PII
I. De quelle utilité ont été aux hommes les connaissances et les travaux des philosophes? Nous n'avons aucun intérêt ni aucun dessein de méconnaître leurs services, nous avouons que ceux d'entre eux qui ont été législateurs sont des personnages très-respecta- . blés. Quelque imparfaites, quelque fautives < qu'aient été leurs lois, ils ne pouvaient fias faire mieux, leurs lumières ne s'étendaient pas plus loin ; et les hommes, encore à demisauvages, n'étaient pas capables de recevoir d'abord une législation parfaite. Solon l'entendait ainsi, lorsqu'il disait qu'il avait donné aux Athéniens, non les meilleures lois pos-
sance irrésistible de l'évidence, du rapport des sens, et, dans mille circonstances, du témoignage des hommes. Les autres principes de certitude, au nombre de deux ou trois , se découvrent aisément par une épreuve semblable. Qui oserait demander une base plus ferme pour asseoir ses jugements? Quel aveuglement de se méfier de ces appuis? il nous serait plus aisé de nous dépouiller de notre être, que de ne pas croire sur de tels garants, puisqu'ils règlent les vues et les déterminations des savants et du peuple, et qu'un homme qui les méconnaîtrait serait regardé unanimement comme ayant plutôt besoin des soins d'un médecin que des raisonnements d'un philosophe. Non, la certitude ne va pas plus loin ici-bas, et cette lumière nous suffit. Ne pas s'en contenter, c'est prendre en dégoût le soleil, et prétendre qu'on ne voit rien, parce que d'autres rayons, partis de je ne çais quel inonde chimérique, ne viennent point frapper nos yeux. C'est ce que l'école allemande, qu'on suit beaucoup trop parmi nous, n'a point considéré. Comment ne voit-elle pas que cette séparation du moi et du non moi, dont on fait tant de bruit, est comblée par la nature, laquelle rend inutile le pont imaginaire qu'ils ont inventé, et qui n'est qu'un vain el ridicule travail? Ah ! on peut bien appliquer ici ces paroles de l'Ecriture, au sujet de certains esprits : Ils enfantent laborieusement des inventions que te vent emporte, EccL, 15; et encore : Ils se sont évanouis dans leurs pensées. Rom., c. i, v. 21.
j J'ai donc d'incontestables moyens de m'assurer de la vérité. Mais quel est le premier usage que je ilois faire de ces lumières et de ces ressources? Quiconque a un cœur, et sent qu'il ne s'est pas donné l'être à lui-même, peut-il balancer? Entraîné par le sentiment de sa dépendance et de sa gratitude, ne s'élève-t-H pas d'abord vers son Créateur pour se pénétrer de la réalité de son existence, de ses grandeurs, de ses bienfaits, de ses perfections infinies? La connaissance de Dieu, quel trésor, quelle ineffable conquête ! On puise aisément celle connaissance dans la considération de la cause première de l'Etre existant par lui-même. Que voit-on, en effet, dans cet abîme de vie et de gloire? On voit l'être qui se déploie, qui s'étend de toutes paris, sans rencontrer jamais aucune borne. La plénitude de l'existence est son partage ; il trouve en son fonds, sans mesure et sans fin, tout ce qui agrandit l'être, l'embellit et le perfectionne, c'est-à-dire ses attribuls infinis et adorables. L'harmonie de la nature, les merveilles du momie visible, proclament à leur tour ces vérités. Enfin, la foi du genre humain el ses cantiques d'adoration les consacrent el les perpétuent. Dès que je tiens ce premier anneau, je parcours aisément tous les autres; j'avance de clarté en clarté (II Cor. ni, 18) ; les vérités en foule se développent à mes yeux, et je n'ai plus à craindre que mon aveuglement voloniaire. Arrivé à ce point de vue immense et majestueux, je m'arrête un instant pour tourner mes regards sur le chemin que j'ai déjà fait. Je savais que mp nature avait été pour moi un guide fidèle et sur; mais enfin j'admire la richesse des dons départis à
sibles, mais les moins mauvaises qu'ils fussent en état de recevoir. Nous nous abstiendrons donc de relever les défauts de ces lois, le docteur Leland les a fait voir dans sa Nouv. Démonst. évang., t. III, c. 3, etc. Un vice essentiel et commun à tous les anciens législateurs a été d'approuver et de recommander l'idolâtrie avec tous les désordres qu'elles traînait à sa suite, parce que c'était alors la seule religion connue. Platon dit, à ce sujet, qu'un sage législateur se gardera bien de toucher à la religion établie, de peur d'en donner une encore plus mauvaise. Mais lorsque la philosophie fut devenue la seule
l'homme, quand je reconnais que la véracité divine donne une nouvelle autorité à l'évidence et aux autres motifs légitimes de croire; puisque ces impressions, qu'un Dieu souverainement vrai a mises en moi, ne sauraient ê'.re un piège ni un instrument d'erreur.
« Dieu nous est connu, il est la source de toutes les vérités; il n'en est aucune de nécessaire, qui ne vienne pour ainsi dire d'elle-même s'offrir à nous. Le christianisme est-il divin? Oui, parce que si des prophéties nombreuses accomplies, des miracles avérés, d'autres raisons qui ont converti le monde, et qui ont par conséquent tant de proporlion avec mes lumières naturelles, me trompaient, j'aurais le droit d'imputer à Dieu mon erreur; ce qui ne peut être.
« Enfin l'antique religion de notre patrie méritet-elle le respect et l'amour d'un si grand peuple? Il n'est pas permis d'en douter. Car, que nous dit-on? Que la véritable Eglise du Sauveur est tombée peu de siècles après sa naissance, et que depuis longtemps la catholicité n'est qu'un christianisme déchu, corrompu et dénaturé. Mais, je le demande, comment concevoir qu'un Dieu ait été un architecte assez malhabile pour bâtir un édifice ruineux, qui devait crouler peu de temps après s'être élevé sous sa main adorable? D'ailleurs mille indices attesient que rien d'essentiel n'a été changé; et la suite des successeurs de Pierre, qui remontent sans contestation jusqu'à l'origine, ne suffit-elle pas pour nous garantir que tout nous a été transmis par ce canal, et l'autorité de la parole, et la rémission des péchés, et la grâce des sacrements, et en général tous les biens spirituels apportés au monde par l'Ilomme-Dieu? On comprend aisément que je ne prétends pas entrer dans le fond des preuves, et que tout mon dessein est ici de montrer d'une manière très- rapide l'enchaînement des idées qui composent la philosophie des vrais chrétiens, et ensuite tout l'ensemble de leur croyance.
< Concluons. La raison est un magnifique vestibule, mais où l'on désirerait plus de majesté, d'élévation et d'étendue. Quand je considère l'élan de notre nature vers l'infini, je trouve que l'homme est trop grand pour être retenu dans cette première enceinte. En effet, s'il use bien de ses lumières, il en franchit le seuil, et ce portique où il a d'abord arrêté ses pas l'introduit dans un sanctuaire révéré, qui est la religion. Dès qu'il y est entré, sa vue s'étend mille fois plus loin; de ses regards il pénètre le ciel, il y aperçoit son trône. Ce sera le terme de sa course et le prix de ses vertus. Oui, la religion est cette maison de Dieu, celle porte du ciel (Gen. xxvn, v. 17), qui nous conduit à notre fin, c'est-à -dire ;<ii repos apr s les fatigues, à la joie après la tristesse, à l'immortalité et au vrai bonheur. Heureux, j'ose le dire, celui qui sait se pénétrer de la doctrine que je viens d'exposer ! Elle a toujours été celle de l'Eglise ; et j'ajoute, en me servant des termes de saint Paul, qu'elle a les promesses de la vie présente et celle de la vie future: promissionem liabens vilœ quœ nunc ai, et futures (I Tim. c. iv, v. 8). »
pin
piii
nca
occupation de quelques hommes oisifs, ii se forma bientôt différentes écoles rivales et jalouses les unes des autres; l'esprit de contradiction et la vanité eurent plus de part aux méditations des philosophes que l'amour de la vérité. Quand l'un d'entre eux l'aurait trouvée par hasard, comment la démêler dans le chaos de leurs disputes? Toutes ces contestations devinrent très-indifférentes au commun des hommes; et comme les combattants s'estimaient fort peu les uns les autres, ils apprirent au peuple à les mépriser tous : Platon, Cicéron, Séneque, etcM en font l'aveu. Ce n'était pas assez de trouver le vrai, il fallait encore le faiie embrasser aux autres; des hommes sans autorité ne pouvaient en venir à bout que par des démonstrations. Or, les philosophes convenaient qu'ils n'en avaient point, que l'esprit de l'homme est trop borné pour voir clair dans les questions même qui le touchent de plus près; que le sage doit se contenter de probabilités, puisqu'il ne peut avoir une certitude entière. Ils reconnaissaient ainsi la nécessité d'une mission et d'une autorité divines pour instruire efficacement les hommes. Leland, ibid., t. II, c. 10, 11, 12, etc. Aussi combien d'erreurs dans leurs écrits, tant sur le dogme que surla morale ! Les Pères de l'Eglise les ont relevées et ont fait rougir les païens. Sans parler des pyrrhoniens, des académiciens, des sceptiques qui se retranchaient dans un doute universel, des épicuriens qui n'admettaient des dieux et une religion que pour écarter l'accusation d'athéisme, que trouvons-nous chez les philosophes même les plus estimés? Quelques efforts que l'on ait faits pour justitier les stoïciens, il paraît démontré que leur Dieu suprême était l'Ame du monde ; dans cette hypothèse, ni Dieu ni l'homme n'étaient libres ; il ne pouvait y avoir une providence, les stoïciens abusaient du terme lorsqu'ils en parlaient. Il n'est pas vrai que, suivant leur idée, le destin ne fût rien autre chose que la volonté suprême du Dieu souverain; nous avons prouvé le contraire, au mot Fatalisme. Dans le système de Platon, la puissance de Dieu était gênée et bornée par les défauts de la matière; celle-ci, coéternelle à Dieu et nécessaire comme lui, (tait essentiellement irréformab.'e. Comment l'homme, composé d'esprit et de matière, aurait-il été libre ? Dieu ne se mêlait point du gouvernement du monde ; il l'avait abandonné à des esprits inférieurs qui n'étaient ni justes, ni sages, ni fo.'t amis de l'humanité : capricieux et bizarres, ils voulaient être honorés par des rites absurdes et par des crimes; ils distribuaient les biens et les maux de ce monde sans avoir égard au mérite ni à la vertu. Platon admettait l'immortalité de l'âme, mais il ne pouvait pas dire quel était le sort des justes ni des méchants après la mort. Autant que l'on peut percer dans les ténèbres d'Aristote , il paraît qu'il admettait l'éternité du monde ; mais on ne sait pas s'il croyait un Dieu, ou s'il était athée; il substitue à la Divinité une nature agissante par elle-même, sans dire si elle est
intelligente ou aveugle. On ne sait ce qu'il cnlen I par l'âme humaine, qu'il appelle une entéléchie, et ne la croit point immortelle. Brucker, Hist. erit. Philos., tom. I, de secta Peripat., § 14, 15, 16.
Voilà cependant les trois sectes de philosophie qui ont eu le plus de réputation: leur morale n'est pas plus saine que leur doctrine spéculative. A moins que l'on n'admette un Dieu tout-puissant et libre, juste, sage et attentif h la conduite des hommes, à moins que l'on ne suppose le libre arbitre de l'Ame humaine, son immortalité, les peines et les récompenses dans une autre vie, il est impossible d'établir une morale raisonnable. Aussi n'cst-il aucun philosophe qui ait donné un code moral complet, qui renferme tous les devoirs de l'homme , qui soit exempt d'erreurs grossières, et à l'abri de la contradiction des autres sectes. La morale philosophique n'était point à portée du peuple, et il n'avait aucun motif d'en suivre les préceptes : les philosophes eux-mêmes ne les observaient pas : souvent ils décréditaient leurs leçons par leur conduite : Cicéron , Quintilien, Lucien, Aulu-Ge!le, etc., en sont témoins. Il n'est donc pas étonnant que, malgré les maximes pompeuses de morale de quelques philosophes, les mœurs aient été très-corrompues chez toutes les nations à la venue de Jésus-Christ. Il fallait les leçons, les exemples, les promesses et les menaces d'un Dieu, pour montrer distinctement aux hommes la vertu et le vice , ce qu'ils devraient faire ou éviter, et pour les y déterminer parle poids de l'autorité divine. Quelques incrédules ont eu l'impudence de dire que la morale des philosophes devait être plus puissante que celle de l'Evangile, parce que la première est prouvée et que la seconde ne l'est pas. Prouvée, mais comment ? par des arguments auxquels le commun des hommes n'entendait rien, et que le moindre souille de scepticisme pouvait renverser; Cicéron en convient dans son traité de Officiis. Mais q;iand Dieu commande, a-t-il besoin de preuves ? « La loi divine, dit Lactance, est réduite en maximes courtes et simples ; il ne convenait pas que Dieu parlant aux hommes employât des raisons et des preuves pour confirmer ses oracles , comme si l'on pouvait douter de ce qu'il dit ; il s'est exprimé comme il appartient au souverain arbitre de toutes choses, auquel il ne convient pas d'argumenter, mais de dire la vérité. Il a parlé en Dieu. »» Divin. ïnstit., 1. m, c. 1 (1).
(1) Voici le jugement porté sur la philosophie par quelques écrivains renommés. « Ce serait un détail bien llélrissant pour la philosophie, dit J.-J. Rousseau, que l'exposition des maximes pernicieuses et des dogmes impies de ces diverses sectes. A entendre les philosophes, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans qui crient, chacun de leur côté, sur une place publique : Venez à moi; c'est moi seul qui ne se trompe point ! L'un prétend qu'il n'y a point de corps, et que tout est représentation ; l'autre, qu'il n'y a d'autre substance que la mali re ; celui-ci avance qu'il n'y a ni vice ni vertu, et que le bien et le mal sont chimères; celui-là, que les hommes sont