‹ Œuvres completes de Bergier (volume 3)Chapitre 133 sur 228 · NOR · texte numérisé non relu

NOR

ior,8

de leur donner des phénomènes naturels pour des miracles. Voilà donc eu quoi consistent les faux miracles dont Mosheim a déjà parlé; c'étaient dos phénomènes ou des événements naturels, mais qui parurent merveilleux et ménagés exprès par la Providence en faveur du christianisme. Les missionnaires , qui n'étaient rien moins qi:e d'habiles physiciens, purent y être trompés fort aisément, et les barbares, tous très-ignorants, en furent frappés. S'il y eut de l'erreur , elle ne fut pas malicieuse , ni une fraude pieuse des missionnaires. Sur quoi fondé Mosheim soupçonne-t-il que la sainte ampoule apportée du ciel au baptême deClovis fut une fraude pieuse imaginée par saint Rémi ? Les missionnaires ne sont pas répréhensibles non plus de s'être attachés à instruire les rois, et ceux-ci sont louables d'avoir engagé leurs sujets a professer une religion qui n'est pas moins utile à ceux qui obéissent qu'à ceux qui commandent. Les apôtres n'ont pas négligé ce moyen d'établir l'Evangile; saint Paul prêcha devant Agrippa; il convertit le proconsul de Chypre, Sergius- Paulus; et Abgare, roi d'Edesse,fut amenée la foi par un disciple de Jésus-Christ. Luther et ses collègues n'ont su que trop bien se prévaloir de ce moyen , ils n'auraient' pas réussi autrement ; s'il n'est pas légitime, Mosheim doit abjurer le luthéranisme. Luther n'a-t-il pas répété cent fois que ses succès étaient un miracle ? Quel crime ont commis les missionnaires du Nord, qui n'ait pas été imité par les réformateurs? Quant au reproche d'idolâtrie que Mosheim fait aux catholiques, c'est une absurdité que nous avons réfutée ailleurs. Voy. Culte, Idolâtrie, Martyr, Paganisme, Saints, etc. Il n'a pas meilleure opinion de la conversion des Bataves, des Frisons, des Flamands , des Francs orientaux, des Westphaiiens, qui se lit au vu* siècle. Les uns, dit-il, furent gagnés par les insinuations et les artifices des femmes , les autres furent subjugués par la crainte des lois pénales. Les moines anglais, irlandais et autri s, qui firent ces missions, furent moins animés par le désir de gagner des Ames à Dieu, que par l'ambition de devenir évoques ou archevêques , et de dominer sur les peuples qu'ils avaient subjugués. Avant de parler de l'apostolat des femmes, Mosheim aurait dû se souvenir de ce qu'ont fait pour la réforme Jeanne d'Albret en France, et Elisabeth en Angleterre ; leur zèle n'était certainement ni aussi pur ni aussi charitable que celui des princesses du vu* siècle; et personne n'ignore jusqu'à quel point les lois pénales ont influé dans l'établissement du nouvel Evangile. Le titre d'ecclésiaste de Wirtemberg que s'arrogea Luther, le rôle de législateur spirituel et temporel que Calvin remplit à Cenève, les places de surintendants des Eglises, de chefs des universités, etc, que possédèrent les autres prédicants, valaient mieux que l'épiscopat au vu' siècle, chez des barbares récemment convertis. Les missionnaires devenus évoqués étaient continuellement en

siège

danger d'être massacrés, et plusieurs le furent. Saint Colomban, l'un des principaux apôtres de l'Allemagne, n'a jamais été évêque ; il se contenta d'être moine, et la plupart des autres ne s'élevèrent pas plus haut. • Si Mosheim avait pris la peine de lire la Conversion de l'Angleterre comparée à sa prétendue Ré formation, il aurait vu la différence qu'il y a entre les missionnaires du vae siè cle et les prédicateurs de la réforme.

D'ailleurs saint Pierre plaça son épiscopal à Antioche, et ensuite à Rome, saint Jacques à Jérusalem , saint Marc à Alexandrie, saint Jean à Ephèse; les accuserons-nous d'ambition, parce qu'ils ont été évoques? Que l'on nous montre en quoi l'autorité des évoques missionnaires a été plus fastueuse ou plus absolue que celle des apôtres et de leurs disciples. Le vin' siècle fut témoin des travaux de saint Boniface dans la Thuringe, la Frise et la Hesse. Ce saint archevêque fut mis à mort par les Frisons, avec cinquante de ses compagnons.

D'autres prêchèrent dans la Bavière , la Saxe, la Suisse et l'Alsace. Mosheim dit que saint Boniface aurait justement mérité le titre d'Apôtre de l'Allemagne, s'il n'avait pas eu plus à cœur la puissance et la dignité du pontife romain que la gloire de Jésus- Christ et de la religion; qu'il employa la ruse et la force pour subjuguer les peuples; qu'il a montré dans ses lettres beaucoup d'orgueil, d'entêtement pour les droits du sacerdoce, et d'ignorance du vrai christianisme. Si, par vrai christianisme, Mosheim entend celui de Luther ou de Calvin, nous convenons que saint Boniface et ses compagnons ne le connaissaient pas ; il n'est ne que huit cents ans après eux. C'est donc par son respect, par son obéissance, par son dévouement au pontife romain, que l'apôtre de l'Allemagne a prouvé son orgueil. Nous avouons que les réformateurs ont montré le leur bien différemment. Mais nous voudrions savoir par quelle récompense le pape a payé les travaux et le martyre des missionnaires; par quelle magie il a ensorcelé des moines, au point de leur faire braver la mort et les supplices pour satisfaire son ambition ; ou par quel vertige ces malheureuses victimes ont mieux aimé mourir pour le pape que pour Jésus-Christ. Nous verrons ci-après que les incrédules ont copié mot à mot cette calomnie de Mosheim, et l'ont appliauée aux apôtres. Voy. Allemagne.

La conversion des Saxons , pendant ce même siècle, a donné lieu à une censure beaucoup plus amère. Sur la parole de Mosheim et des autres protestants, nos philosophes ont écrit que Charlcmagne fit la guerre aux Saxons, pour les forcer à embrasser le christianisme ; qu'il leur envoya des missionnaires soutenus par une armée ; qu'il planta la croix sur des monceaux de morts, etc. Cette accusation est devenue un acte de foi parmi nos dissertateurs modernes. Le simple exposé des fails en démontrera la fausseté. Avant Charlemagne, les Saxons n'avaient pas cessé de faire des irruptions

Non

NOK

dans les Gaules , de mettre les provinces à Jeu et à sang; ils continuèrent sous son règne. Battus trois fois, ils espérèrent d'apaiser leur vainqueur en promettant de se faire chrétiens. On leur envoya des missionnaires et non des soldats. Après ce traité» conclu, ils reprirent encore les armes cinq fois, furent toujours battus et forcés h demander la paix. L'on comprend combien il y eut de sang répandu dans huit guerres con sécutivcs, pendant un espace de trente-trois ans ; mais fut-il versé pour soutenir les missionnaires ? Ordinairement ils étaient les premières victimes de la fureur des Saxons. Histoire universelle par les Anglais, tome XXX, édition in-4°, livre xxm, sect. 3. Le sujet de ces guerres fut constamment le même : savoir, les incursions, le brigandage, la perfidie de ces peuples, la violation conlinuelle de leurs promesses. Ce fut après trois récidives de leur part, que les grands du royaume, dans une assemblée de mai, prirent cette résolution terrible, contre laquelle on a tant déclamé : « Que le roi attaquerait en personne les Saxons perfides et infracteurs des traités; que par une guerre continuelle on les exterminerait, ou qu'il les forcerait de se soumettre à la religion chrétienne. » Pour rendre ce décret odieux, on commence par supposer que Charlemagne était l'agresseur ; que, par l'ambition d'étendre son empire ou par un zèle de religion mal entendu, il avait attaqué le premier les Saxons qui ne voulaient qu'être libres , indépendants et paisibles chez eux. C'est une imposture grossière. Lorsque les Germains et les Francs passèrent le Rhin pour envahir les Gaules, les empereurs romains étaient-ils allés les inquiéter dans leurs forêts? Quand les Normands vinrent ravager nos côtes, nos rois avaient-ils envoyé des flottes en Norwége pour attenter à leur liberté ? Les Saxons avaient été battus et rendus tributaires par Charles-Martel en 7:25, par Pépin en 743, 745, 747 et 759. Ce n'était donc pas Charlemagnc qui était l'agresseur, lorsqu'ils se révoltèrent l'an 769, au commencement de son règne. Hist. univ., ibid., sect. 1 et 2.

Après l'infraction des trois traités faits avec ce prince, les Saxons méritaient certainement d'être poursuivis à outrance.

Charlemagne, après l'assemblée de 775, leur laissa le choix ou d'être exterminés, ou de changer de mœurs en se faisant chrétiens; ils avaient otl'ert eux - mômes ce dernier parti. Y avait-il de l'injustice ou de la cruauté à les forcer d'exécuter leur promesse, afin de changer des tigres en hommes? Si les Saxons se tirent encore battre cinq fois, ce fut leur faute; il est absurde de dire que le sang fut répandu pour assurer le succès des missionnaires; il est évident que l'intérêt politique l'emportait sur le zèle de la religion. Entin, l'événement prouva que cet intérêt n'était pas mal entendu, puisque les Saxons, une fois domptés et convertis, se civilisèrent, demeurèrent en paix et y laissèrent leurs voisins.

Au. ix" siècle, sous le règne de Louis le

Débonnaire, les Cimbres , les Danois, les Suédois, furent instruits dans la foi chrétienne par saint Ausberg et saint Ansgaire. sans armes, sans violence, sans lois pénales'. Notre historien a été forcé de rendre justice aux vertus de ces deux moines, surtout du dernier; il a bien voulu lui accorder le titre de saint, quoiqu'il ait été fait évoque de Hambourg et de Brème. Les Bulgares, les Bohémiens, les Moraves, les Esclavons de la Dalmatie, les Busses de l'Ukraine, furent amenés au christianisme par des Grecs.

Mosheim ne les a point blâmés; il dit seulement que ces missionnaires donnèrent à leurs prosélytes une religion et une p;été bien différentes de celles que les apôtres avaient établies; mais il avoue que ces hommes, quoique vertueux et pieux, furent obligés d'user de quelque indulgence à l'égard des barbares, encore très-grossiers et très-féroces. Pourquoi cette excuse n'a-t-elle pas eu lieu en faveur des missionnaires latins aussi bien que des Grecs ? C'est que ceux-ci n'étaient pas des émissaires du pape ; par là ils ont mérité d'être absous par les protestants des imperfections de leurs missions.

Au xe siècle, Rollon ou Robert, chef des Normands, peuple sans religion, qui avait désolé la France pendant un siècle, reçut le baptême et engagea ses soldats à suivre son exemple; ils y consentirent, dit Mosheim, par l'appât des avantages qu'ils y trouvaient. Cela peut être ; mais quel que fût le motif de leur conversion, il mit fin à leur brigandage. Selon lui, Micislas, roi de Pologne, employa les lois pénales, les menaces, la violence, pour achever la conversion de ses sujets; Etienne, roi des Hongrois et des Transylvains, en usa de même, aussi bien que Herald, roi de Danemark. Ces faits sont très-mal prouvés. Notre historien ajoute que Wlodomir, duc des Russes, en agit avec )lus de douceur. Ici perce encore la partiaité. Comme les Russes ont été agrégés à l'Eglise grecque qui a secoué le joug des papes, et que les autres peuples se sont soumis à l'Eglise romaine, il a fallu qu'un protestant protégeât les premiers au désavantage des seconds. Voilà toute la différence. Pendant le xT siècle, les habitants de la Prusse massacrèrent plusieurs fois leurs missionnaires; ils. n'ont été domptés qu'au xiir siècle par les chevaliers de l'ordre teutonique. Au xu" , Waldemar, roi de Danemark, oblige) les Slaves, les Suèves, les Vandales à se faire chrétiens ; Eric, roi de Suède, y força les Finlandais; les chevaliers de l'Epée y contraignirent les Livoniens. Soit : Mosheim reconnaît que les Poméraniens furent convertis par les soins d'Otton , évêque de Bamberg , et les Slaves, p^r la persévérance de Yicel n , évêque d'Altembourg. Voilà du moins deux évoques auxquels il ne reproche aucune violence. 11 y a donc une différence à faire entre les missions entreprises par pur zèle, et celles qui sont commandées par la politique et par la raison d'Kîat.

ton

NOK

Non

Nous ne doutons point que des militaires, tels que les chevaliers de t'Epée et ceux de l'ordre tcutonique, n'aient agi envers des Barbares qu'il fallait civiliser avec toute la hauteur et la dureté de leur profession, et avec toute la rudesse des mœurs septentrionales; mais ce vice ne retombe ni sur les évoques, ni sur les missionnaires, ni sur la religion. Dès que l'intérêt politique s'y môle, les rois et leurs ministres ne se croient plus obligés de consulter l'esprit du christianisme, tout cède à la raison d'Etat; les lois et les peines paraissent une voie plus courte et plus cflicacc que la persuasion. Lorsque le gros des nations du Nord eut embrassé le christianisme, on regarda les peuplades qui résistaient encore comme un reste de rebelles qu'il fallait subjuguer par la force. TSous ne faisons point l'apologie de cette conduite ; mais ce n'est point à un protestant qu'il convient de la blâmer. Encore une fois, il devait se souvenir que la réforme ne s'est pas établie par d'autres moyens, et que sans cela elle ne serait pas venue à bout de bannir le catholicisme de la plupart des royaumes du Nord.

Ce simple exposé des faits suffit déjà pour confondre Mosheim et ses copistes; mais il y a des réflexions générales à faire sur son procédé et sur les conséquences qui en résultent. — 1° Cet écrivain , quoique trèséclairé d'ailleurs, n'a pas vu qu'il fournissait aux incrédules des armes pour attaquer les apôtres; qu'il donnait lieu à un parallèle injurieux entre leur conduite et celle des missionnaires qu'il a noircis. Aussi n'a-t-il pas fait à ceux-ci un seul reproche qui n'ait été appliqué par les déistes à saint Paul et à ses collègues. Ils ont dit que cet apôtre avait embrassé le christianisme, afin de devenir chef de parti ; que le seul mobile de son zèle était l'ambition de dominer sur ses prosélytes; que l'on voit dans ses lettres plusieurs traits d'orgueil, de hauteur, de jalousie, d'entôtement pour les privilèges de l'apostolat et du sacerdoce; qu'il a commis une fraude pieuse ou un mensonge, en disant qu'il était pharisien; que ses miracles étaient faux, etc. Pour le prouver, on a fait un livre exprès intitulé : Examen critique delà vie et des ouvrages de saint Paul; il semble calqué sur les idées et surfle style de Mosheim. A l'art. Saint Paul, nous réfuterons cet ouvrage impie; mais il ne convenait guère à un protestant qui faisait profession du christianisme d'en fournir le canevas. - 2° 11 ne s'est pas aperçu qu'il suggérait encore aux incrédules, contre la religion chrétienne, un argument auquel il n'aurait pas pu répondre. En effet, si cette religion est divine, si Jésus-Christ est Dieu, s'il a promis d'assister son Eglise jusqu'à la fin des siècles, comment a-t-il pu, pour propager son Evangile, se servir d'hommes aussi répréhensibles que Mosheim a peint les missionnaires, et d'un moyen aussi odieux que l'ambition des papes? C'était fournir aux Barbares un nouveau motif d'incrédulité, en ne leur donnant pour catéchistes que des

hommes qui n'avaient aucune marque d'un véritable apostolat, des moines ignorants, superstitieux, fourbes, plus occupés de la dignité du pontife romain que de la gloire de Jésus-Christ et du salut des Ames. Etaitce donc là un plan digne de la sagesse éternelle? Mais les protestants ont beau déclamer contre des papes; c'est à l'ambition prétendue de ces derniers que le Nord est redevable de son christianisme, de sa civilisation, de ses lumières, et l'Europe de son repos et de son bonheur. Si les nations du Nord n'avaient pas été chrétiennes , les émissaires de Luther n'auraient pas pu les rendre protestantes, aucun d'eux n'est allé prêcher les infidèles : ils se sont contentés de débaucher à l'Eglise les enfants qu'elle avait engendrés en Jésus-Christ. — 3° En voulant faire le procès aux missionnaires, il a couvert d'ignominie les docteurs de la prétendue réforme. Ceux-ci ont-ils montré un zèle plus pur, plus désintéressé, plus charitable, plus patient que les apôtres du Nord? Ils ne prêchaient pas par attachement au pape, mais par une haine furieuse contre lui : ils n'ont point acquis de richesses au clergé, mais ils se sont emparés de celles qu'il possédait, et se sont mis dans sa place : ils n'ont point établi de superstition, mais ils ont étouffé toute piété; ils ont enseigné sans doute la doctrine la plus pure, mais bientôt elle a fait éclore le socinianisme, le déisme et vingt sectes différentes. Encore faibles, ils ont prêché la tolérance et ont blâmé les moyens violents; mais devenus redoutables, ils ont eu recours aux princes, aux lois pénales, souvent à la sédition et aux armes, pour asservir les catholiques, pour les chasser ou les faire apostasier. Leurs propres auteurs conviennent que partout où leur religion est dominante, elle l'est devenue par l'influence de l'autorité séculière. — k° Lorsque Mosheim a parlé des missions que les nestoriens ont faites pendant le vm% le xc et le xie siècle dans la partie orientale de la Perse et aux Indes, dans la Tartarie et à la Chine, des missions des Grecs sur les deux bords du Danube, des missions plus récentes des Russes dans la Sibérie, il n'en a pas dit autant de mal que de celles des Latins dans le Nord. Pourquoi cette affectation? Les prédicateurs russes, grecs et nestoriens n'étaient certainement pas des apôtres plus saints que les missionnaires de l'Eglise romaine; de l'aveu même de Mosheim, leur christianisme n'était pas plus parfait, ni leur succès plus merveilleux. Nous ne lisons pas qu'aucun d'eux ait souffert le martyre, pendant que des centaines de prédicateurs catholiques ont été massacrés par les Barbares. Le sort de ces ouvriers évangéliques n'a cependant pas refroidi la charité de leurs successeurs, puisqu'elle a continué pendant huit ou neuf cents ans. Ces moines, pour lesquels Mosheim affecte tant de mépris, et qu'd a noircis dans tous les siècles de son Histoire, ont marché courageusement sur les traces du sang de leurs frères, et ont

no»

Page 1