LIVRE QUATRIÈME
goèelet d'argent contenant des pierreries pour plusieurs milliers de ducats et des lettres importantes de messer Fifa'ppo Strozzi. Je lui proposai alors de me laisser cacher sur lai les pierreries pour plus grande sûreté, et de me remettre le gobelet, contre lequel je lui prêterais vingt-cinq fais, bien qu'il ne dût en valoir que dix. A ces mots, le Bosbacca s'écria : — « Eh bien ! j'irai avec vous, puisque je ne saurais faire autrement ; car je ne puis me séparer do gobelet sans compromettre mon honneur. » — Nous en restâmes donc là.
Le lendemain nous partîmes et nous arrivâmes à un lac de quinze milles d'étendue qui se trouve entre Waldstadt et Wesen. Les barques dont on se sert sur ce lac ne laissèrent pas de m'ef frayer terriblement, car elles sont de sapin, petites, minces, mal jointes, et de plus ne sont pas même goudronnées. Si je n'avais pas vu quatre gentilshommes allemands entrer avec quatre chevaux dans une de ces barques, je ne me serais jamais décidé à m'y aventurer; j'aurais plutôt tourné bride.
En voyant F incroyable sécurité de ces gaillards-là, je dos penser qu'on ne se noyait pas dans les eaux allemandes comme dans celles d'Italie. Mes deux jeunes gens me disaient pourtant : — « Ben venu to, il y a du danger à entrer là-dedans avec quatre chevaux. — « Poltrons, leur répondis-je, ne voyez-vous pas que ces quatre gentilshommes y sont entrés avant nous et en riant? Si c'était un kc de vin , je croirais qu'ils se réjouissent à l'idée de s'y nojer; mais, comme c'est un lac d'eau, je suis certain qu'ils craindraient autant que nous d'y tomber. »
Ce lac avait environ quinze milles de longueur et trois de largeur. D'un côté s'élevait une énorme montagne percée de cavernes ; l'autre bord était plat et couvert d'herbes. Quand nous eûmes navigué près de quatre milles, il nous arriva une si violente bourrasque, que les bateliers nous i. 21
supplièrent de les aider, ce que nous fîmes. Je leur con seillai de nous jeter à la côte la plus voisine , mais Ha me répondirent que c'était impossible, qu'il n'y avait pas as* ses d'eau pour porter la barque , qu'elle se briserait sur des roches, et que nous nous noierions tous. Ils continuèrent de nous prier de leur prêter assistance, et ne ces* ccrent de s'appeler les uns les autres en se demandant mutuelle assistance.
A leur effroi, je jugeai prudent de mettre la bride sur le cou de mon cheval, de le tenir de la main gauche par un bout de sa longe et de lui tourner la tête vers les herbes vertes, pour qu'il me traînât en nageant, si besoin était Cet animal, qui avait l'intelligence naturelle à sa race, semblait comprendre ce que je projetais.
Sur ces entrefaites, il vint une vague si grosse qu'elle passa par-dessus notre barque, — « Miséricorde! mon père, secourez-moi ! » — s'écria Ascanio en voulant se pré* cipiter sur moi. Je saisis mon petit poignard, et je lui dis, ainsi qu'à son compagnon, d'imiter mon exemple, qu'ils se sauveraient à l'aide de leurs chevaux, tout aussi bien, que j'espérais me sauver par le même moyen ; et je déclarai à Ascanio que s'il se jetait encore sur moi, je le tuerais.
Nous fîmes ainsi quelques milles en courant les plus grands dangers. Enfin, à moitié chemin, nous trouvâmes une petite plage où l'on pouvait descendre et où les quatre gentilshommes allemands avaient déjà débarqué. Quand nous voulûmes en faire autant, les bateliers s'y refusèrent absolument. Alors je dis à mes jeunes gens : — « Maintenant il est temps de montrer qui nous sommes. Vile, l'épée à la main, et forçons-les à nous met Ire à terre. ■> — Nous ne vînmes pas facilement à bout de nos bateliers, car ils nous opposèrent beaucoup de résistance.
Nous eûmes ensuite à gravir pendant plus de deux milles une montagne plus rude qu'une échelle. J'avais une colle
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de mailles sur le dos, de grosses boites aux jambes, Une escopette A la main, et il pleuvait comme au déluge. Ces diables de gentilshommes allemands opéraient des miracles arec IcUrS petits chevaux de main. Comme les nôtres ne valaient rien potir cette besogne, rious nous éreinlions à leur faire gravit* cette montagne escarpée.
Le cheval d'Ascanio, qui était un hongrois admirable, marchait devant le courrier Bu&bacca, à qui Ascanio avait donné sa zagaie A porter. Quand nous fûmes arrivés à un endroit assez élevé, ce cheval broncha* sur un mauvais terrain, ne put Se retenir, et se perça le cou de part en part, en tombant sur la pointe de la zagaie de ce coquin de courrier, qui ne sut point la détourner.
Mon autre ouvrier voulut prêter secours ; au même instant, son cheval, qui était noir, glissa du côté du lac; mais il se retint heureusement A des broussailles. Sur ce cheval élait une paire de besaces, bù j'avais mis tout mon argent et ce que j'avais de précieux. Je criai A mon ouvrier de sauver sa vie et de laisser l'animal aller au diable. Le précipice se trouvait coupé A pic et s'élevait A plus d'un mille an-dessus du lac. Nos bateliers s'étaient arrôtés précisément au bas, de telle façon que le cheval serait Infailliblement tombé sur eux, s'il n'eût été retenu dans sa chute.
J'étais en tête de mes compagnons, et pendant que nous regardions dégringoler le malheureux animal dont la mort semblait certaine, je leur disais : — « Ne vous inquiétez de rien, sauvons-nous et remercions Dieu. Je plains seulement ce pauvre Busbacca, qui a placé A l'arçon de ce cheval son gobelet et ses pierreries qui valent plusieurs milliers de ducats. Moi, je lie perds que quelques centaines tfècus, et je ne crains rieh au monde, pourvu que Dieu me conserve sa grâce. » — "Ce n'est pas ma perte, mais la vôtre qui m'afflige, » — s'écria Busbacca. — « Pourquoi, lui
demandai-je, t'aftliges-tu de la mienne qui est de peu d1 importance, et non pas de la tienne, qui est considérable? » — « Je vais vous l'avouer au nom de Dieu, reprit-il. Dans la position où nous sommes , il faut dire la vérité. Je sais que vos écus sont de vrais écus, tandis que cet étui à verre, que j'ai prétendu être rempli de pierreries et de tant d1 au très mensonges, n'est plein que de cavial. » — A ces mots, je ne pus m1 empêcher de rire ; mes jeunes gens éclatèrent aussi ; Busbacca ne se lamenta que de plus belle. Quant au cheval, il se trouva hors de danger au moment où nous en désespérions le plus. Nous reprimes donc joyeusement courage, et nous continuâmes à gravir.
Les quatre gentilshommes, qui étaient arrivés avant nous au sommet de cette montagne escarpée, envoyèrent quelques personnes à notre aide. Enfin, mouillés, épuisés, affamés, nous gagnâmes une habitation rustique où Ton nous donna la plus cordiale hospitalité. Nous pûmes sécher nos habits, nous reposer, apaiser notre faim, et panser notre cheval blessé avec des herbes qu'on nous enseigna et dont les buissons sont pleins. On nous dit qu'en tenant continuellement de ces herbes sur la plaie, non-seulement le cheval guérirait, mais encore nous servirait comme s'il n'eût pas eu le moindre mal.
Après nous être bien réconfortés et avoir remercié ces gentilshommes, nous nous remimes en route en rendant grâces à Dieu de nous avoir sauvés de tous ces dangers. Nous couchâmes dans une ville située au delà de Wesen. A toutes les heures de la nuit, nous entendîmes un garde qui, en chantant d'une manière fort agréable, recommandait aux habitants de veiller au feu, car toutes les maisons sont construites en sapin. Chaque fois que ce garde chantait, le Busbacca, encore tout épouvanté des événements du voyage, criait au milieu de son sommeil : — «Ah! mon Dieu, je me noie! n — Cela venait de l'effroi qu'il avait
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éprouvé dans la journée, joint à ce qu'il s'était enivré le soir en voulant tenir tête aux Allemands. Tantôt il disait : — «Je brûle ! » — tantôt : — « Je me noie ! » — Puis il se croyait livré aux plus affreux supplices de l'enfer avec son cariai pendu au cou. Nous nous divertîmes si bien toute la nuit que nous oubliâmes nos fatigues à force de rire.
Le lendemain matin, nous nous levâmes par un trèsbeau temps, et nous allâmes déjeuner à un endroit fort joli, nommé Lachen, où nous fûmes admirablement traités. Noos primes ensuite des guides qui retournaient à Zurich. Le guide qui nous conduisait, en marchant sur une digue qoe l'eau recouvrait et qui était le seul chemin qui nous fut offert, glissa et tomba dans le lac avec son cheval. Je me trouvais précisément derrière lui. Je m'arrêtai pour voir cet imbécile se dépêtrer. Dès qu'il fut sorti de l'eau, il recommença à chanter, comme si de rien n'eût été, et me fit signe d'avancer. Je me jetai sur la droite, je passai à travers une haie et je me mis à diriger la marche de Basbacca et de mes ouvriers. Le guide me criait en allemand que, si les gens du pays me voyaient, ils me tueraient Nous continuâmes et nous échappâmes à ce danger. Nous atteignîmes Zurich, ville vraiment merveilleuse et propre comme on bijou. — Après un jour entier de repos, nous repartîmes de bonne heure et nous arrivâmes à une autre jolie ville nommée Soleure. — De là nous allâmes à Lausanne, puis de Lausanne à Genève et de Genève à Lyon , toujours en chantant et en riant. — Je m'arrêtai quatre jours à Lyon , et je m'y amusai beaucoup avec plusieurs ûe mes amis. J'y fus remboursé des dépenses que j'avais laites pour Busbacca. Au bout de quatre jours, je partis çoar Paris.
Ce voyage fut agréable, bien qu'à la Palisse une bande d'aventuriers, auxquels nous n'échappâmes qu'en déployant
beaucoup de courage, voulût nous assassiner. Aucun autre accident ne marqua notre route jusqu'à Paris, où nous arrivâmes sains et saufs \ sans avoir cessé un instant de rire et de chanter.