LIVRE QUATRIÈME
Je cherchai ensuite à parler au roi. Je lui fus présenté par messer Giuliano Buonaccorsi, son trésorier. J' attendis longtemps cette faveur, parce que le Rosso travaillait en secret de tout son pouvoir à m' empêcher de l'obtenir. Dès que messer Giuliano s'en aperçut, il me mena & Fontainebleau et m'introduisit auprès du roi, qui m'accorda une gracieuse audience d'une heure.
Comme Sa Majesté était sur le point de partir pour Lyon, elle dit à messer Giuliano de m' emmener, et que f on causerait en route de plusieurs beaux ouvrages qu'elle désirait mettre à exécution. — Je suivis donc la cour, et en chemin je me liai étroitement avec le cardinal de Ferrare, qui n'avait pas encore le chapeau. Chaque soir j'avais de longues conversations avec ce seigneur, qui m'invita à rester & Lyon, dans une de ses abbayes, jusqu'à ce que le roi fût revenu de la guerre. Il ajouta qu'il était forcé de se rendre à Grenoble, mais que je trouverais dans son abbaye tout ce que je pourrais désirer.
En arrivant à Lyon, j'étais malade, et mon jeune Ascanio avait la fièvre quarte, de sorte que je ne supportais plus qu'avec ennui les Français et leur cour. J'étais dévoré du désir de retourner à Rome. Le cardinal de Ferrare, m'ayant vu décidé à quitter la France, me remit l'argent nécessaire pour lui faire un bassin et une aiguière.
Nous nous acheminâmes donc vers Rome, à travers les montagnes du Simplon, avec des Français qui nous tinrent longtemps compagnie. — Ascanio avait toujours sa fièvre quarte. — De mon côté, j'avais une petite fièvre sourde qui ne me quittait pas un instant. Je souffrais en outre d'une telle irritation d'estomac que, pendant quatre mois, il ne m' arriva pas, je crois, de manger un pain entier par semaine. J'étais impatient d'arriver en Italie, où je désirais mourir plutôt qu'en France.
Quand nous eûmes passé les montagnes du Simplon,
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nous rencontrâmes, près d'uri endroit nommé Valdivredo, uh fleuve très-large et très-profond tjue l'dn traversait sur on pottl long, étroit et sans garde- fou.
Le matin il était tombé une bruine fort épaisse, de sorts qu'en arrivant au pont, moi qui marchais le premier, je reconnus qu'il était très -dangereux, et j'ordonnai à mes jeunes gens et à mes serviteurs de mettre pied A terre et de conduire leurs chevaux per la bride.
Je franchis le (tant de cette façon sans aucun accident, et je continuai à avancer eh causant avec lin des deux Français qui nous accompagnaient Celui-là était gentilhomme) l'autre, tabellion. Ce dernier; qui était resté un peu derrière nous , se moquait du gentilhomme et de moi, parce que» disait-il, nous nous étions donné la peine d'aller à pied, par peur d'un péril imaginaire; Je me retournai vers lui) et le voyant au milieu du pont, je le priai de marcher avec précaution j attendu qu'il se trouvait dans an endroit très-dangereux. Cet homme, pour ne pas manquer & son naturel françail * me répondit dànS sa langue tjue j'avais peu de courage et qu'il n'y avait pas l'Ombre de péril. Tout en parlant ainsi * il voulut éperonner un pSo son cheval* qui aussitôt glissa hors du pont et tombé, lés jambes tournées vers le ciel, à côté d'un énorme rocher. Gomme Dieu a parfois pitié des fousj l'une et l'autre Mte allèrent simplement mesurer la profondeur du gouiïre. Dès que je vis cela, j'accourus à toutes jambes, je sautai a grabd'peine sur le rocher; puis, en ni'v cramponnant, je parvins à saisir un pan delà robe de mon homme, que je tirai ainsi hors de l'ëau. 11 avait déjà bu un bon coup* et, une minute de plus, il se serait noyé. Eil le voyant sain et sauf, je me réjouissais de lui avoir sauvé la vie; mais, trempé jusqu'aux os, mou tabellion me bredouilla en français, d'un ton irrité, que je n'nvais rien fait, et quels plu! important était de sauver ses papiers, qui valaient
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quelques dizaines d'éeus. J'invitai «Ion nos guidas à aider eei animal, en leur promettent de le» payer. Un d'eux se mit bravement en besogne, et repêcha, non sans difficulté, legs Jet papiers jusqu'au dernier. L'autre guijle ne voulut pas bouger.
Quand nous fûmes arrivés à l'endroit que j'ai mentionné plus haut, comme j'étais chargé de payer la dépense sur sue bourse commune que nous avions formée , je donnai, •près souper, quelque argent au guide qui avait aidé 4 tirer de l'eau le tabellion» Celui-ci m' ayant dit que je donnerais cet argent de ma poche si bon me semblait, et qu'il eolendait ne rien payer su 4el4de ce qui avait été convenu pour la route, je l'accablai d'injures.
Au même instant l'autre guide, qui noua avait refusées* «itesee, exiges aussi une gratification, fe (ni dis qu'une récompense n'était due qu'à celui qui avait porté la croix, Il ne répliqua qu'il ne tarderait pas k pe montrer une eroix devant laquelle je pleurerais. Je lui ripostai que j'y allumerais un cierge, et que j'espérais qu'il serait le pre? aûer h venir y pleurer. Vous étions sur les confins de l'Italie et de l'Allemagne. Il alla ameuter le voisinage» et reparut brandissant un énorme pieu. Moi qui avais déjé enfourebé mon bon cheval, j'armai mon arquebuse et je dis * mes compagnons : — « Je vais commencer par tuer ce* lai-ci; fous autres, hiis» votre devoir. Ce sont des bandits de grand chemin qui ont pris ce futile prétexte pour UPWS sssassiner. » — L'hôtelier chez qui nous avions mangé appela un vieillard, et le pria d'empêcher qu'il n'arrivât un malheur. — «Ce jeune homme, ajouta-t-iî, est très-brave, et avant que vous ne le tailliez en pièces, il tuera certaineméat plusieurs des vôtres, et peut-être même pourra-t~jl vous échapper, après vous avoir fait beaucoup de mal. » — La querelle s'apaisa et le vieillard me dit : — « Vas en paix, et apprends que tu aurais encore ici fort & faire, lors
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même que (a aurais cent hommes avec toi. » — Je savais que c'était la vérité : aussi m'étais-je déjà préparé à vendre chèrement ma vie. Enfin, voyant qu'on ne m'injuriait pas autrement, je répondis : — « Apprenez aussi que je n'aurais rien épargné pour vous montrer que je suis un homme.* — Sur ce, nous continuâmes noire route.
Le soir, à la première auberge, nous réglâmes nos comptes, et je me séparai de cet animal de tabellion , tout en restant dans les meilleurs termes avec le gentilhomme son compatriote ; puis je me rendis à Ferrare avec mes trois chevaux.
Dès que je fus arrivé, je courus saluer le duc, afin de pouvoir partir le lendemain matin pour Santa-Maria-di- Loreto. Je l'attendis jusqu'à deux heures de la nuit; enfin, il parut. Lorsque je lui eus baisé la main , il m'accabla d'amitiés et m'invita à souper. — « Excellentissime seigneur, lui dis-je, depuis plus de quatre mois j'ai mangé si peu, qu'il est incroyable que cela suffise pour vivre ; mais si je ne puis goûter des mets royaux de votre table , je resterai à converser avec Votre Excellence pendant son repas , ce qui sera plus agréable pour nous deux que si je soupais avec elle. » — Notre conversation se prolongea jusqu'à cinq heures. Alors je pris congé et je regagnai mon hôtellerie, où je trouvai une table merveilleusement servie, car le duc m'avait envoyé sa desserte et d'excellent vin. Comme le moment où je soupais d'ordinaire était passé depuis plus de deux heures, je mangeai avec un énorme appétit, pour la première fois depuis quatre mois.
Le matin je me mis en route pour Santa-Maria-di-Loreto. J'y fis mes dévotions ; puis je me rendis à Rome, où je trouvai mon fidèle Felicc. Je lui abandonnai ma boutique avec tous mes ustensiles, et j'en ouvris une autre beaucoup plus grande et plus belle , à côté de Sugherello le parfumeur; car je pensais que ce grand roi François ne se