LIVRE QUATRIÈME. *W
désespéraient de sauver la vie du gouverneur. A cette nouvelle, il s'écria : — « Je ne veux pas que mon gouverneur quitte ce monde avant de s'être vengé de ce Benvenuto, qui est cause de sa mort. Je lui permets de le faire périr comme bon lui semblera. » — Lorsque le duc Pier Luigi transmit cette décision au gouverneur» celui «ci lui dit : — s Ainsi donc, le pape me donne Benvenuto et veut que je me venge. Eh bien, il n'a qu'à n'y plus penser et à me laisser faire! n
Le cœur du pape avait été sans pitié pour moi , mais celui du gouverneur fut d'abord plus cruel et pi os barbare encore. Au même instant, cet être invisible qui déjà m'a- Fait empêché de me tuer, me secoua, m'enleva de ma couche, et me dit distinctement : — « Allons, Benvenuto mio, vite, vite, adresse à Dieu tes prières accoutumées, élève vers lui ta voix de toutes les forces ! » — Dans mon effroi, je me jetai à genoux, je récitai mes prières et un Qui habitat in adjutorio, puis je m'entretins avec Dieu. Tout à coup la même voix forte et éclatante me dit : — «Repose-toi et ne redoute plus rien. » — En effet, le gouverneur, après avoir commandé qu'on me mtt à mort d' une manière effroyable, se rétracta subitement et dit : — « Ce Benvenuto n'est- il pas celui que j'ai si souvent défendu, celui dont je connais l'innocence et le sort injuste? Comment Dieu aurat-il jamais pitié de moi et de mes péchés, si je ne pardonne pas à ceux qui m'ont offensé? Pourquoi persécuterais-je ua homme de bien qui m'a rendu service? Allons, au lieu de la mort, je lui donne la vie et la liberté , et, dans mon testament, j'ordonnerai qu'on ne lui réclame rien des frais qu'il aurait à payer ici. " — Quand le pape apprit cela, il en fut vivement irrité.
Je continuai de consacrer mon temps à prier et à écrire mon capùolo. Chaque nuit, je faisais les songes les plus gais elles plus agréables qu'on puisse imaginer. Il me semblait
que j'étais constamment en compagnie de cet être dirin qui, si souvent, m'avait donné des avis salutaires. Pour toute grâce, je le suppliais de me mener dans un endroit où je pusse contempler le soleil. Je lui disais que c'était mon unique désir, et que je mourrais content si je pouvais voir cet astre une seule fois. Je m'étais tellement habitué à toutes les misères de ma prison, que j'avais Gni parles oublier.
Cependant les familiers du gouverneur, qui s'attendaient à ce qu'on me pendit au créneau qui avait servi à mon évasion, comme il l'avait annoncé, étaient furieux de ce qu'il avait entièrement changé de résolution. Us cherchaient continuellement, par tous les moyens possibles* à éveiller en moi la crainte de la mort ; mais, ainsi que je viens de le dire, j'étais accoutumé à tout cela, au point que je ne redoutais plus rien.
Je n'étais plus tourmenté que du seul désir de voir le disque du soleil. Je ne cessais donc d'adresser de ferventes prières au Christ. — «0 vrai fils de Dieu ! m'écriaîs-je, au nom de ta naissance , de ta mort sur la croix et de ta glorieuse résurrection, consens, je t'en snpplie, à me trouver digne de voir le soleil , au moins en songe. Si tu permets à mes yeux mortels de le contempler, je m'engage & aller visiter ton saint sépulcre. » — Je fis ce vœu et cette ardente prière le 2 octobre 1539.
Le lendemain matin , je me réveillai à la pointe du jour, à peu près une heure avant le lever du soleil. Je sortis de mon misérable grabat, je m'enveloppai d'une mauvaise robe, car le temps commençait à être froid , et je priai avec plus de dévotion que jamais. Je suppliai le Christ de me révéler, par sa divine inspiration, pour quelle faute je subissais une si rude pénitence ; je le conjurai de ne point me refuser au moins cette grâce, puisqu'il n'avait point consenti à me laisser voir le soleil, même en songe.