CHAPITRE VI
Quatrième preuve; conformité de Vancienne idolâtrie avec la moderne et avec les idées populaires.
g 1, La règle la plus sûre pour juger des idées des anciens peuples, est sans doute de les comparer avec celles des peuples modernes placés dans les mêmes circonstances. Partout les hommes se ressemblent, ils sont toujours affectés de même par ies objets extérieurs; ce qui a été pour eux une source
d'erreurs depuis le commencement du monde, continuera de les abuser jusqu'à la fin des siècles, à moins qu'une lumière surnaturelle ne les éclaire. Les Egyptiens, les Phéniciens, les Grecs se sont égarés pur la même voie, leur croyance était à peu près la même; il est à présumer que l'idolâtrie qui subsiste encore aujourd'hui chez les nations barbares, est de même espèce que celle des peuples anciens, et n'a pas une autre origine. Or quelles sont les opinions des différents peuples idolâtres qui occupent les climats de l'univers les [dus éloignés? Un court extrait de Vllistoire générale des voyages et de quelques monuments, suffira pour nous l'apprendre, et nous convaincra que leur religion et leur mythologie ne sont point différentes dans le fond de celles des Grecs et des Romains.
§ II. — Pour commencer par l'Europe, il esta propos de donner d'abord une notion de la croyance des anciens peuples du nord, telle qu'on la trouve dans YEdda, ou livre mythologique des Islandais (1716). Ces peuples admettaient un Dieu suprême, auteur de toutes choses, qu'ils nommaient le père universel, et l'immortalité de l'âme. Us enseignaient que le Dieu suprênio, éternel, invisible, incorruptible, qu'ils n'osaient nommer par crainte et par respect, avait établi des divinités inférieures pour gouverner le monde. Ils appelaient Norne$t c'est-à-dire fées ou parques, les génies qui président à la naissance des enfants et à leur destinée. Ils en supposaient de différentes espèces; l'on trouve chez eux la théorie complète de la féerie et de tout ce qu'en ont dit les romans : idée féconde avec laquelle on peut se passer de la physique et rendre raison de tout. Ils avaient un Jupiter, un Mars, un Neptune, un Apollon, une Vénus comme les Grecs, mais sous des noms différents. Enfin l'on remarque que les superstitions, la magie, les terreurs paniques sont toujours subsistâmes chez les montagnards du nord ; que les anciennes lois de Norwége défendent d'adorer les génies des lieux, des tombeaux et des fleuves.
Un philosophe moderne a très-bien remarqué que la mythologie païenne n'est point différente du vieux système européen, dont ou aurait retranché Dieu et les anges, en n'y laissant que les fées et les lutins (1717).
§ 111. — Aujourd'hui encore les Lapons et autres barbares du nord se croient éternellement infestés par de mauvais génies qui ne cherchent qu'à leur faire du mal et à troubler leur repos; ils ne sont occupés qu'à les apaiser par leurs prières et leurs sacrifices, et à se les rendre favorables. De là leur confiance excessiveaux sorciers et à la magie. Ils n'ont pour idoles que des pierres brutes, ils regardent les animaux féroces comme des espèces de génies auxquels ils
(1715) Vauro, De lingua lai., Ii!>. v, n. 6.
(1716) Introd. àVhistoue de Uiinemurk, loine il, p. oO, 70, 105, ii3, 154 ei 155.
(1717) Hume, Hist. uai. de la religion, § 4, à la
(in.
demandent pardon, lorsqu'ils en ont tué aux sortilèges : c'est le sort de la tortue qui quelqu'un (1718). règle chez eux les délibérations les [dus
§ IV. fen Asie, le principal objet du importantes. Point de nation plus crédule,
culte des Chinois est l'être suprême qu'ils plus entêtée de prodiges et d'astrologie judiciaire, plus superstitieuse. Ceux qui nous ont vanté ce peuple comme un modèle de sagesse se sont joués de notre confiance.
Les Tartares chinois et les sectateurs tonquinois de Confucius ont à peu près la même croyance et les mêmes préjugés (1721).
§ V.— Les Siamois croient un Dieu, mais ils entendent par ce grand nom un être
regardent comme le principe de toutes choses. Ils honorent aussi, mais d'un culte subordonné, les esprits inférieurs qui dépendent du premier être, et qui président, suivant la même doctrine, aux villes, aux rivières, aux montagnes, etc. Les sectaires de Fo ont divisé les esprits en ditl'érenles classes. Ils ont chargé les uns du soin des champs et des terres cultivées, les autres de
présider aux villages, de veiller à la santé composé d'esprit et de corps. Ils prennent
des habitants et d'entretenir la paix parmi eux. Aux autres, ils ont consigné les pays déserts et montagneux, sous le titre d'esprits des hautes montagnes. Enfin, ceux qu'ils placent dans les grandes villes, sont les dieux lutelairesdes habitants contre les calamités publiques. Les sectateurs de Fo sont persuadés quecesesprits opèrent souvent des prodiges et se présentent en songe sous la forme humaine. L'ignorance grossière de la phy-
à témoins de leurs bonnes œuvres les anges qui président aux quatre nations du monde; ils versent de l'eau en implorant le secours de l'ange gardienne de la terre; car ils établissent une dillerence de sexe parmi les anges. Leur oflice est de veiller éternellement à la conservation des hommes et au gouvernement de l'univers. Chaque partie du monde, les astres, la terre, les villes, les montagnes, les forêts le vent, la pluie, etc.,
sique dont les auteurs chinois ne sont pas ont une de ces puissances qui les gouverne, plus exempts que le peuple, leur fait atlri- C'est aux anges ou génies que les Siamois buer les plus simples effets des causes na- s'adressent dans leurs besoins, et qu'ils
turelles à quelque mauvais génie. Celte opinion est presque généralement établie, surtout dans l'esprit du peuple et parmi les femmes. Quelquefois ce mauvais génie est une de leurs statues, ou plutôt, selon la remarque du P. Duhalde, c'est le démon qui J'habite. Pour d'autres c'est une haute montagne, un grand arbre, un dragon imaginaire, ou quelque autre animal. Lorsque la fièvre fait rêver un malade, c'est visiblement le démon qui le tourmente (1719), etc.
La doctrine même de Confucius et des lettrés avait préparé les voies à cette erreur, puisque ces philosophes, aussi bien que les sectateurs de Fo, admettent une multitude d'esprits préposés ajx ditl'érenles parties de la nature, au ciel, h la terre, aux montagnes, aux vents, aux rivières, aux villes, aux provinces. Dans leurs livres classiques, surtout dans le Chou King, on recommande sans cesse le culte des esprits et des ancêtres. L'empereur seul a le pri-
croient avoir obligation des grâces qu'ils reçoivent (1722).
La religion des Indiens professée par les bramines était, dit-on, très-pure dans son origine; ils adoraient un seul Dieu sous le nom de Brim ou lirimha; mais ils ont personnifié tousses attributs et ses opérations : ces noms divers multipliés à l'infini sont devenus autant de divinilésdifférentes dans l'esprit du peuple. Non-seulement ils adorent la sagesse divine, son pouvoir créateur, son pouvoir destructeur, mais encore tous leurs effets, le temps, la fortune, la politique, la renommée, l'amour, la richesse, le soleil, la lune, les esprits qui président aux éléments, aux rivières, aux montagnes, l'air, l'eau, le feu, les esprits qui disposent des âmes des morts (172,')), etc. Tous ces dieux imaginaires, comme ceux des Grecs, sont mâles et femelles, se sont épousés les uns les autres, ont eu des enfants, une postérité, des aven.
vilége de sacrifier au Chang-ti ou souverain tures. Cette religion n'est [dus qu'un chaos du ciel, le peuple ne doit adresser son culte de fables et de superstitions.
2u'aux esprits inférieurs et aux ancêtres, onl'ucius veut que chaque particulier connaisse les esprits qui lui sont propres, et ne s'adresse point à ceux d'un ordre différent; il y a des temples particuliers pour le culte du ciel, pour celui de la terre, pour celui des ancêtres (1720).
Cette doctrine digne d'un peuple trèsignorant a infatué les Chinois de la confiance à la divination, aux songes, aux pronostics,
Quoique les Perses ou Parsis sectateurs de Zoroastre connaissent un seul Dieu éternel qu'ils nomment le temps sans borne, ce n'est point à lui qu'ils adressent leurs vœux et leurs hommages, mais à Ormuzd, le plus excellent des esprits créés, qu'ils adorent sous le symbole du feu. Ils honorent encore sept esprits intérieurs nommés Amschaspands; ils font des prières et rendent des respects à toutes les créatures, à
(I7i8) Mylliol. de Ban cr, tome II, I. vu. c. 7, p. 751 ; Du cul>e des dieux fétiches, page 61 ; llisl. yen. mi voyages, loin EN III, pag. 571 ci 5b0.
(ITi'Jj But. gin. ûet voyages, loine XXIII, pag. i, 75, Ul, 97; Description de lu Chine par le I*. Dulialile, louie lit, p.ig. 3 ci 4(S, édit. îs» i°-
(1720) Lhou huiij, i pari., < . 2, p. 15 , iv« pari ,
c. 12, p. 208 ;o. 15, page 219.
(1721) llmi yen. des vqyiiges, tome XXVII, page 1-i ; initie XXXIII, pape 5^2.
(17-2-2) loid ,loi»c XXXIV, page 330.
(17:15) Dnser.. sur les mœurs el lu religion dc$ Induits, pur Dow, page 128 et suiv.
tous les èlres réels ou imaginaires (1724). Ils invoquent la lerre, lesarbres, les fruits, les villes, les rues, les maisons, les mois, les jours, les heures, etc., ou les esprits qui y président. Si Zoroastre est l'auteur de toutes ces folies, c'eslmal à propos qu'il a voulu réformer l'ancienne religion des Perses ou des Clialdéens qui adoraient les astres; celle qu'il a établie est encore plus puérile et plus absurde : mais elle a peutêtre dégénéré par l'ignorance et l'imbécillité de ses sectateurs.
§ VI. — En Afrique, la religion des nègres de la côte de Guinée ou de la côte d'Or mérite une attention particulière. Ces peuples croient un seul Dieu auquel ils atlribuent la création du monde et de tout ce qui existe, mais ils ne lui attribuent point les productions ni les bienfaits de la nature, si ce n'est la pluie et la formation de l'or. Us ne lui font ni offrandes ni prières, ils les réservent pour les fétiches. Us attribuent au diable ou à une puissance maligne toutes leurs infortunes : ils croient les apparitions des esprits qui prennent plaisir à les venir effrayer, et une espèce de transmigration des âmes. Le nom de feitisso ou fétiche est Portugais dans son origine et signifie proprement charme ou amulette.
Tout ce qui sert au culte de la Divinité des nègres prend le même nom, de sorte qu'il n'est pas toujours aisé de distinguer leur idole des instruments de son culte ; mais ils n'adorent point tous les fétiches comme des divinités. Il y en a de personnels pour chaque particulier, de communs à toute une famille, à toute une bourgade, à toute une contrée. Ce sont les prêtres qui les forment à leurfantaisie, et qui y attachent autant de vertus particulières qu'il leur plaît. Les pères de famille ont dans leur maison un fétiche auquel ils croient les jeux sans cesse ouverts sur leur conduite, pour récompenser leurs actions et punir leurs crimes. Outre les fétiches domestiques, il y en a de publics qui passent pour les protecteurs du pays ou du canton. C'est quelquefois une montagne, un arbre, un rocher ou une pierre, quelquefois un poisson ou un oiseau. Ces fétiches tulélaires prennent un caractère de divinité pour toute la nation. Les nègres adressent leurs prières aux arbres fétiches, et prétendent y voir quelquefois sous la figure d'un chien noir le diable qui leur répond avec une voix humaine. Ils s'imaginent que les [dus hautes montagnes, celles d'où ils voient partir les éclairs, sont la résidence de leurs dieux. Ils ne rendent pas moins de respect aux rochers et aux collines. Les lacs, les rivières et les étangs ont aussi part à la superstition des nègres. Ils en regardent un comme le messager de toutes les eaux du pays, ils le prient de porter leurs vœux à ces eaux pour une abondante moisson. Us
sont persuadés que leur fétiche voit et parle, et lorsqu'ils commettent quelque action que leur conscience leur reproche, ils le cachent soigneusement sous leur pagne, de peur qu'il ne les trahisse : ils jurent par leur fétiche et craignent d'être punis s'ils se parjurent. Ils redoutent excessivement le tonnerre et ont peur d'être enlevés par les fétiches, lorsqu'il fait de l'orage. Dans les occasions où leurs affaires les obligent de consulter leurs divinités domestiques, ils s'écrient : Faisons le fétiche et voyons ce que notre dieu pense là-dessus. C'est un principe généralement établi parmi les nègres, que leurs piètres conversent familièrement avec les fétiches, qu'ils apprennent d'eux tout ce qui se passe dans les lieux les plus secrets et à toute sorte de distance, et qu'ils sont revêtus du pouvoir de ces divinités. C'est ce qui fonde le crédit prodigieux do ces prêtres ou fetisseros et la vénération excessive que les nègres ont pour eux. Une superstition qui est commune aux nègres et à presque toutes les nations du monde, c'est de rapporter tout ce qui leur arrive d'extraordinaire à quelque cause surnaturelle (1725).
Les Holtentots du cap de Bonne-Espérance reconnaissent un Dieu créateur de tout ce qui existe. Us disent que c'est un excellent homme qui ne fait de mal à personne, de qui l'on n'en doit jamais craindre, et qu'il demeure bien au delà de la lune. Mais il ne paraît pas qu'ils aient aucun culte institué pour l'honorer. Ils rendent des adorations à la lune, ils lui offrent des sacrifices à chaque pleine lune, ils félicitent cet astre de son retour, ils lui demandent un temps favorable, des pâturages pour leurs troupeaux et beaucoup de lait. Us honorent aussi comme une divinité favorable certain insecte de l'espèce des cerfs-volants qui est particulière à celte région. Ils rendent une espèce de culte ou de vénération religieuse à leurs saints, c'est-à-dire aux hommes qui ont acquis de la réputation par leurs vertus et par leurs bonnes œuvres. Us reconnaissent aussi une divinité maligne qu'ils appellent Touquoa, source de tout le mal qui arrive dans le monde. Plusieurs raisons portent à croire qu'ils sont persuadés de l'immortalité de l'âme : ils rendent un honneur aux âmes des morts; ils craignent les revenants; ils croient que les sorciers peuvent faire revenir ces esprits (172G.)
§ Vlll. —En Amérique, on sait que l'idolâtrie des Péruviens consistait à adorer le soleil et la lune (1727).
§ IX. — Les Indiens du Brésil n'ont aucune sorte de temples ni de monuments religieux, mais ils ne sont point dans une ignorance absolue de la Divinité; ils lui rendent même une sorte d'hommage en levant souvent les mains vers le soleil et la lune avec des marques d'admiialion qu'ils expriment par
{1724) Zend'Avesta, u* pari, du loine I, page Si ei suiv.
tJ/2ô) Uni, des voyages, limie XIII, page 439
jusqu'à 493.
(172ti) lbid., lonie XVIII, p. 81 et suiv. 11727J lbid., Ivuic LU, p;ig. 10 cl 173,
des interjections fort vives. Ils croient l'immorlalilé de l'Aine, des punitions pour le «rime et des récompenses pour la vertu. De mauvais esprits qu'ils nomment Aymans, et dont ils se plaignent d'être souvent maltraités dans celte vie, sont les bourreaux qu'ils croient destinés dans l'autre à tourmenter les méchants. Une autre preuve qui peut leur faire attribuer quelque lueur de religion, c'est qu'ils paraissent persuadés que leurs devins sont en commerce avec des puissances invisibles, dont ils reçoivent le pouvoir d'inspirer de la force et du courage aux guerriers, et de faire croître les plantes et les fruits. Enfin, leurs fêtes ne laissent aucun lieu de douter qu'ils n'aient la connaissance d'un être ou d'un principe supérieur à la race humaine (1728).
j> X. — Ceux de la Virginie croient un Dieu plein de bonté qui demeure dans les cieux, et dont les bénignes influences se répandent sur la terre ; mais ils ne l'adorent point, parce qu'ils pensent que Dieu, quoique auteur de tous les biens, ne se mêle pas de les distribuer aux hommes; au lieu que s'ils n'apaisaient pas le mauvais esprit, il leur enlèverait tous ces biens, leur enverrait Ja guerre, la famine, la peste; que pendant que Dieu jouit de son bonheur dans le ciel, ce méchant leurs a
est dans l'air, dans le tonnerre, dans les tempêtes. Souvent ils élèvent des pyramides et des colonnes de pierre qu'ils peignent et qu'ils ornent, pour leur rendre ensuite une espèce deeuite; non commeà la Divinité suprême qu'ils n'adorent point, mais comme à l'emblème de sa durée et de son immortalité. Ils rendent aussi des honneurs aux rivières et aux fontaines, parce que leur cours perpétuel représente l'éternité de Dieu (1729). En un mol, ils élèvent des aulels à la moindre occasion, et quelquefois pour des raisons mystérieuses (1730).
§ XI. --La religion des Mexicains est
secours. Ils croyaient Dieu oisif dans le ciel. Ce qui paraît de plus clair dans leurs opinions sur l'origine des divinités qu'ils adoraient, c'est que les hommes commencèrent à les connaître à mesure qu'ils devinrent misérables et que leurs besoins se multiplièrent. Ils les regardaient comme des génies bienfaisants dont ils ignoraient la nature, et qui se montraient lorsque les mortels avaient besoin de leur assistance. Ainsi c'étaient les nécessités de la race humaine qui donnaient l'être suivant des notions si confuses aux dilférenls objets de leur culle. Herrera dit qu'ils confessaient un Dieu suprême, et que c'était le principal point de leurcroyance ; qu'ils contemplaient le ciel, qu'ils lui donnaient les noms de créateur et d'admirable, mais qu'outre leurs idoles, ils adoraient le soleil, la lune, l'étoile du jour, la mer et la terre (1731).
Lorsque les Espagnols proposèrent aux Mexicains d'embrasser le christianisme, ils répondirent que le Dieu des Espagnols était très-grand et peut-être au-dessus des leurs, mais que chaque pays devait avoir les siens, que leur république avait besoin d'un Dieu contre les tempêtes, d'un aulre contre les déluges qui ravageaient
eurs moissons,
d'un autre pour les assister à la guerre, et
•haut esprit esl sans cesse occupé de de même pour les autres nécessités, parce
iffaires, qu'il les visite souvent, qu'il qu'il élait impossible qu'un seul Dieu lût
capable de suilire à tant de soins (1732).
il ne nous reste à examiner que la religion des sauvages ou des peuples septentrionaux de l'Amérique. Entre le premier Etre et d'autres dieux que les sauvages confondent souvent avec lui, ils admettent une infinité d'esprits subalternes ou de génies bons et mauvais qui sont les objets de leur culte. On nes*adresseaux mauvaisgénies que pour les prier de ne pas nuire, mais on suppose que les autres sont préposés à la garde des hommes et que chacun a le sien. C est à leurpuissancebieulaisanleque I ona recours dans les périls et dans les entreprises, ou
mieux connue. Solis prétend que, malgré la pour obtenir quelque faveur extraordinaire.
multitude des dieux du Mexique, que les 11 n'est rien dans la nature qui n'ait sou
premières relations font monter jusqu'à esprit pour les sauvages, mais ils en distin-
deux mille, on ne laissait pas de reconnai- guent de plusieurs ordres et ne leur attri-
Ire dans toutes les parties de l'empire une bueul pas la même vertu. Dans tout ce qu'ils
divinité supérieure à laquelle on attribuait
la création du ci«l et de la lerre; mais que
celle première cause de lout ce qui existe
était pour les Mexicains un diou sans nom,
parce qu'ils n'avaient point dans leur langue
de tenue pour l'exprimer. Us laisaient seulement comprendre qu'ils la connaissaient
en regardant le ciel avec vénération. Celle
luée, ajoute le même historien, servit
peu à les désabuser de l'idolâtrie. Il fut
impossible de leur persuader tout d'un coup
que le même pouvoir qui avait créé Je
monde fût capable de le gouverner sans
(1738)tfi«{. gén.det voyages, lome L1Y, page "21-2.
|17â9j L'on prèle ici des idées bien spirituelles ei bien subtiles à des peuples sauvages; il esl a ctjiiidie que l'auleur de la relation ne leur ail attribue ses propres pensées.
ne comprennent point, ils supposent un esprit supérieur, et leur expression commune est de dire alors : c'est un esprit. Us l'emploient aussi pour ceux qui se distinguent par leurs talents ou par quelque action extraordinaire : ce sont des esprits, c'est-à-dire, ils ont un génie prolecteur d'un ordre émiuenl. Ces esprits sont honorés par différentes sortes d'offrandes el de sacrifices. On jette dans les rivières et dans les lacs du tabac el des oiseaux égorgés en l'honneur du dieu ùes eaux; pour le soleil on les jette au feu. La crainte du
(1730) Hist. des Voyages, tome LV, pages 5GI el l'.73l) Ibid., lome XLVIll, p. 46.
(ilô'2) lbtd., lome XL VI, page ô'J't.
moindre danger fait rendre le môme honneur aux esprits malfaisants. L'opinion qui paraît la mieux établie parmi eux , est celle de l'immortalité de l'âme. Quand on leur demande ce qu'ils pensent des âmes, ils répondent que se sont les ombres ou les images animées des corps , et c'est par une suite de ce principe qu'ils croient tout animé dans l'univers. Les âmes des bêles ont aussi leur place dans le pays des âmes, car ils ne les croient pas moins immortelles que les leurs propres : ils leur attribuent une sorte de raison, et non-seulement chaque espèce d'animaux, mais chaque animal a son génie comme eux. Ils admettent enfin une espèce de métempsycose, des champsJIIysées, des fables semblables à celles d'Homère et de Virgile, une aventure (oreille à celle d'Orphée et d'Eurydice, dans laquelle il n'y a que les noms de changés (1733).
Le P. Lafiteau, frappé de cetie ressemblance, établit pour principe que tout le fond de la religion ancienne des sauvages est le même que celui des premiers barbares qui occupaient la Grèce et qui se répandirent dans l'Asie, le même qui servit ensuite de fondement à toute la mythologie païenne est aux fables des Grecs (1734),
§ XII. — Il est doue prouvé que la croyance des génies moteurs de la nature, et le penchant à les honorer, est un préjugé répandu de l'un des bouts de l'univers à l'autre, qu'il est le fondement de toute l'idolâtrie, tant ancienne que moderne.
L'abbé Banier l'a compris lui-même, et il eu a tiré cette conclusion remarquable, « que, malgré le raffinement des nations les plus policées, on a pensé à peu près de même dans tous les lieux du monde où la véritable religion n'a pas été connue (1735) ».
§ X1U. — Sur ce principe qui est puisé dans la nature, nous sommes très-bien fondés à douter que les anciens peuples aient jamais pris des hommes pour principal objet de leur culte, que les Grecs ri1 aient eu guère d'autres dieux que des hommes déifiés, comme l'abbé Banier l'a soutenu (1736), qu'ils aient rendu si communément les honneurs divins aux inventeurs des sciences et des arts. Car enfin les idolâtres modernes n'ont point encore poussé l'aveuglement jusqu'à confondre des hommes vivants ou morts avec leurs dieux; jamais les sauvages n'ont érigé des autels à ceux des Européens qui leur ont enseigné quelqu'usago utile et qui leur ont prouvé que nous sommes plus habiles qu'eux. Croironsnous les anciens Grecs plus superstitieux et plus imbéciles que les sauvages ; toujours prêts à quitter l'ancien culte des génies qu'ils avaient adorés de tout teinps , pour leur substituer des hommes, et à recevoir de nouvelles divinités de l'Egypte ou de la Pbénicie ?
(1733) Histoire des voyages, tome LVU, |>nj»e 7.J jusqu'à 85. Mœurs des sauvages uuiéiïcains, luuic 1 , juges 145, 171» et 402.
(1751) Mœurs des sauvages, tome I, page 113.
§ XIV. — Mais n'allons point chercher au delà des mers et dans les climats barbares , les idées grossières qui ont été la source du polythéisme et de l'idolâtrie. Klles subsistent encore parmi nous, et se reproduisent tous les jours sous mille formes différentes. Dans le sein même du christianisme , au milieu des connaissances lumineuses quedonne la vraie religion , le peuple toujours ignorant et peureux demeure persuadé que le monde est plein de génies rpj'il nomme esprits, lutins, follets ou revenants, et il ne manque pas de leur attribuer tous les etl'els naturels dont il ne conçoit pas la cause. De là tant de fables et tant d'erreurs parmi les habitants des campagnes. Selon leur opinion commune, les feux nocturnes ou exhalaisons enflammées qui paraissent sur les marais, sont produits par un esprit follet, qui se plaît à égarer et à faire périr les voyageurs ; et celte croyance est trèsancienne, si nous en croyons Damascius (1737). Le cauchemar est encore pour eux le môme lutin que les Grecs nommaient/fy/tia/tès; jamais ils ne concevront que les somnambules puissent faire en dormant les mêmes actions que font les autres hommes étant éveillés , panser les chevaux, ranger un ménage, parcourir une maison du haut en bas; conséquemment ils croient que ce sont les âmes des morts qui reviennent de l'autre monde, ou des esprits qui se plaisent à faire du bruit et à inquiéter les vivants.
Ce môme peuple instruit par sa religion que Dieu est l'auteur de tous les biens, que sa providence les distribue comme il lui plaît, ne laisse pas d'attribuer à des génies malfaisants les maux qui lui arrivent. Ce sont des sorciers ou des démons qui produisent les orages, qui tiennent leur sabbat et font du bruit dans les airs, qui envoient des maladies cruelles et incurables : c'est par leur entremise que de prétendus magiciens jettent des sortilèges sur Je bétail, empoisonnent les pâturages, corrompent le lait, tirent le vin des celliers. Souvent un esprit faible, tourmenté par des vapeurs, se croit possédé du démon. L'on ne prétend point insinuer par là qu'il n'y ait jamais rien eu de réel dans la magie ni dans les possessions, mais qu'il y a eu très-souvent de l'illusion ou de la fourberie. Le pouvoir des démons, surtout avant la venue de Jésus-Christ, est clairement prouvé par l'Evangile, et on ne peut le révoquer en doute sans impiété. Il y a même des faits modernes si bien constatés que l'on ne peut les nier sans donner dans le pyrrhonisme historique. Dans une matière aussi obscure, l'incrédulité opiniâtre et la crédulité aveugle sont deux excès également ridicules.
Mais pour un fait réel le peuple en suppose cent qui sont imaginaires. Le démon peut
(1755) Myihol. de Canier, tome 1, 1. il, c. 7. (1750) Ibid., I. v, c. 2, page 412.
(1737) Dans l'holius, n. 242, page 1003.
PART. 11. TilEOL. ARGHEOLOG. — ORIGINE DES DIEUX.
s'emparer des corps, notre religion nous l'enseigne : donc toute maladie singulière, et que l'art ne peut guérir, est une opéralion du démon; on peut jeter des sortilèges sur les hommes et sur les animaux, cela est prouvé juridiquement et par des faits incontestables; donc toute maladie du bétail est l'effet d'un sortilège : voilà comme le peuple grossier raisonne, et toutes les instructions du monde ne le corrigeront jamais.
L'on en trouve d'assez simples pour se persuader que dans les vieux châteaux, dans les ruines des anciens édifices, il y a des esprits occupés à garder les trésors qui y ont été enfouis ; que souvent l'on voit aux environs, ou que l'on entend des chasseurs et des meutes de chiens, di^s fantômes, etc. L'on ne finirait pas si l'on voulait faire un
son origine un hommage servile rendu au successeur, qu'une marque sincère de respect pour la mémoire du mort. On peut se former une grande idée des esprits que l'on suppose maîtres de la nature, parce qu'on ne les voit pas, et que leurs opérations nous étonnent; mais on voit les héros, et ordinairement ils perdent beaucoup à être vus de près. Si nous pouvions rapprocher do nous ceux de la Grèce, nous trouverions bien à rabattre de leur réputation. Il a donc fallu plusieurs siècles pour leur donner le temps de croître par l'éloignement, et aux conteurs de fables le loisir d'enchérir les uns sur les autres. Ce n'est que par uno longue suite d'erreurs que les idées religieuses d'une nation se sont perverties, jusqu'à croire que certains hommes avaient été semblables aux dieux. Soutenir que cette révolution a été en Egypte l'ouvrage
détail exact de tous les préjugés populaires
en ce genre, il n'est pas surprenant que les de quelques années, que l'esprit de vertige,
savants n'y aient pas fait attention ; élevés qui a saisi tout à coup les Egyptiens, a
dans le monde poli, peuvent-ils penser à chercher la copie des anciens Grecs dans les habitants grossiers des campagnes?
§ XV. — Ces erreurs ont été dans tous les temps l'apanage de l'humanité; les terreurs paniques, la crainte des intelligences maîtresses de la nature, ont été la maladie de tous les siècles, surtout des siècles ignorants et grossiers. Ce n'est point la pln'losopbie qui nous en a guéris, c'est l'Evangile. Si la maxime de Pétrone, que les premiers dieux ont élé enfantés par la crainte : Pritnus in orbe deos fecit timor, n'est pas absolument vraie, elle l'est du moins à l'égard des dieux du paganisme ; presque tous sont nés d'une imagination effrayée, et la môme cause est toujours prêle a les reproduire (17^8). Si la foi d'un Dieu unique, souverain moitié de l'univers, venait à s'effacer de l'esprit des peuples ignorants, à quoi tiendrait-il qu'ils ne rendissent un culie à tous ces êtres dont ils ont l'imagination frappée, et que l'on ne vit renaître toutes les pratiques dont on se servait autrefois pour les rendre propices? Voilà donc un monument
tourné en peu de temps toutes les tôles dans la Phénicie et dans la Grèce, c'est un étrange paradoxe que l'on pourrait croire à peine, quand môme il paraîtrait appuyé sur des preuves démonstratives.