LIVRE TROISIÈME
m'eonuyer, je leur dis : — « Oh ! lourdes mâchoires, je sois un pauvre orfèvre, je sers qui me paye ; et vous vous a/laquez à moi, comme si j'étais un chef de parti t Je ne veux pas vous reprocher l'iusatiable avidité, les folies et les lâchetés des vôtres; mais je répondrai à vos rires slupidés qu'avant deux ou trois jours» au plus, vous aures un autre duc, peut-être pire que le dernier. » — Le lendemain fiettini vint à ma boutique et me dit : — « Il n'y aurait vraiment pas besoin de dépenser de l'argent en courriers, puisque tu sais le& choses avant qu'elles arrivent. Quel est donc le démon qui te les révèle ? w — Et il me raconta comnieut Cosme de Médicis, fils du signor Jean, afait été nommé duc. Il ajouta que cela n'avait cependant eu lieu qu'à de certaines conditions, qui le tiendraient en bride et l'empêcheraient de marche*' à sa guise. Ce fut alors mon tour de me moquer d'eux. — « Les Florentins, fo-je , ont mis un jeune homme sur un cheval merveilleux, pub ils lui ont chaussé des éperons, donné la bride en main, et enfin, après l'avoir conduit au milieu d'une plaine magnifique, émaillée de fleurs et de fruits, ils lui ont défendu de dépasser certaines limites ! Or çà ! ditesmoi, vous autres, qui pourra l'empêcher de les franchir, si l'envie lui en prend ? Peut-on soumettre aux lois celu i qui leur commande? » — Après cela ils me laissèrent, et ne revinrent plus jamais m' ennuyer.
Je m'occupai de ma boutique et de quelques affaires peu importantes, à la vérité ; car je consacrais principalement mes soins à raffermir ma santé, qui ue me semblait pas encore bien remise du rude choc qu'elle avait reçu. Pendant ce temps, l'empereur Charles-Quint revenait victorieux de son expédition contre Tunis. Le pape m'envoya chercher, et me demanda quelle sorte de présent il pourrait offrir à ce prince. Je lui répondis que rien ne me semblait plus convenable qu'un crucifix d'or, pour lequel j'a-
vais presque achevé un magnifique ornement qui ferait beaucoup d'honneur à Sa Sainteté et à moi. En effet , j'avais déjà terminé trois figurines d'or, en ronde bosse, de la dimension d'un palme environ. Je les avais commencées autrefois pour Le calice du pape Clément. Elles représentaient la Foi, l'Espérance et la Charité. Je modelai en cire tout le reste du pied de la croix , et je le portai au pape avec un Christ également en cire , et divers ornements d'une rare beauté. Sa Sainteté en fut très-contente , et, avant que je me retirasse, nous arrêtâmes ensemble tout ce qu'il y avait à faire ; puis nous convînmes du prix de la façon. Cela se passait vers quatre heures du soir, et le pape avait ordonné à messer Latin o Giovenale de me compter de l'argent le lendemain matin.
Messer Latino, qui avait un bon brin de folie, se mit en tête de fournir au pape une idée de son propre cru , ce qui rompit tout ce que nous avions arrangé, Le matin, quand j'allai chercher l'argent, il me dit avec sa stupide présomption : — o A nous d'inventer, à vous d'exécuter. Hier soir, avant de quitter le pape, nous avons songé à quelque chose d'infiniment mieux. » — Je ne le laissai pas aller plus avant, et je lui dis : — « Ni vous ni le pape ne pouvez imaginer rien de mieux qu'une chose où le Christ doit être représenté. Maintenant, débitez toutes les balivernes courtisanesques que vous avez dans votre sac. n — Il me quitta furieux, sans souffler mot, et tâcha de faire donner le travail à un autre orfèvre.
Le pape s'y opposa, m'envoya chercher, et me dit que j'avais eu raison , mais qu'il avait résolu de tirer parti d'un Office de la Vierge, rempli de merveilleuses miniatures, qui avaient coûté au cardinal de Médicis plus de deux mille écus. Il ajouta que ce serait un présent très-convenable pour l'impératrice; qu'on exécuterait ensuite pour l'empereur le travail, vraiment digne de Sa Majesté, que j'avais proposé, et