CHAPITRE V
Troisième preuve; la mythologie des Romains cl ce qu'elle avait ajouté à celle des Grecs.
§ I. — Les Romains avaient reçu des Grecs leurs principaux dieux et le fond de leur religion ; mais à ces divinités empruntées ils en ajoutèrent un grand nombre d'autres: la manièie dont ces nouveaux personnages furent imaginés semble nous indiquer la source d'où les Grecs avaient tiré les leurs. Sans doute ces deux peuples furent dirigés par le même esprit, et leur culte d'ailleurs si ressemblant, s'adressait aux mêmes objets. Ce que l'histoire nous apprend de l'oligine de quelques-uns, suiJil pour nous faire juger des autres.
§ 11.— L'an de Rome 36k, Cédicius, homme du peuple, vint dire aux tribuns, que marchant seul la nuit dans la rue Neuve, il avait entendu une voix plus foi te que celle d'un homme qui lui avait annoncé d'aller avertir les magistrats que les Gaulois approchaient; comme Cédicius était un homme sans nom, et que dailleuis les Gaulois étaient une nation fort éloignée, et par celle raison inconnue, on ne lit aucun cas de cet avis. Cependant l'année d'après, Rome fut prise par les Gaulois. Après qu'on fut délivré de ces ennemis, Camiile pour expier la négligence qu'on avait eue, en ne faisant poini attention a la voix nocturne, tit ordonner qu'on élèverait un temple en l'honneur du dieu Aius-Loculius, dans la rue Neuve,
(1690) Tliéâire des Crées, tome (1697) Tome III, p. 251.
(1098) Tome 11, p. 49. (1699) Ibid.. p. 236.
il70U) Tome III. •.. A*) ;i"ï01j Tome IV, p. 521.
page 2u'i.
(1702) ltiud., I. xiv, v. 270 el 279.
(1703) Matth. v, 31.
(1701) lliad.,\. mv, v. 302.
(I7u5) Odijus., 1. xu, v. 323.
(17uii) Uymnèi d'Hv.néreà lu suiic de l'OdysM
au même endroit ou Cédicius disait l'avoir entendu: «Ce dieu, dit plaisamment Cicéron, lorsqu'il n'était connu de personne, parlait et se faisait entendre; ce qui l'a fait appeller Aius-Loculius. Mais depuis qu'il est devenu célèbre, qu'on lui a éri.né un autel et un temple, il a pris le parti de se taire et de devenir muet (1707). » Que l'histoire soit vraie ou fausse, les conséquences sont égales; on jugea qu'une voix si singulière et qui avait prédit l'avenir, venait d'un génie ou d'un dieu attentif à la conservation de Rome, et qu'il convenait de lui décerner un culte par reconnaissance (1708).
lulélaires. On établit un 'lieu Vilumnus, pour proléger toute la vie ; Hymen et Jugnlinus, pour avoir soin des mariages ; Egeria ou Eugrria, pour veiller sur la grossesse: Natio, Naturel, Partula, Partunda, dii nixii, pour soulager les femmes en travail; Genius et Genita Mann, pour conserver l'enfant et diriger sa destinée ; Levana, pour engager son père à le relever de terre ou à le reconnaître; Cunina, pour garder son berceau ; Vagitanus, pour l'empêcher de pleurer; Rumilia, pour donner du lait à la nourrice ; Nundina, pour inspirer le nom qu'on devait lui donner le neuvième jour ; Edusa et Pola, pour le faire manger et boire; Ossilago, Ossipanga, pour
Anuibal, campé sous les murs de Rouie, former et fortifier ses membres; Slalilinus,
était pies d'en faire le siège; frappé tout à coup d'une terreur panique, il renonce à l'entreprise, il s'en retourne sur ses pas , Rome est sauvée. Un événement si extraordinaire pouvait-il venir d'ailleurs que d'un dieu chargé de veiller au salut de la ville? on lui bâtit une chapelle sous le nom de
pour l'alfermir sur ses pieds ; Fabulinus, pour lui apprendre à parler; Fascinus et Paventia, pour le préserver des malélices et de la peur; Juvent a, pour le conduire pendant sa jeunesse ; Orbona, pour protéger les orphelins. La plupart de ces personnages sont féminins, parce qu'ils ont été forgés
Rediculus, le dieu qui fait retourner (1709). par des femmes, et pour aider celles-ci dans
Rome délivrée de la vengeance de Coriolan, par les prières de Yélurie et des dames romaines, reconnaît dans ce bienfait l'assistance d'une divinité lutélaire; on consacre un temple à la Fortune des daines: Fortunes muliebri (1710).
Tullus Hostilius est abandonné par ses
leurs occupations. Elles révéraient encore les génies spécialement affectionnés à leur sexe, sous le nom de Junones ou deœ matres ; Cornus, pour conserver leur beauté ; Viriplàcat pour se raccommoder avec leurs maris.
Les Romains, non moins superslitieuxque
alliés au commencement d'un combat; crai- leurs épouses, avaient un dieu Domidicus ,
gnant que ses troupes ne fussent découragées par celle trahison imprévue, il fait vœu de bâtir des temples à la crainte et à l'effroi pour hs empêcher d'exercer leur pouvoir sur son armée (1711).
§ 111. — Ainsi dans tous les événements singuliers, Rome créa de nouvelles divinités ; l'admiration et la reconnaissance, l'intérêt et la crainte, passions inquiètes et faciles à émouvoir, ne tardèrent point de les multiplier à l'infini.
On en supposa pour diriger tous les événements considérables, toutes les fonctions de la vie, pour présider à tous les travaux, à tous les sentiments de l'humanité , pour être présents dans tous les lieux. Les Grecs n'avaient pas compris qu'un seul Dieu pût suflire à gouverner tout l'univers; les Romains ne conçurent pas mieux que les dieux des Grecs fussent capables de prendre tant de soins différents; on leur donna des substituts pour les décharger du détail.
§ 1 V. — lu Ouue la fortune, dont le culte
sous les auspices duquel ils les conduisaient chez e\x\\ Domitia, qui inspirait l'économie aux mères de famille; et plusieurs autres dont les fonctions n'étaient pas fort honnêtes, comme Deus Crepitus , etc. (1712). Nœnia, Libithina, Morta, étaient les déesses. des funérailles.
Il est clair que tous ces dieux, enfants de l'imagination, avaient été formés sur le. modèle de ceux des Grecs, et que la même cause avait donné naissance aux uns et aux autres.
§ VI. — 3° La multitude des accidents auxquels sont exposés les fruits de la terre, et les divers obstacles qui empêchent souvent les travaux des laboureurs, ne pouvaient, manquerde rendre les peuplesdes campagnes excessivement craintifs, et de multiplier parmi eux les dévolions arbitraires. Ceux delà Grèce se contentaient d'honorer Bacchus et Cérès, Mercure et Minerve; ceux d'Italie inventèrent d'autres divinités, et leur assignèrent à chacune son emploi particulier. Paies
fut toujours pompeux à Rome, on y adora et iiurma présidaient en général aux champs le dieu Bonus Eventus, l'occasion, L néces- et aux pâturages ; Redarator, Vervactor, Oc-
sité, les dieux préservateurs, dii averrunci, la déesse Pellonia, la renommée , la victoire.
§ V. — 2° Dans la Grèce, Junou, Latone,
calor, à la charrue et au labourage ; Sltrculius, aux engrais ; Sator, Sara, Seïa, Segetia, Imporcitor, aux semailles; Runcina ut Sarrilor, au sarclage. On invoquait Nod nus,
Hécate étaient chargées de présider à la quand le chaume commençait à se nouer ;
naissance des enfants; l'imagination vive et Patella, quand l'épi se formait ; Robigo ou
peureuse des dames romaines ne fut point Rubigo, quand on craignait la rouille ; Li.c-
satisfaite d'un si petit nombre de divinités tucinçi, quand le graiu était eu lait ; 4fe*s»a
(1707) De divin., I. u.
^170«S) Plutarque, Vie de Camille.
(170'JJ Fe tus, au mot licdnuitu.
(1710) Tite Live, I. v ; Aulu-Gelle, I, xvi, c. i7a
(t7tlj Tite-Live, 1. u.
(1712) S. Aie, 1. vi 'Je civ. Qei, c. 8..
PART. 11. TIIEOL. ARCIIEOUM;. — ORIGINE DES DIEUX.
ou Miiina, lorsque la moisson approchait; Déterra, quand on nettoyait la grange; Volutrina, quand on vannait le blé; Mola, quand on le faisait moudre; Tutelina, pour leçon* server; Yacuna, quand les travaux étaient finis. Pomona et Fruetesca veillaient sur les fruits : Alellona, sur le miel et sur les abeilles; Uippona ou Epona, sur les chevaux ; J'ulu, sur la taille îles arbres; lntercidona, sur la coupe des bois. Spincnsis deus était chargé d'empêcher les épines de croître ; Ttrminut, de s'opposer aux usurpations des voisins ; F urina ou Laverna, d'écarter les voleurs; Hostilina, Pellonia, Populonia, d'arrêter les incursions des ennemis; Stata, de prévenir les incendies. On honorait encore Februa et Lua, déesses des expiations; Yejovis ou Vedius, divinité malfaisante; Strcna, la déesse des étrennes ou des prolits imprévus : on sacrifiait aux saisons, aux vents, aux lempêies.Ce procédénous ramène à l'idée que les Grecs s'étaient d'abord formée (ie leurs dieux ; c'étaient autant d'intelligences occupées à les délivrer de leurs maux et à les combler de biens : DU datores ùonorum.
§ Vil.— 4° Cicéron a très-bien compris la raison qui avait fait diviniser les passions et les sentiments de l'humanité ; c'est qu'ils exercent sur l'homme un pouvoir auquel il est difficile de résister. « Ainsi, dit-il, on a consacré les noms de l'amour sensuel et de la volupté, quoique ce soient des passions vicieuses et contraires à la nature ; mais ces vices mêmes la maîtrisent souvent, et comme leur empire est tel qu'on ne peut le régler sans un secours divin, on les a regardés eux-mêmes comme autant de dieux (1713). » Mens, l'esprit ; Sentia ou Sentinus, le sentiment; Consus, le bon conseil; Volumnus ei Yolumna, la bonne volonté; Cura, le soin ; Sulus, la santé ; Stimula, la vivacité ; Strenua, l'activité : la prudence, la précaution, l'espérance, la liberté, l'honneur, la bonne foi, la concorde, l'amitié, la piété filiale, la persuasion, la pudeur, la chasteté, ont eu leurs temples et leurs autels. On eu a érigé même aux passions opposées, à la volupté, à la joie, aux ris et aux jeux folâtres, au silence, au sommeil, aux songes, à la violence, à la fureur, à 1 envie, à la paresse, à la douleur, à la fièvre, à la peste, à la punition, à la médecine, sous le nom de Meditrina. N'est-il pas à présumer que Vénus, Mars, Némésis, les Muses, Esculape, etc., personnages analogues aux précédents il nés chez les Grecs, étaient de même espèce, puisqu'ils avaient les mêmes fonctions ?
§ Vlll. — o° Les dieux locaux furent extrêmement multipliés chez les Romains.
Tellumon, Tellus, était le génie ou la divini If de la terre; Paies, celle des campagnes; Yallona, des vallées; Purtumnus, des ports île nier ; Feronia, des buis et des verger» ;
Silvanus, Faunus et Fauna, des forets ; La res et Pénates, du foyer ou de la maison ; Forculus, Limenlinus, Carna, des portes ; Fomax, des fours et des fournaises. Antia était la déesse d'Antium ; Ferentina, de Férentium ; Roma, de Rome; Palatua, du Mont-Palatin, elc. Croirons-nous que Jupiter, Junon, Pluton, Neptune, Vulcain, Vesta, imaginés par les anciens Grecs et attachés aux différentes parties de la nature, comme ceux dont nous venons de parler, étaient des êtres plus réels, des hommes auxquels on avait confié après leur mort le soin des éléments, et des divers objets qui se meuvent dans l'univers?
§ IX. — A la vérité, la coutume s'élablit a Hume de déifier les empereurs après leur mort ; mais ces apothéoses, loin de prouver l'opinion des mythologues historiens, semblent au contraire la détruire : 1" Cet. usage est postérieure la première naissance du polythéisme chez les Romains; il ne s'introduisit qu'après la chute de la république. La prétendue consécration de Romulus, immédiatement après sa mort, est une fable des siècles suivants. Plufarque, dans la Vie de Numa, soutient « que ce législateur défendit à son peuple de représenter Dieu sous la forme d'un homme ou d'un auimal, et de le peindre sous aucune figure; que pendant les 170 ans qui suivirent la fondation de Rome, on ne vit aucun simulacre dans les temples, qu'alors on était persuadé que l'esprit seul peut avoir l'idée de Dieu. » L'excès d'adulation envers un souverain ne peut avoir lieu dans un Etat aussi pauvre et aussi borné qu'était alors celui de Rome ; on n'en trouve d'exemple que dans les grands empires. Si les anciens Romains avaient pensé à placer entre les dieux leur premier roi, le sage Numa, son successeur, n'aurait-il pas eu plus de droit de prétendre à cet honneur (1714)? Il n'est ras vraisemblable que l'on eût attendu jusqu'à Jules-César, pour renouveler celte cérémonie, et que l'on se fût contenté d'ériger des statues à tant de grands hommes qui avaient vécu sous la république.
§ X. — 2" Ces empereurs déifiés étaient toujours fort différents de Jupiter et des autres dieux apportés de la Grèce. On ne leur attribuait point le même pouvoir, ou n'en avait point la même idée. On supposait que Jupiter daignait leur donner une place parmi les immortels, mais non pas qu'ils partageaient avec lui par leur nature les privilèges de la Divinité. L'inscription Bis Manibus, les honneurs que l'on rendait aux morts, ce que l'on publiait des enfers et de l'élysée, témoigne assez que l'on mettait une distinction essentielle entre les mortels et les dieux. Que ceux-ci aient voulu associer à leur bonheur les âmes des grands hommes pour récompenser leurs vertus, cela se conçoit; mais si l'on avait
M" 13) De nul. aeor., I. Il, n. 02.
(1714) Comme iU avaient imaginé un dieu Qmrinus, c'est-ù liïre protecteur de fa ville, leurs dea
< cnihniis ge figurèrent (|iie ce Qiiirinus ô Lait Romulus leur fondateur, nièiiic préjugé que chez Ita (J 1 ces.
rs3
commence par déifier les hommes, par quelle voie les êtres naturels on des intelligences imaginaires seraient-ils entrés avec eux dans le ciel ?
11 est donc certain que les hommes déifiés dans la suite des siècles, sont un nouvel objet ajouté à l'ancien culte, une nouvelle idolâtrie entée sur la première, par une progression d'idées très-naturelle, mais qu'ils ne sont point les premiers, ni les principaux oieux auxquels les Grecs et les Romains ont otîert leur encens.
§ XI. — On demandera peut-être pourquoi les Romains n'avaient pas comme les Grecs une mythologie particulière, des fables fondées sur la description de leur payV-et sur les équivoques de leur langue? La même cause n'a-t-elle fias dû produire le même effet chez les deux peuples?
Je pourrais répondre que les Romains n'ont pas eu besoin de forger de nouvelles fables, parce qu'ils avaient adopté celles de ]a Grèce, parce que leur imagination n'était pas aussi féconde, ou, si l'on veut, aussi folle que celle des Grecs; et ces deux raisons paraissent suffisantes. Mais il est faux que les Romains n'aient pas eu des fables particulières. Outre celles qu'Ovide avait prises dans l'histoire grecque, source inépuisable, il y en a plusieurs qui appartiennent à l'Italie, et qui viennent, comme les premières, de l'abus des noms propres et de la s tuation des lieux ; nous aurons occasion d'en oiler quelques-unes dans lasuile. La source de l'erreur des uns et des autres est donc absolument la môme dans son objet et dans ses circonstances.
Contentons- nous d'en rappeler deux exemples. Dans les hymnes romaines des Salions, une expression qui, dans le langage primitif, signifiait ancienne mémoire, avait lait imaginer un Veturins Memurius, dont on croyait chanter l'éloge (1715;. Les jeux séculaires se célébraient à Rome, à la révolution du siècle, pour demander aux dieux la santé et des temps heureux ; les deux termes volvere et valere, qui y avaient rapport, donuèrent lieu de supposer qu'un certain Valerius Volusius était l'instituteur de ces jeux. Voilà comme l'oubli de l'ancien langage et l'abus des termes ont fait naître des fables chez tous les peuples.