulever devant Son Excellence, et elle s'arrêta. Je lui dis que je n'étais venu là que dans le seul but de me justifier. Le duc me regarda et se montra fort étonné de me voir en vie ; puis il me recommanda de songer à me conduire en homme de bien et à me guérir.
Dès que je fus de retour chez moi, Niccolô de Monte-Aguto
(I) • Il Mt i remarquer, écrit le eigoor Corpanl , un dut annotateurs de Cetlinj , que > Vasari n'a jamais en que des éloge» pour les ouvrages de Benvenuto, et mène pour 9 ses î/émoirM, où tl est peint sous de noires eooleors. • Kn effet , dans sa Xotiee sur les Académiciens do dessin , t. X , p. 4 et 5, Vasari dit : • Il me seriit facile d« m'é- ■ tendre davantage sur le compte de Benvenuto, qui, dans toute sa conduite, a'etl cous*
• tttnmcnt montré intrépide, fier, ardent, énergique , terrible , et non moins audacieuv
• avec tes princes que dans ses ouvrages. Mais je n'eo dirai plus rieu . attendu qu*H a
• lui-même écrit aur sa vie et sur ses ouvrages arec beaucoup plus de métbode et d'élu-
• quenec que je ne saurais peut-être le faire. ■ — Toutefois, nous croyons avec Baldtuoeci que Vasari n'avait pas lu les Mhnoxrt» de Benvenolo ; s'il en était autrement.
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amïa et m'assura que j'avais échappé, contre toutes ses prérisions, à un des plus grands dangers du monde; qu'il irait ru ma sentence écrite de la bonne encre; enfin que j'eusse à me dépécher de me guérir et de décamper, parce que le péril venait d'un personnage fort à craindre. Il insiila pour que je prisse garde à moi, et il ajouta : — « Mais qu'as-tu donc fait à ce mauvais gredin d'Ottaviano de Médicis? » — Je répondis que jamais il n'avait reçu de mot le moindre mal, tandis que moi j'avais beaucoup à me plaindre de lui, et je racontai l'affaire de la Monnaie. — « Pars au plus vite, me dit aussitôt Niccolô ; car la vengeance arrivera plus tôt que tu ne crois. » — Tout en m' occupant du rétablissement de ma santé, je donnai des conseils à Pietro Pagolo pour la Monnaie ; puis je retournai à Rome, sans souffler mot au duc ni à qui que ce soit.
A mon arrivée, après avoir consacré quelque temps à me bien divertir avec mes amis, je commençai la médaille du duc. Au bout de peu de jours, j'avais déjà gravé la tête sur acier. C'était le plus bel ouvrage que j'eusse jamais fait dans ce genre. Un solennel imbécile nommé Francesco Soderini, qui venait me voir au moins une fois chaque jour, ayant examiné ce que je faisais, me répéta souvent ; — « Ah ! traître ! tu veux immortaliser cet enragé tyran , car jamais tu n'as rien produit d'aussi beau. On reconnaît bien à cela que tu es notre ennemi juré et l'ami dévoué de ces gens-là. Cependant le pape et ton duc ont voulu deux fois te faire pendre injustement. Telle a été la conduite du père et du fils : maintenant prends garde au saintesprit (on tenait pour certain que le duc Alexandre était &U du pape Clément). » — Messer Francesco continuait en jurant que, s'il pouvait, il me volerait les coins de cette médaille. Je le remerciai de m' avoir averti, parce qu'à l'a-
il fradnit lai «oppoMr aoe bien forle due de charité chrétienne , an bien vif nnoor de >«*<« W bien penr le nul.
venir je les garderais de telle façon qu'il ne les verrait plus jamais.
J'écrivis à Florence à Niccolô de Monte-Aguto de prier Lorenzino de m' envoyer le revers de la médaille. Niccolô me répondit en propres termes que cet insensé et mélancolique philosophe de Lorenzino lui avait assuré que jour et nuit il ne pensait qu'à ce revers, et qu'il le ferait le plus tôt possible. Néanmoins Niccolô me conseilla de ne pas y compter, d'en composer on moi-même, et dès qu'il serait terminé de venir le présenter au duc; que je m'en trouverais bien. J'exécutai donc un dessin sur un sujet qui me parut convenable pour un revers, et je travaillai assidûment à le mettre en œuvre.
Gomme je n'étais pas encore parfaitement rétabli de ma terrible maladie, je me livrais souvent au plaisir de la chasse avec mon escopette en compagnie de mon cher Felice. II ne savait absolument rien de mon métier; mais chacun, le voyant jour et nuit avec moi, s'imaginait qu'il était des plus habiles. Mille fois nous rîmes ensemble de la grande réputation dont il jouissait. Gomme il s'appelait Felice Guadagni (gagne), il me disait en plaisantant : — «Je m'appellerais Felice Gagne-peu, si vous ne m'eussiez mis tellement en crédit, que je veux m' appeler Felice Gagne-beaucoup. » — De mon côté, je lui disais qu'il y a deux manières de gagner; l'une qui consistée gagner pour soi, l'autre à gagner pour les autres. J'ajoutais que j'appréciais chez lui cette seconde manière beaucoup plus que la première, puisqu'il m'avait gagné la vie. Notre conversation roula souvent sur ce sujet, mais particulièrement un certain jour de l'Epiphanie, où nous nous trouvions près de la Magliana. — Vers le soir, ayant tué avec mon escopette bon nombre d'oies et de canards, je comptai presque ne plus tirer, et nous nous acheminâmes à grands pas vers Rome. Tout à coup je m'aperçus que mon chien , qui