‹ Œuvres complètes de Benvenuto CelliniChapitre 91 sur 285 · LIVRE QUATRIÈME. SOI · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME. SOI

A peine eus-je achevé celte prière que mon esprit invisible, semblable à an tourbillon, nie saisit et me transporta . dans une salle où il se découvrit à moi sous la forme d'un adolescent dont le visage était d'une beauté merveilleuse, mais plutôt austère que riant. — « Tous ces gens que tu vois sont ceux qui ont terminé leur carrière mortelle, » — me dit-il en me désignant la multitude qui remplissait la salle. Je lui demandai pourquoi il m'avait amené en cet endroit. — a Suis-moi, et bientôt tu le sauras, » — me répondit-il. J'étais revêtu d'une cotte de mailles et je tenais un petit poignard à la main. Il me promena dans cette grande salle en me montrant des milliers d'individus qui marchaient de côté et d'autre. Nous avançâmes ensuite jusqu'à une petite porte qui lui livra entrée dans une ruelle étroite où il m'entraîna. Dès que je fus sorti de la salle, je me trouvai désarmé, en chemise blanche, tête nue, et a la droite de mou compagnon. Quand je me vis dans cette situation, mon étonnement fut grand, car je ne reconnaissais pas cette rue. En levant les yeux, j'aperçus la lumière du soleil qui frappait, au-dessus de moi, la façade d'une maison. — « Ami, dis-je alors à mon compagnon, par quel moyen puis-je monter assez haut pour voir le disque du soleil? » — Il m'indiqua des degrés qui étaient à ma droite et me dit : — « Vas-y seul. » — Je m'éloignai de lui de quelques pas, et je me mis à gravir à reculons ces degrés. Peu à peu j'approchai du soleil. Je me hâtai de monter, et je ne m'arrêtai que quand mes regards embrassèrent le soleil tout entier. La force de ses rayons m'obligea de fermer les yeux. Bientôt, honteux de ma faiblesse, je les rouvris et je dis : — « 0 mon doux soleil, que j'ai tant désiré, je ne veux plus contempler que la face resplendissante, tes rayons dussent-ils m'aveugler! » — Je le regardais fixement depuis quelques instants, lorsque soudain il se dépouilla de ses rayons, qui se jetèrent à sa

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gauche, et je pus le contempler à mon aise avec on plaisir infini J'étais émerveillé de ce prodige. Je restai en extase devant la divine grâce que Dieu m'accordait, et je m'écriai à haute voix : — « Oh ! que ta puissance est glorieuse et admirable! Combien ta bonté surpasse mes espérances ! » — Ce soleil sans rayons ressemblait exactement à un bain d'or fondu. Pendant que je considérais ce phénomène, le centre de F astre lumineux se gonfla, et il en sortit un Christ sur la croix, formé de la même matière que le soleil. Il respirait une grâce et une mansuétude telles, que L'esprit humain ne pourrait en imaginer la millième partie. Â celte vue, je m'écriai : — « Miracle! miracle! 0 Dieu! 0 clémence! 0 pouvoir infini ! de quels bienfaits tu me combles en ce jour ! » — Tandis que je parlais ainsi , le Christ alla rejoindre les rayons ; puis le centre du soleil se gonfla comme la première fois, et prit la forme d'une ravissante Madone assise, et tenant sur son bras l'Enfant divin qui semblait sourire. Elle était placée entre deux anges d'une beauté inestimable. Je vis encore dans le soleil, à droite, un personnage revêtu d'habits sacerdotaux. Il me tournait le dos et regardait la Vierge et son Fils. Toutes ces choses étaient pour moi vraies, distinctes, animées. Je ne cessai de remercier Dieu et de proclamer ses louanges. Enfin, au bout d'un demi-quart d'heure, ce merveilleux spectacle s'évanouit, et je me retrouvai sur mon grabat.

Aussitôt je me mis à crier avec force : — «Le Très-Haut a daigné me montrer sa gloire dans toute sa splendeur, qu'aucun autre œil mortel n'a peut-être jamais contemplée. Cette insigne faveur m'annonce que je vivrai libre, heureux et dans les bonnes grâces de Dieu , tandis que vous ribauds, brigands, vous serez misérables et maudits du Seigneur. Saches que le jour de la Toussaint , qui est celui où je vins au monde, l'an 1500, le premier novembre,

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à quatre heures de la nuit, saches que ce jour-là vous serez forcés de me tirer de ce cachot ténébreux, car je l'ai lu de mes propres yeux sur le trône de Dieu. Ce prêtre, qui regardait Dieu et dont les épaules étaient tournées vers moi, n'était autre que saint Pierre. Il plaidait ma cause, indigne que, dans son royaume, des chrétiens fussent victimes de si affreuses injustices. Ainsi, déclarez à qui vous voudrez que personne n'a plus le pouvoir de me nuire; et dites à celui qui me relient ici que, s'il me donne de la cire ou du papier pour représenter la glorieuse vision que j'ai eue, je lui prouverai clairement ce dont peut-être il doute. »

Bien que les médecins n'eussent pas conservé le moindre espoir de sauver le gouverneur, il possédait encore toute sa tête et n'était plus tourmenté par ces accès de folie qui l'attaquaient chaque année. Comme il ne songeait plus qu'au salut de son âme, les remords harcelaient sa conscience, et il reconnaissait que j'avais été encore injustement opprimé. Il instruisit le pape des choses merveilleuses que je racontais; mais celui-ci, qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, se contenta de lui répondre que j'étais fou et qu'il l'engageait à soigner sa santé le mieux possible.

Quand le gouverneur eut reçu cette réponse, il m'envoya tout ce qui était nécessaire pour écrire , et de plus de la cire et de petits outils pour modeler. Il accompagna ce présent de bonnes et consolantes paroles qui me furent répétées par un de ses serviteurs qui avait de l'amitié pour moi , et qui était tout l'opposé de cette bande de ribauds qui désirait ma mort. Je pris le papier et la cire, et, tout en travaillant, je composai ce sonnet, adressé au gouverneur :

S'i* polanl, tlgtor, moêfrarvl 11 v«ro Dtl !««• tferM in qottta mim vite , Qui' ko d« Dlo , In toi via piû gradita Stria nia frda , êd« d'ognl allô Imper*.

Ahi ! m'1 crerieaai il grao Peetor M clero, Che Dio i'è moatro in eoa gloria iofinita , Quai mai vide aima , prima cbe pariita Da qoeato baaso regno aspro e aineero ;

Le porte ai Juatiiia tacre et aante Sbarrar vedreati , e'1 triste- empio forore Cader legato ed al Ciel mandar la voce.

S'i* aveeai lace , ahi laaso ! almeo le piante Seolpir del Ciel poteasi il grao valore ! Non aaria il mie grao mal al grève créée.

Le lendemain , le domestique qui m' é lait dévoué élan! veuu m1 apporter à manger, je lui confiai ce sonnet. Comme ses camarades ne me voulaient que du mal, il le remit en cachette au gouverneur, qui, convaincu que l'injustice dont j'étais victime était la principale cause de sa mort , m'aurait volontiers relâché. Il prit le sonnet et, après l'avoir lu et relu, il dit : — « Ce ne sont là ni paroles , ni pensées de fou , mais «bien de brave et honnête homme. » — El il enjoignit aussitôt à son secrétaire de porter mon sonnet au pape, de le lui remettre en mains propres, et de le prier de me rendre la liberté. Pendant que le secrétaire obéissait à cet ordre, le gouverneur m'envoya de la lumière pour le jour et lu nuit, et tout ce qui pouvait contribuer è adoucir ma captivité: aussi ma santé, qui était en très-piteux état, commença-t-elle à s'améliorer. Le pape lut plusieurs fois mon sonnet, puis chargea le secrétaire de dire au gouverneur qu'il ne tarderait pas à faire une chose qui lui serait agréable. Il aurait sans doute consenti à ouvrir ma prison; mais le signor Pier Luigi, son fils, m'y retenait presque malgré la volonté de Sa Sainteté.

Le malin du jour de la Toussaint j'étais occupé à dessiner et à modeler le prodigieux miracle que j'ai raconté, lorsque le gouverneur, dont la mort approchait, envoya son neveu Piero Ugolini me montrer des pierreries. Dès

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