‹ Œuvres completes de Bergier (volume 3)Chapitre 124 sur 228 · TC · texte numérisé non relu

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jet ni aux mouvements de la concupiscence, ni a la douleur, ni à la mort. On demande si Dieu n'aurait pas pu le créer autrement, sujet aux mouvements de la concupiscence, à la douleur et à la mort, quoique exempt de péché, et destiné à un bonheur éternel plus ou moins parfait. C'est ce que l'on appelle état de pure nature, par opposition à l'état d'innocence et de grâce.

Quelques théologiens se sont trouvés obligés par engagement de système à soutenir que cela n'était pas possible ; ils ont dit que la grâce sanctiliante ou la justice originelle, et les autres dons desquels elle était accompagnée, n'élaient point des grâces proprement dites ou des faveurs surnaturelles que Dieu eût accordées a l'homme, mais que c'était la condition naturelle de l'homme innocent ou exempt de péché ; qu'ainsi Dieu n'aurait pas pu le créer autrement. C'est la doctrine qu'a soutenue Baïus, dans son traité de Prima hominis justitia, lib. i, chap. 4 et suiv. ; et malgré la condamnation qu'elle a essuyée, elle a trouvé des partisans. Nous ne savons pas si ces théologiens se sont bien entendus eux-mêmes ; mais leur système est certainement faux , contraire au souveiain domaine de Dieu et à sa bonté, sujet à plusieurs conséquences erronées. — 1° Il y a bien de la témérité à vouloir prescrire à Dieu le degré précis de perfection et de bien-être qu'il était obligé par justice d'accorder à une créature à laquelle il ne devait pas seulement l'existence. C'est adopter l'opinion des manichéens , qui soutenaient que l'homme tel qu'il est ne peut pas être l'ouvrage d'un Dieu juste et bon ; qu'il a sûrement été créé par un Dieu méchant. C'est encore de ce principe que partent les athées pour blasphémer contre la Providence et nier l'existence de Dieu. — 2U Pour réfuter les manichéens, saint Augustin a posé le principe contraire, savoir, que Dieu étant tout-puissant, il a pu augmenter à l'infini les dons, les perfections, les degrés de bonheur qu'd accordait aux anges et à l'homme en les créant ; il aurait pu en donner davantage à notre premier père, il pouvait aussi lui en accorder moins, puisqu'il ne lui devait rien, et qu'il est souverainement libre et indépendant. Dans une gradation infinie d'états plus ou moins heureux et parfaits, tous possibles, aucun n'est un bien ni un mal absolu, mais seulement par comparaison ; il n'en est par conséquent aucun qui soit absolument digne ou indigne d'une bouté infinie, et auquel Dieu ait été obligé par justice de s'arrêter. De là saint Augustin a très-bien conclu que, quand l'ignorance et la difficulté de faire le bien, avec lesquelles nous naissons, seraient l'état naturel de l'homme, il n'y aurait pas lieu d'accuser, mais plutôt de louer Dieu. L. ni, de lib. Arb., c. 5, n. 12 et 13 ; de Genesi ad litt., 1. xi, c. 7, n. 9; Epist. 18G ad Paulin., c. 7, n. 2*2; de Dono persev., c. 11, n. 26; L. i. Retract. , cap. 9, n. 6 ; Op. imperf. contra JuL, 1. v, num. 58 et 60. Il faut dire la même ebos ' des soulfronces et de la mort

auxquelles nous sommes assujettis. 3° Cuex qui ont prétendu que saint Augustin n'a ainsi parlé que par complaisance p iur les manichéens , se sont trompés, ou ils ont voulu en imposer, puisque le saint docteur a répété la même chose non-seulement dans ses écrits contre les manichéens, mais encore dans quatre ou cinq de ses ouvrages contre les pélagiens, et même dans le der. nier de tous. Bien plus, sans le principe lu mineux qu'il a posé, il lui aurait été impossible de réfuter les pélagiens , qui soutenaient que la permission du péché originel et sa punition étaient deux suppositions contraires à la justice de Dieu, et nous serions encore hors d'état de satisfaire aux objections des athées. Près d'un siècle avant saint Augustin, saint Athanase avait enseigné que, « par la transgression du commandement de Dieu, nos premiers parents furent réduits à la condition de leur propre nature ; de manière que, comme ils avaient été tirés du néant , ils furent condamnés avec justico à éprouver dans la suite la corruption de leur être.... ; car enfin l'homme est mortel de sa nature, puisqu'il a été fait de rien. » De Incarn. Verbi Dei, n. h; Op., t. 1, p. 50. — 4° S'il était vrai que Dieu, sans déroger à sa justice et sa bonté, n'a pas pu créer le premier homme dans un état moins heureux et moins parfait, il serait aussi vrai que Dieu, sans cesser d'être juste et bon, n'a pas pu permettre que l'homme déchût de son état par le péché, et qu'il entraînât par sa dégradation celle du genre humain tout entier. Car enfin Dieu pouvait lui accorder l'impeccab.lité aussi aisément que l'innocence, puisqu'il l'accorde aux saints dans le ciel; alors l'état de l'homme aurait élé infiniment meilleur et plus parfait qu'il n'était, par conséquent plus analogue à la bonté infinie de Dieu. Puisque Dieu n'était pas obligé de lui accorder ce don, pourquoi était- il obligé de lui départir tous ceux dunt il l'avait enrichi? Jamais l'on ne pourra le montrer. — 5° Eve, sans doute, a été créée dans la même innocence qu'Adam ; peut-on prouver qu'à l'égard de tous les dons du corps et de l'âme , elle était égale à son époux? S'il y avait entre eux de l'inégalité, il n'est donc pas vrai que tous ces dons, et le degré dans lequel l'homme les possédait, étaient l'apanage nécessaire et inséparable de l'innocence originelle. Suivant la narration de l'Ecriture sainte, Eve fut tentée, parce qu'elle vit que le fruit défendu était beau à la vue et devait être agréable au goût (G en. m, 6). Cetle faiblesse ressemble beaucoup à un degré de concupiscence. Mais qu'on la nomme comme on voudra, c'était certainement une imperfection, et si notre première mère avait eu plus de force d'âme, cela eût été très-avantageux pour elle et pour nous. — 6° Par ces diverses observât. ons l'on démêle aisément l'équivoque d'un principe posé par saint Augustin, et duquel on a trop abusé : savoir, que, sous un Dieu juste, personne ne peut être malheureux s'il ne l'a pas mérité. 11 ne peut

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être absolument malheureux , sans cloute; mais l'état dans lequel nous naissons est-il absolument malheureux? Il no l'est qi c par comparaison à un état plus heureux ; et par la même raison, c'est un état heureux en comparaison d'un autre qui le serait moins. Prendre les termes de bonheur et de malheur, qui sont purement relatifs, pour des tenues absolus, c'était le sophisme des manichéens : c'est encore celui des athées et de tous ceux qui raisonnent sur l'origine du mal. On y tombe encore, quand on dit que Dieu se devait à lui-même de rendre heureuse une créature faite à son image. Jusqu'à quel point de va t-il Ja rendre heureuse? Voilà la question, et jamais nous n'aurons un principe évident pour la résoudre. Mais il y en a un duquel il ne faut jamais s'écarter, c'est celui qu'a posé saint Augustin, et qui est dicté par la droite i ai* son : savoir, que comme il n'est point en ce monde de bonheur ni de malheur absolu, mais seulement par comparaison, Dieu a pu, sans déroger à aucune de ses perfections, créer l'homme innocent dans un état plus heureux et plus parfait que celuid'Adam ; que, par la même raison, il a pu aussi le créer dans un état moins heureux et moins parfait : il est donc absolument faux que les dons tiu'il avait accordés à notre premierpère, soit à l'égard du corps, soit à l'égard de l'âme, aient été un apanage nécessaire et inséparable de son innocence et de sa création.

Niez-vous, nous dira-t-on peut-être, que les défauls et les souffrances actuelles de 1 homme ne prouvent le péché originel et ia dégradation de la nature humaine? Les païens mêmes l'ont senti, et saint Augustin l'a remarqué. Nous répondons qu'ils en ont fait une simple conjecture, mais qu'ils étaient incapables de la prouver, et que nous ne le savons nous-mêmes que par la révélation. Si saint Augustin avait regardé leur laisonnement comme une démonstration, il aurait renversé le principe qu'il ava t posé contre les manichéens, et qui est de la plus grande évidence ; mais il ne l'a pas fait, puisqu'il l'a répété constamment jusque dans son dernier ouvrage.

Dès qu'il est prouvé par la révélation que nous naissons souillés du péché et condamnés à l'expier par les souffrances, peu importe à notre félicité temporelle de savoir jusqu'à quel point nous aurions été heureux, si Adam avait persévéré dans l'innocence; mais il importe infiniment à notre salut de reconnaître ce que Dieu a fait pour réparer la nature humaine, afin d'être reconnaissants envers la miséricorde divine et enveis la charité de notre Rédempteur. Notre consolation est de savoir que par sa mort il a détruit l'empire du démon, qu'il nous a réconciliés avec Dieu, et qu'il no'.;s a ouvert de nouveau la porte du ciel. Voy.

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