LIVRE QUATRIEME
souviendrait plus de moi. C'est pourquoi j'acceptai des travaux de divers seigneurs, et je commençai par le bassin et faiguière que le cardinal de Ferrare m'avait commandés. J'occupais beaucoup d'ouvriers, et j'avais quantité de grands ouvrages à exécuter en or et en argent.
Mou ouvrier pérugin avait eu soin de prendre lui-même note de ce que j'avais dépensé pour lui durant notre voyage, tant pour son habillement que pour une foule d'autres choses. Cela, avec les frais du voyage, montait & soixante-dix ducats. J'avais stipulé avec lui qu'il me rendrait trois écus par mois ; je lui en faisais gagner plus de huit Au bout de deux mois, ce coquin quitta un beau jour ma boutique, nie jeta dans un grand embarras pour mes affaires, et déclara qu'il ne voulait plus rien me payer. On me conseilla d'avoir recours à la justice. Je m'étais cependant mis en tête de lui couper un bras, et je n'y aurais certes pas manqué, si mes amis ne m'eussent représenté que j'aurais tort, que je perdrais mon argent et serais peut-être forcé de m' éloigner encore une fois de Rome, attendu qu'on ne peut mesurer les coups que l'on donne, taudis que je pourrais le faire immédiatement arrêter, en en vertu du billet écrit de sa main , que je possédais. J'écoutai ce conseil et je menai chaudement l'affaire. Je portai le procès devant l'auditeur de la Chambre. H dura plusieurs mois, mais je le gagnai et fis emprisonner mon coquin d'ouvrier.
Ma boutique regorgeait de travaux importants. Entre autres choses, j'avais à exécuter toutes les parures d'or et de pierres fines de la femme du signor Girolamo Orsino, père du signor Paolo, qui est aujourd'hui gendre de notre duc Cosme. Ces ouvrages étaient très- près d'être finis, et il ne cessait de m'en arriver d'autres des plus considérables. J'avais huit ouvriers, et je travaillais avec eux jour et nuit, tant pour mon honneur que pour mon profit, i. h
2*4 MEMOIRES »K BKNVKNLTO CKLLINI.
Pendant que je poussais ainsi de front et avec vigueur toutes mes affaires, je reçus une lettre du cardinal de Ferrare, qui était ainsi conçue :
« Benvenuto, notre cher ami,
» Il y a quelques jours le grand roi très-chrétien s'est •ï souvenu de toi et a dit qu'il désirait t'avoirà son service. » Je lui ai répondu que tu m'avais promis de venir éks que » je te demanderais pour le service de Sa Majesté. — « Je » veux, a repris aussitôt le roi, qu'on lui envoie l'argent » nécessaire pour voyager avec un train digne d'un homme » comme lui. » — Puis il a chargé sur-le-champ son ami- » rai de me faire remettre mille écus d'or par ie trésorier » de l'épargne. Le cardinal Gaddi, qui était présent, s'est » alors avancé et a dit à Sa Majesté qu'elle n'avait pas be- ') soin de donner cet ordre, parce qu'il t'avait lui-même » envoyé assez d'argent, et il ajouta que tu étais en route. » Maintenant, si, comme je le pense, rien de ce qu'a dit » le cardinal Gaddi n'est vrai, réponds-moi dès que tu au- » ras reçu cette lettre. Je ramènerai l'affaire sur le tapis , » et tu auras l'argent promis par ce roi magnanime. »
Que Ton voie à présent ce que peuvent sur nous autres hommes la maligne influence des étoiles et la mauvaise fortune ! Je n'avais pas parlé deux fois en ma vie à ce petit imbécile de cardinal Gaddi. Sans aucun doute , s'il avait commis cette forfanterie , ce n'était pas pour me nuire le moins du monde, mais seulement par étourderie et par lé* gèreté, dans le seul but de faire croire qu'à l'exemple do cardinal de Ferrare, il s'occupait des gens de talent que le roi désirait avoir. Le malheur fut qu'il poussa la sottise au point de ne m' avertir de rien. Pourtant, par amour de la patrie, je n'aurais certes pas voulu couvrir de