‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 76 sur 285 · LIVRE TUOISIKNE. iil · texte numérisé non relu

LIVRE TUOISIKNE. iil

ifreonsuuice, qui se prétait si bien i mes intérêts , et je commençai 'à expliquer au pape la méthode que j'avais observée pour teindre le diamant. Le marquis , debout et appuyé contre une tapisserie, se balançait tantôt sur un pied, tantôt sur F autre. Le thème que j'avais choisi était ii fécond, qu'il aurait suffi pour nourrir la conversation pendant trois heures, si on l'eût voulu. L'amusement que le pape y trouva passa le déplaisir que lui causait la pré* sence du marquis. Je me mis à traiter la partie philosophique de l'art, de sorte qu'au bout d'une heure à peu près, le marquis, ennuyé, parlit à moitié en colère. Alors le pape m'accabla de toutes sortes de protestations affectoeases, qu'il termina par ces mots : — « Gaio m'a dit que ton travail méritait mille écus ; mais tu peux compter, Bedvenuto mio, que je te donnerai mieux que cela. »

Lorsque je fus sorti , le pape fit mon éloge en présence de les familiers, parmi lesquels était ce Latino Giovenale, qui, étant devenu mon ennemi , n'épargnait rien pour me nuire* Quand il vit que Sa Sainteté parlait de moi en termes si favorables» il dit : — « Sans aucun doute, Benrennto est un homme d'un merveilleux génie; mais, bien qu'on soit naturellement porté à vouloir plus de bien à ses compatriotes qu'à d'autres, on devrait cependant savoir comment il faut parler d'un pape. Ainsi, après avoir dit que Clément VII avait été un prince malheureux et néanmoins le plus magnifique et le plus digne qui eût existé, il a osé prétendre que Votre Sainteté est tout le contraire; que la tiare jure sur votre tête; que vous ressemblez à une botte de paille habillée, et que le bonheur est votre unique mérite. » — Ces paroles furent lancées par une langue si savamment perfide, que le pape y ajouta foi. Loin de les avoir dites, je ne les avais pas même pensées. Certes, le pape s'en serait cruellement vengé, s'il l'eût pu sans compromettre son honneur; mais, en homme d'esprit,

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il fit semblant d'en rire. Il m'en garda cependant une haine inexprimable, et je ne tardai pas à m* en apercevoir; car je n'entrais plus chez lut qu'avec d' extrêmes difficultés, tandis qu'auparavant toutes les portes m'étaient ouvertes. Comme depuis plusieurs années je connaissais les allures des cours, je devinai de suite que quelqu'un m* avait rendu un mauvais office. Je cherchai adroitement à m'en assurer. On m'apprit tout, excepté le nom de celui qui m'avait desservi. Je ne pouvais m'imaginer quel était mon calomniateur. Si je lavais su, j'en aurais tiré bonne et complète vengeance.

Je travaillai à finir mon livre. Dès que je l'eus terminé, je le remis au pape, qui ne put s'empêcher de l'admirer grandement. Je le priai de m 'envoyer, selon sa promesse, le porter à l'empereur. Il me répondit qu'il aviserait & ce qui serait convenable, et que, quant à moi, j'avais fait ce qui me concernait : puis , il ordonna qu'on me payât Je reçus cinq cents écus pour ces ouvrages, auxquels j'avais consacré un peu plus de deux mois. La monture du diamant ne me fut payée que cent cinquante écus ; tout le reste me fut donné pour la couverture du livre, qui en méritait plus de mille, car elle était enrichie de figures, de feuillages, d'émaux et de pierreries. Enfin, je pris ce que je pus avoir, et je résolus de quitter Rome. Le pape chargea un de ses neveux, le signor Sforza, de présenter le livre à l'empereur. Sa Majesté fut enchantée de mon travail et s'informa de moi. Mais le jeune signor Sforza, qui avait ses instructions, répondit que je n'avais pu venir, parce que j'étais malade. Tous ces détails m'ont été rapportés plus tard.

Je fis mes préparatifs pour aller en France. J'avais le projet de voyager seul , mais je fus forcé d'y renoncer, à cause d'un jeune ouvrier, appelé Ascanio, qui, pour entrer à mon service, avait abandonné celui d'un orfèvre

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espagnol, nommé Francisco. Malgré sa jeunesse, c'était Je meilleur serviteur du monde. Craignant d'avoir maille à partir avec l'Espagnol, j'avais dit à Ascanio : — « Je ne reox pas te prendre, de peur de contrarier ton maître. » — Mais il se remua si bien, que Francisco m'écrivit qu'il consentait à me le céder.

Ascanîo était chez moi depuis plusieurs mois, et nous Fanons surnommé le petit vieux, à cause de sa maigreur et de sa pâleur. Je le croyais, du reste, plus âgé qu'il n'était, car il s'acquittait si bien de son service, était si iuitroit, et déployait tant d'intelligence, que la raison se refusait à admettre qu'il n'eût que treize ans, comme H le prétendait Au bout de quelques mois, il reprit bonne mine, et devint le plus beau garçon de Rome. Il était si bon serviteur, ainsi que je l'ai déjà dit, et il avait une si merveilleuse aptitude à apprendre, que je le traitais, rhabillais et l'aimais comme s'il eût été mon fils : aussi s'estimait-il fort heureux d'être tombé entre mes mains, et allait-41 souvent remercier Francisco, son premier maître, qui, en lui permettant d'entrer chez moi, avait été cause de son bonheur.

Ce Francisco avait une jeune et jolie femme, qui dit un jour à Ascanîo : — « Qu'as-tu donc fait pour devenir si beau, petit drôle? » — Ils l'appelaient ainsi quand il demeurait avec eux. — « Madonna Francisca, répondit Ascanio, c'est à mon maître que je dois d'être beau et meilleur en tout. » — Cette petite vipère fut très-piquée <f entendre Ascanîo parler de la sorte. Comme elle n'avait pas la réputation d'être très-pudique, je crois qu'elle fit à ce jeune homme des caresses qui sortaient des bornes tracées par l'honnêteté, car bientôt je m'aperçus qu' Ascanio allait la voir plus souvent que de coutume.

Un jour, en mon absence, il frappa méchamment un de mes apprentis. A mon retour, cet enfant me conta, en

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pleurant, qu'Ascanio l'avait maltraité sans aucun motif. Aussitôt je dis à Ascanio : — « Qu'il ne t* arrive plu* jamais, à tort ou à raison, de frapper quelqu'un de ma maison, sinon tu sentiras comment je sais frapper, moi. » — li riposta; alors, je me jetai sur lui, et je lui appliquai la plus rude volée de coups de pied et de coups de poing qu'il eût jamais reçue. Dès quil put m'échapper, il a* enfuit & toutes jambes, sans cape et sans barrette; Pendant deux jours, je ne sus point ce qu'il était devenu» et je ne m'en inquiétai pas le moins du ittonri&

Au bout de ce temps» je vis arriver chef moi ttu noble espagnol, nommé don Diego. C'était le plus galant tomme du mbnde. Je lui avais fait , et j'étais en train de lui faire quelques ouvrages; de sorte qu'il me tenait en grande amitié. H m'apprit qu'Ascanio était retourné ehet son ancien maître , et 11 me pria de vouloir bien lui remettre la cape et la barrette que je lui avais données. Je répondis que Francisco s'était mal conduit et avait agi comme un rustre. — a Si, ajoutai -je » quand Aseariio s'est réfugié cites lui , il m'en était averti , je le lui aurai* laissé très* volontiers; ma^s, après l'avoir gardé deux jours tans m'en instruire s j« ne Veux pas le lui abandonner. Qu'il s'arrange prtur qee je ne l'aperçoive thez lui sous aucun prétante. »

Don Diego répéta mes paroles à Francisco, mais cc4ni*ci ne fit qu'en rire, lie lendemain matin je vis Ascanio occupé à travailler k quelques bagatelles, auprès de son maître. Quand je passai , il me salua. Francisco ent l'air de se moqner de moi, et m'envoya dire par don Diego de rendre, si bon me semblait, les vêtements d'Ascanio; que» si je m'y refusais, il s'en souciait fort peu , et qv' Ascanio ne manquerait point d'habits. — « Signer don Diego, ré* pliquai-je, jamais je n'ai rencontré en plus galant tiomme que vous; mais ce Francisco, tout au contraire, n'est ipi' an

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inftme gredid. Dites-lui de ma part que, si, avant vêpres, il m m'a pas lui-même ramené Ascanio à ma boutique» je ie taerai, coote que coûte. Dites aussi à Ascanio que, s'il n'est pas en route à l'heure que j'ai fixée à son maître, je ne le traiterai guère mieux. »

Don Diego me quitta sans souffler mot, et inspira une telle terreur à Francisco, que celui-ci ne savait plus où donner de la tête.

Pendant ce temps, Ascanio était allé chercher son père, qui venait d'arriver de Tagliacozzo, sa ville natale. Quand cet homme eut appris ce qui se passait , il conseilla aussi à Francisco de me ramener Ascanio. Mais Francisco disait à Ascanio : — a Vas-y avec ton père. » — Don Diego , de son côté, disait à Francisco : — « Je prévois quelque malheur. Tu sais mieux que moi quel homme est Benvenulo. Ramène-lui Ascanio sans crainte, j'irai avec toi. »

Quant à moi, j'étais prêt. — En attendant vêpres, je me promenais dans ma boutique , bien résolu à faire un des coups les plus furieux de ma vie. Sur ces entrefaites parurent don Diego, Francisco, Ascanio et son père, que je ne connaissais pas encore. Dès qu' Ascanio fut entré, je leur lançai à tous un regard courroucé. Francisco , pâle comme un mort , me dit : — « Voici Ascanio que je vous ramène. Je Pavais gardé, ne pensant point vous déplaire. »

— « Maître, murmura humblement Ascanio, pardonnezmoi, je suis prêt à vous obéir en tout. » — « Es-tu venu pour finir le temps que tu m'as promis? » lui demandai-je.

— « Oui, répondit -il, et pour ne plus vous quitter. » — Alors, j'ordonnai à l'apprenti qu'il avait frappé d'apporter «on paquet d'habits. — a Voilà , lui dis-je , tous les vêlements que je t'avais donnés; je te les rends avec ta liberté, et vas où tu voudras. » — Don Diego resta stupéfait, car il s'attendait à tout autre chose. Le père d' Ascanio s' étant joint à lui pour me supplier de lui pardonner et de le re-

prendre, je demandai quelle était la personne qui plaidait pour lui. Il m'apprit que c'était son père. Enfin , après force nouvelles instances , je dis : — « Puisque vous êtes son père, je le reprendrai pour l'amour de vous. »

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