‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 89 sur 285 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Le cachot. — La Bible. — Tentative de suicide. — Un prodige. — Songe. — Dialogue. — Souffrance* do prisonnier. — L« trappe de SoimmIo. — Le eoolerrain de Foiaoo. — Remords do gooverueor. — Vision symbolique. — Prières. — Sonnet.

— Mort do goaveiDfur. — Le diamant pilé. — IJone Lioui. — L'évoque de Peiie

— Le cardinal de Ferrare. — Les suites d'une debaoche do pape. — Liberté.

Quand nous fûmes arrivés au sommet de la tour du château, à l'endroit où se trouve une petite cour, les sbires m'y laissèrent enfermé quelque temps. Le gouverneur, malgré sa maladie, se fit transporter près de moi. — a Tu vois que je t'ai repris!» me dit-il. — a Oui, répliquai-je, et toi , tu as vu que je me suis évadé, comme je te l'avais annoncé! Et tu ne m'aurais pas repris, si, au mépris des lois les plus sacrées, je n'eusse pas été vendu pour un évêchê par un cardinal vénitien à un pape romain, à un Farnèse. Mais, puisqu'ils ont établi cet usage infâme, fais le pis que tu pourras, je ne m'en soucie pas le moins du monde. »

— Ce pauvre homme se mit alors à crier à lue-tête :

— u Hélas! liélas ! il ne se soucie ni de vivre ni de mourir, et il est encore plus audacieux que quand il était en bonne santé. Mettez-le sous le jardin et ne me parlez jamais de lui, car il est cause de ma mort. >■

On me porta donc dans une sombre prison souterraine du jardin, remplie d'eau, de tarentules et d'insectes veni-

LIVRK QUAT RIEUR. • *:>:!

aïeux. On tue jeta à terre un mauvais petit matelas d'éloupes. Le soir, ou ne me donna point à manger et on m'enferma i quadruple serrure. Je restai ainsi jusqu'à la dix-neuvième heure du lendemain. Alors on m'apporta a dîner. Je demandai quelques-uns de mes livres ù mes geôliers; aucun d'eux ne me répondit, mais ils en informèrent ce pauvre diable de gouverneur qui voulait savoir ce que je disais. Le lendemain on me donna ma Bible et les chroniques de Giovan Villani. Lorsque je réclamai d'autres livres, ou me signifia que je n'en aurais point d'autres et que j'en avais déjà trop. Je vivais ainsi misérablement, cooebé sur un matelas pourri. Au bout de trois jours, rien n'avait échappé à l'action de l'humidité et de l'eau. Ma jambe cassée me condamnait à un repos absolu. Quand, pressé par un besoin , je voulais sortir de mon lit pour ne point le souiller, j'étais forcé de me traîner à quatre pattes avec d'atroces souffrances. Chaque jour, pendant une heure et demie à peu près, un léger rayon de lumière pénétrait par réverbération dans mon odieuse caverne, à travers une étroite ouverture. Il ne m'était possible de lire que pendant ce peu de temps. Je passais patiemment le reste du jour et de la nuit dans les ténèbres, sans cesser de penser à Dieu et à la fragilité humaine. J'étais convaincu que ma misérable vie finirait bientôt dans ce souterrain. Cependant je me consolais de mon mieux en songeant combien plus cruel aurait clé mon supplice, si, pour quitter cette vie, j'avais dû subir les indicibles angoisses dit stylet. Là, au contraire, je m'en allais dans une espèce de somnolence dont la douceur augmentait incessamment. En effet, je sentais que je m' éteignais peu à peu, lorsqu'enfin mon robuste tempérament se fit à ce purgatoire. Quand je vis qu'il s'y était habitué, je me déterminai à supporter mes douleurs tant que mes forces me le permettraient. Je me mis à lire et à méditer dévotement la Bible. Elle

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m' enthousiasma au point que, si j'avais pu, j'aurais lu sans relâche ; mais, dès que la lumière me manquait, toutes mes misères m'assaillaient et me réduisaient à un tel désespoir , que, plusieurs fois je résolus de m'oter moi-même la vie. Gomme on ne me laissait point de couteau , il m'était difficile d'accomplir ce dessein. Pourtant une fois je disposai, à l'aide d'un énorme billot de bots, une espèce de trébuchet, qui en tombant sur ma tète me l'aurait écrasée du coup. Dès que j'eus achevé cette machine, je me préparai à la faire joner; mais, au moment où j'allais y porter la main, je fus saisi par une force invisible et lancé à quatre brasses de l'endroit où je me trouvais. Ma terreur fut si grande, que je restai évanoui depuis la pointe du jour jusqu'à la dix-neuvième heure, moment où l'on m'apporta mon diner. Mes geôliers avaient déjà dû venir plusieurs fois sans que je m'en fusse aperçu ; car, lorsque je les entendis, le capitaine Sandrino Monaldi entra en disant : — « Ah ! le malheureux ! quelle triste fin pour de si rares talents !» — A ces mots, j'ouvris les yeux et je vis des prêtres revêtus de leurs robes. — « Vous disiez qu'il était mort!» s' écrièrent-ils. — « Je l'ai dit parce que je l'ai trouvé mort,* répondit Bozza. Aussitôt ils me relevèrent et jetèrent hors de la prison mon matelas qui était pourri , au point qu'il ne formait plus qu'une pâte flasque et filandreuse. Le gouverneur m'en fit donner un autre lorsqu'on lui eut appris tout cela. En cherchant ce qui pouvait m' avoir arrêté dans l'exécution de mon dessein , je pensai que ce devait être mon ange gardien.

La nuit suivante, un être merveilleux m' apparut en songe sous la forme d'un jeune homme d'une beauté ravissante. Il me disait d'un ton de reproche : — « Sais-tu qui t'a confié ce corps que tu voulais détruire avant le temps ?» — Il me sembla que je lui répondis que je le tenais du Dieu tout-puissant. — « Tu méprises donc ses œuvres, reprit-il, puisque tu

MVftB QUAT1IÈMB. SSS

roux les détruire? Laisse~toi guider par lui et ne désespère pas de sa bonté. » — 11 ajouta une foule d'autres choses admirables dont ma mémoire n'a retenu que la millième partie. Je ne tardai pas à rester convaincu que cet ange m'avait dit la vérité.

En promenant mes regards çà et li dans ma prison, j'aperçus quelques morceaux de brique détrempés par l'humidité. Je les frottai l'un contre l'autre et j'en format ose espèce d'encre. Je me traînai à quatre pattes auprès de la porte de ma prison, et je la travaillai si bien avec nés dénis, que je réussis à en arracher un petit éclat. J'attendis ensuite le moment où la lumière pénétrait dans la prison : elle venait à vingt heures et demie et y restait jusqu'à vingt et une heures et demie. Alors je commençai i écrire de mon mieux, sur des pages blanches qui se trouvaient dans ma Bible , un dialogue où mon corps reprochait à mes esprits de vouloir quitter la vie. Ceux-ci alléguaient leurs souffrances pour excuse, et le corps les ranimait en leur promettant un meilleur avenir. Du reste, voici ce dialogue :

AffliMUpirtimiei,

Oimè , cradfli , che *i rîocreaee vit»!

&s coBtn il Ciol ta Mi ,

Chi 6a per soi ? chl n« porgerà ait»?

Laaaa , kiwi aadare a migllor vita.

Deh ! non parti la ancora ,

Che piû felici e lieti

rromatta H Cid , cba vol foaai giaaunai.

S'oi rrtterem qualche ora ,

Farcfcè dal nagno Iddio concwao sieti

Gratta, eho bob ai tarai a naggJor gooL

tjorsque j'eus puisé en moi-môme ces consolations, je repris ma vigueur et je continuai de lire ma Bible. J'avais

»M UKUOIRKS DE BKNVENITO CELLUHI.

tellement accoutumé mes yeux à l'obscurité, que j'étais arrivé à poovoir jouir de cette distraction trois heures au lieu d'une heure et demie. Et j'admirais profondément ce que peut opérer la puissance de Dieu chez les âmes simples dont la foi est assez vive pour qu'il leur accorde tout ce qu'elles désirent. J'espérais que le Très-Haut ne me refuserait pas non plus son aide dans sa miséricorde et en faveur de mon innocence. Toutes mes prières et mes méditations étaient tournées vers lui , et bientôt je trouvai un tel bonheur dans ce pieux exercice , que j'oubliai complètement mes maux , et que je passai toute la journée à chanter des psaumes et d'autres hymnes de ma composition où je célébrais les louanges du Seigneur.

Cependant mes ongles étaient devenus d'une telle longueur qu'ils me faisaient vivement souffrir. Je ne pouvais ni me toucher sans me déchirer, ni m' habiller sans qu'ils se recourbassent en dedans ou en dehors, en me torturant cruellement. En outre mes dents se gâtèrent, les mauvaises repnussées par les bonnes perçaient peu à peu les gencives, au point que les racines sortaient de leurs alvéoles. Alors je les retirais comme d'un étui, sans éprouver aucun mal et sans répandre une goutte de sang. J'en perdis beaucoup de cette façon. Néanmoins, je me familiarisai encore avec ces nouvelles douleurs. Tantôt je chantais, tantôt je priais, tantôt j'écrivais & l'aide de ces briques pilées dont j'ai pari'» plus haut. Je commençai, à la louange de la prison, un capitolo (I) où je racontais tous les incidents qui avaient marqué ma captivité. Je rapporterai ces vers en temps et lieu.

Le bon gouverneur envoyait souvent épier secrètement ce que je faisais. Le dernier jour de juillet, je livrai cours

(\) i'.ayitolo , pièrt> de poctie italienne, do Myl«- badin ou Mtiriqae , Composée i* tctrtt».

UVHE QUATRIEME. »»1

à ma joie, eu songeant à la grande fête qu'on a coutume de solenniser à Rome le lrr août. Je me disais : — « Les années précédentes , j'ai célébré cette fête au milieu des vanités mondaines, celle fois je la passerai avec Dieu. Ah! combien ce bonheur est préférable à l'autre!... » — Les espions répétèrent ces paroles au gouverneur, qui s'écria avec un amer dépit: — «Ah! mon Dieu! cet homme, malgré loutes les misères qui l'assaillent, vit et triomphe; el moi, j'ai beau être entouré de tous les biens de ce monde, je souffre el je meurs , el c'est lui qui en est cause. Allez vile, el jetez -le dans ce cachot souterrain où le prédicateur Foiano est mort de faim. Peut-être alors réussironsnous à le uiàtcr. »

Le capitaine Sandrino Monaldi se rendit aussitôt à ma prison, en compagnie d'une vingtaine d'estafiers du gouverneur. Us me trouvèrent agenouillé. Je ne bougeai pas. J'étais en prières devant un Père éternel entouré d'anges, et un Christ victorieux que j'avais dessiné sur le mur avec un peu de charbon que j'avais trouvé recouvert de terre. Depuis quatre mois que j'étais obligé de garder le lit à cause de ma jambe cassée, j'avais rêvé si souvent que les anges venaient me la panser qu'elle avait fini par redevenir aussi vigoureuse que si elle n'eût jamais été brisée. Les émissaires du gouverneur entrèrent chez moi, armés jusqu'aux dents, comme s'ils eussent craint que je ne fusse un dragon venimeux. Le capitaine me dit : — « Xous sommes nombreux, nous avons fuit beaucoup de bruit eu marchant, tu as du nous entendre, pourquoi ne te retournes-tu pas? n — A ces mots, je compris parfaitement ce qui pouvait m'arriver de pis ; mais, comme j'étais façonné à la souffrance, je répondis : — « Mon âme, mes contemplations et toutes mes facultés sont tournées vers ce Dieu du ciel qui me soutient. Quant à vous, je ne vous accorde que ce qui vous est dû, car vous n'êtes point dignes

*W MÉMOIRES DE BKNVKMJTO CKLLIM.

de voir ce qu'il y a de bon en moi, et vous ne pouvez le toucher. Ainsi, faites tout ce que vous voudrez à ce qui est en votre puissance. » — Ce poltron de capitaine, ne sachant quelles étaient mes intentions, dit à quatre de ses hommes les plus robustes : — « Quittez toutes vos armes; » — et dès qu'ils lui eurent obéi, il ajouta : — « Vite, vite, sautez sur lui et empoignez-le. Serait-il le diable en personne , nous sommes trop nombreux pour avoir peur de lui. Maintenant tenez- le ferme, de crainte qu'il ne nous échappe. » — En me voyant ainsi maltraité et violenté, j'imaginai cent fois pis que ce qui m' arriva. Je levai les yeux au ciel et je m'écriai : — a Oh! juste Dieu! tu as racheté sur celte croix tous nos péchés! pourquoi donc mon innocence doit-elle payer pour des fautes qui me sont inconnues ? Néanmoins que ta volonté soit faite. « — Peu* dant que les estafiers du gouverneur m'emportaient, précédés d'une torche allumée , je croyais qu'ils voulaient me jeter dans la trappe du Sammalo. On appelle ainsi un endroit effroyable où bien des gens ont été engloutis vivants en tombant de là dans un puits creusé sous les fondements du château. Tel ne fut point mon sort : aussi pensais-je « que je m'en étais tiré à bon marché. On me déposa dans l'affreux tombeau où le Foiano était mort de faim, et on m'y laissa sans me faire d'autre mal. Dès que je fus seul, je me mis à chanter un De Profanais, un Miserere et un In te. Domine, speravL Je passai toute cette journée du premier août à célébrer les louanges de Dieu. Mon cœur jubilait de foi et d'espérance. Le lendemain, on me retirade ce tombean , et on me ramena dans la prison où j'avais dessiné Dieu le Père et son divin Fils. Quand je revis ces images, je versai de douces larmes de joie.

Le gouverneur voulait savoir chaque jour ce que je faisais et ce que je disais. Sur ces entrefaites, le pape apprit tout ce qui s'était passé, et en même temps, que les médecins

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