‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 71 sur 285 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

se nommait Barucco, n'était pas devant moi. Je l'appelai, et, en me retournant, je vis ce brave animal en arrêt sur des oies qui s'étaient logées dans un fossé. Je mis aussitôt pied à terre, j'armai ma bonne escopette, et je Os feu de très-loin. J'atteignis deux oies d'une seule balle , car je ne tirais jamais que de cette façon, et le plus souvent je touchais le but à une distance de deux cents brasses , ce qui aurait été impossible avec une autre charge. Des deux oies qne j'avais frappées l'une était presque morte; la seconde, n'étant que blessée, essayait encore de voler. Mon chien poursuivit celle-ci et me l'apporta. Je courus vers l'autre que j'avais vue tomber dans le fossé. Me fiant à mes bottes, qui étaient très-hautes, j'avançai le pied, mais le terrain s'enfonça sons moi. Je ne pus donc saisir l'oie qu'en remplissant d'eau ma botte droite. Je la vidai, en levant ma jambe. Je remontai à cheval et nous continuâmes en toute bâte notre route. Comme il faisait très-froid, je sentis ma jambe se glacer au point que je dis à Felice : — « H faut absolument soigner cette jambe, car cela devient intolérable. » — Le bon Felice, sans mot dire, descendit de cheval, ramassa des chardons et des broussailles et s'apprêta à y mettre le feu. Pendant ce temps, en posant ma main sur mes oies, je trouvai un duvet si chaud, que J empêchai Felice de continuer ses préparatifs. Je remplis nia botte de plumes, et à l'instant j'éprouvai un soulagement qui me rendit la vie.

Nous poussâmes vivement nos chevaux vers Rome. A la nuit nous gravissions une petite colline, lorsqu'en regardant du côté de Florence, nous nous écriâmes tous deux , frappés d'étonnement : — « Dieu du ciel ! que voit-on au-dessus de Florence ?» — C'était comme une immense poutre de feu qui étincelait et jetait une lueur éclatante. Je dis à Felice : — «A coup sûr, nous apprendrons demain qu'il s est passé quelque événement extraordinaire à Florence.

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Quand nous entrâmes à Rome, la nuit était très-sombre ; je montais un petit cheval qui marchait parfaitement l'amble et qui était plein d'ardeur. Lorsque nous fûmes près des Banchi , non loin de notre maison , nous rencontrâmes un tas de plâtras et de tuiles brisées que Ton avait jeté , pendant le jour, au milieu de la rue, Je ne l'aperçus point, et mon cheval, ne l'ayant pas vu non plus, le gravit lestement; mais, en le descendant, il culbuta la tête entre les jambes. Quant à moi, grâce a Dieu sans doute, je ne me fis pas le moindre mal. Au bruit , les voisins sortirent avec des lumières. J'étais déjà sur pied, et, sans remonter à cheval, je courus à ma maison en riant d'être sorti saiu et sauf d'un accident où j'aurais pu me rompre le cou.

Je trouvai chez moi plusieurs de mes amis. Pendant le souper, je leur racontai les divers incidents de ma chasse, et le diabolique phénomène que nous avions vu. — « Qu apprendrons-nous demain ! » — s' écrièrent -ils tous. — « 11 y a certainement du nouveau à Florence, » — leur dis-je. Le souper n'en fut pas moins joyeux. Le lendemain soir, la nouvelle de la mort du duc Alexandre arriva à Rome : aussi quantité de mes connaissances viurent-eUes me dire : — *Tu l'avais bien annoncé, qu'il se passerait quelque grand événement à Florence !» — Je rencontrai raesscr Francesco Soderini sautillant sur un mauvais mulet. 11 riait comme un fou et me dit : — a Voilà, pour la médaiUe de cet infâme tyran , le revers que t'avait promis Lorenlino de Médicis. Tu voulais immortaliser tes ducs ! eh bien ! nous n'en voulons plus de ducs. » — Et là-dessus il se moqua de moi, comme si j'eusse été un de ces chefs de factions qui font les ducs. Survint un certain Baccio Bettini , grosse et vilaine tète de corbeau, qui se mit aussi de la partie : — « Tes ducs, me cria-tnl, nous les avons déduqués (sducati), nous n'en aurons plus , et tu voulais nous les immortaliser! » — Ces sots propos ayant fini par

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