‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 73 sur 285 · LIVRE TROISIEME S · texte numérisé non relu

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que, du reste, on ne pouvait faire autrement, faute de temps, puisqu'on attendait l'empereur dans six semaines. Sa Sainteté voulait pour ce livre une couverture d'or massif, richement ciselée et ornée de pierres précieuses de la valeur de six mille écus. On me donna ces pierres avec for nécessaire, et je me mis aussitôt à l'ouvrage. En quelques jours j'amenai mon travail à un tel degré de beauté, que le pape en fut émerveillé, me combla d'éloges et défendit à cet animal de Giovenale de s'occuper de moi.

J'avais presque terminé ma besogne, quand l'empereur arriva. On lui dressa de nombreux et magnifiques arcs de triomphe , et il entra dans Rome avec une pompe merveilleuse; mais je laisse à d'autres le soin de la décrire, car je ne veux parler que de ce qui me regarde.

L'empereur avait donné au pape un diamant qu'il avait payé douze mille écus. Sa Sainteté me le remit, et me dit de loi faire un anneau à la mesure de son doigt, mais de lui apporter auparavant le livre dans l'état où il se trouvait Quand je le lui eus présenté, elle en fut enchantée et me demanda quel motif plausible on pourrait alléguer à l'empereur pour s'excuser du non-achèvement de ce livre. Je lui dis alors que ma maladie serait une valable excuse, cl que Sa Majesté y prêterait foi facilement en voyant ma pâleur et ma maigreur. — « A merveille ! me dit le pape; mais il faut ajouter qu'avec le livre tu lui offres ta personne de ma part ; » — puis il m'indiqua la manière dont je devais me tenir et me dicta les paroles dont je devais me servir. Je répétai de suite le compliment, en lui demandant si je m'acquittais convenablement de mon rôle. — « Ce serait trop bien, s'écria-t-il, si tu avais le courage de t' exprimer devant l'empereur comme devant moi. » — Je lui répondis que j'étais certain de parler avec encore beaucoup plus d'assurance à l'empereur, parce que, n'étant pas vêtu autrement que moi, je croirais avoir affaire à nn

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homme comme moi, ce qui n* avait pas lieu quand je m'adressais à Sa Sainteté, qui, a travers l'auréole de ses ornements pontificaux et de sa belle vieillesse, me semblait presque une divinité, et m'inspirait bien plus de respect que l'empereur. — « Va, Benvenuto mio, me dit alors le pape, tu es un vaillant homme, fais -nous honneur et tu y trouveras ton compte. »

Sa Sainteté ordonna d'amener deux chevaux turcs qui avaient appartenu au pape Clément, et qui étaient les plus beaux que l'on eût jamais vus dans la chrétienté. Le camérier, messer Durante, fut chargé de les conduire dans la galerie du palais et de les offrir à l'empereur avec un compliment dont le pape lui fournit lui-môme les termes. Messer Durante et moi, nous descendîmes ensemble. Quand nous fûmes en présence de l'empereur, les deux chevaux entrèrent si resplendissants de grâce et de majesté, que le pfince et tous les assistants furent saisis d'admiration. A ce moment, messer Durante se présenta si gauchement, et s'embrouilla tellement dans son jargon de Brescia, que jamais on ne vit ni n'entendit rien de plus pitoyable. L'empereur ne put s'empêcher de sourire.

•l'avais déjà découvert mon ouvrage et remarqué que Sa Majesté m'avait regardé de la manière la plus gracieuse. Je m'avançai donc aussitôt, et je dis : — «Sacrée Majesté, notre très-saint Père le pape Paul offre a Votre Majesté ce manuscrit, orné de miniatures par le plus habile homme qui ait jamais existé. La maladie m'a empêché de terminer cette riche couverture d'or et de pierreries; c'est pourquoi Sa Sainteté m'offre aussi à Votre Majesté, pour finir ce livre près de sa personne, que je suis prêt à servir en tout ce qui lui plaira tant que je vivrai. » — L'empereur répondit : — « Je reçois avec plaisir ce double présent, mais je veux que vous acheviez le livre & Rome. Quand il sera fini et que vous serez guéri, apportez-le-moi

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vous-même. » — 11 causa ensuite avec moi et m'appela par mon nom, ce qui in étonna beaucoup, car je ne l'avais pas entendu prononcer devant lui. Il me dit qu'il avait vu le bouton de chape du pape Clément, où j'avais ciselé de si admirables figures. Pendant une demi-heure nous parlâmes de mille choses aussi agréables qu'intéressantes. Enfin, voyant que je m'étais acquitté de ma mission mieux que je ne m'y attendais, je saisis le moment où la conversation se ralentit un peu pour faire ma révérence et me retirer. On entendit l'empereur dire aussitôt : — & Qu'on donne de suite à Benvenuto cinq cents écus d'or. » — L'officier qui les apporta ayant demandé qui avait parlé à F empereur, messer Durante s'avança et me vola mes cinq cents écus. Je m'en plaignis au pape. Il me dit de n'avoir aucune inquiétude, qu'il savait tout, qu'il était satisfait de la manière dont j'avais parlé à l'empereur, et que je pouvais certainement compter sur une bonne part de cet argent.

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