CHAPITRE IX
Septième preuve ; l'aveu des mythologues historiens; la contradiction de leurs principes; la faiblesse de leurs raisons.
§ 1. — Pourra-t-on douter encore de la
vérité du système que nous avons exposé sur l'origine du polythéisme et sur le véritable objet de l'idolâtrie ancienne, s'il se trouve confirmé par les principes mêmes de ceux qui ont soutenu un sentiment différent? L'abbé Banier, malgré la persuasion où il était, que la plupart des fables sont fondées sur l'histoire, que le grand nombre des dieux du paganisme ont été des hommes, n'a pas laissé d'enseigner et de prouver que le polythéisme a commencé par le culte des astres et des différentes parties de la nature. Il est difficile sans doute de concevoir comment il a pu accorder ces deux opinions; nous montrerons bientôt qu'elles sont incompatibles; mais son aveu est important, l'on ne peut se dispenser de le rapporter et d'en suivre les conséquences.
§ IL — Il prouve d'abord très-solidement (1755) par le témoignage des auteurs sacrés et profanes, que l'idolâtrie a commencé par adorer le soleil et les astres; que ce culte a été non-seulement le plus ancien, mais encore le plus universel ; qu'il se trouve également chez les peuples qui ont paru les premiers dans le monde, et chez les nations récemment découvertes; enfin que cette religion, que l'on nomme le sabéisme, a infecté presque le monde entier. « Du culte des astres, dit-il (1756), on passa à celui des choses matérielles, surtout du ciel , des éléments , des fleuves et des montagnes; enfin au culte des hommes, que l'on plaça au rang des dieux. »
Il montre ensuite parundétailexact (1757), que l'on assigna une divinité particulière à chacune dès parties de la nature, que l'on divinisa toutes les passions et les affections de l'âme, les vertus et les vices, que l'on créa des dieux pour tous les besoins de l'humanité; qu'outre ces personnages allégoriques dont le nombre est immense, on adora les hommes célèbres et même les animaux. On prie le lecteur de remarquer cette progression ; c'est précisément la même que l'on a indiquée ci-devant : et il demeure pour constant que les hommes déifiés n'ont été que le dernier objet de l'idolâtrie. Ce sont les propres termes de l'abbé Banier (1758).
§ 111. — Cela supposé, 1° dès que l'on avoue qu'il y a eu un nombre immense de divinités naturelles et allégoriques, qu'elles ont été les premières, que tous ces dieux étaient connus avant qu'on s'avisât d'adorer des hommes , comment peut-on soutenir que le très-grand nombre des dieux ont été des hommes , que les Grecs n'avaient guère d'autres dieux que des hommes deï- (iés (1759). N'est-ce pas là une contradiction palpable ?
2" Lorsqu'on objecte à l'abbé Banier qu'il y a dans les poêles des choses qui ne peuvent s'entendre que d'une manière allégorique; qu'à tout moment ils prennent Jupiter
(1755) Explication historique des fables, I. m, c. 5. loine I, page 170.
(175ti) Ibitl., cli. 4, page 181.
(1757) lbid., page 183.
(1758) lbid., page 412.
(1759) lbid., tome 1, l.
PART. II. TI1EOL. AIU.llEOLOG. — ORIGINE DES DIEUX.
pour JYir; Cérès, pour le blé ou pour le >ain; Bacehus, pour le vin; Neptune, pour 'eau ou les poissons; que quand ils disent que l'océan est le père des fleuves, que les Syrènes sont f î I les d'Achéloùs, ils l'ont une ailégorie évidente h la physique. « Je l'avoue, répond-il (1760), mais ce n'est pas la l'ancien étal des tables. Bacchus y est regardé comme un prince conquérant ; Jupiler comme un roi de Crète; Gérés, comme une reine de Sicile. Ce n'est que dans la suite qu'un a attaché a ces fables anciennes, l'idée des éléments et de louto la nature; ce qui prouve seulement qu'il s'y est mêle beaucoup d'allégories, ce qu'on ne nie pas; et c'est sans doute ce qui les rend si difficiles à expliquer, les poêles passant tout d'un coup de l'histoire à la physique. »
§ IV. — Celte réponse parait une nouvelle contradiction. Selon l'abbé Banier et selon la vérité, l'idolâtrie a commencé chez tous les peuples par le culte des astres et des différentes parties de la nature : donc le plus ancien état des fables a été une allégorie ou une allusion continuelle à la physique et aux phénomènes les plus communs. Le culte des hommes ou des héros n'est
§ VI. — Il y aurait lieu de contesler d'abord sur la prétendue identité d'Osiris avec le fils de Chain, dont les noms ni les exploits n'ont aucun rapport; sur la fantaisie de loger les urnes des morts dans les astres, qui n'est certainement pas si ancienne : sur la destinée d'Orus, auquel on n'a pasdaigné accorder une demeure aussi brillante qu'à son père et à sa mère; mais passons làdessus.
Voilà donc le premier chef de la colonie égyptienne adoré peu de temps après sa morl ; par conséquent son culte est aussi ancien que sa nation. Au lieu que chez les autres peuples, l'adoration des hommes a été Je dernier période de l'idolâtrie, elle en a été le commencement chez les Egyptiens. Supposition contradictoire à ce que l'abbé Banier a prouvé ailleurs , que chez les Egyptiens mômes le culte des astres a été la première idolâtrie (1763). Elle est démentie par les livres sainls, qui, au temps d'Abraham, c'est-à-dire plus de 400 ans après le déluge, ne nous montrent encore en Egypte aucun vestige d'idolâtrie. Elle ne s'accorde )oint, avec Hérodote, qui rapporte d'après es Egyptiens, que pendant 10,340 ans aucun
venu que longtemps après; par conséquent dieu n'avait paru en Egypte sous une forme
Je prétendu sens historique des anciennes fables est une imagination des siècles postérieurs. Ainsi l'ont pensé Cicéron et Plutarque, comme nous l'avons vu dans les chapitres précédents.
D'ailleurs nous devons en juger par les monuments. Le plus ancien état des fables dont nous ayons connaissance, se trouve dans les poêles, dans Homère et dans Hésiode; nous ne voyons rien avant eux. Or
humaine, et qu'un homme ne peut pas naître d'un dieu. (L. h, n. 92.) Enfin elle est contraire à la tradition des Egyptiens mômes , qui regardaient le soleil, la lune et les éléments connue leurs premiers dieux , et qui prétendaient que Menés ou Misraïm était le premier qui leur avait appris à honorer les dieux (1764).
§ Vil. — Dans la Grèce, la révolution fut encore plus inconcevahle. Cœlus , Khéa ,
les fables, telles qu'ils nous les donnent, Jupiter, Vulcain, Neptune , avaient été de sont évidemment allégoriques ; on le verra fameux personnages adorés à cause de leurs
dans le commentaire sur Hésiode. C'est plusieurs siècles après eux qu'Euhémère et quelques autres ont cru voir dans les dieux de purs hommes , et dans les fables , l'histoire ancienne de l'Egypte ou de la Grèce.
§ V. — Admeltons néanmoins la supposition de l'abbé Banier, quoique contradictoire à ses principes. Puisqu'il est arrivé un changement dans l'idolâtrie et dans le sens des fables, voyons comment il s'est fait chez les différents peuples.
Selon notre savant mythologue, l'Egypte a été le berceau de l'idolâtrie. Gsiris est le môme que Misraïm, lils de.Cham, le premier qui ait conduit une colonie sur les hords du Nil (1761). Il fut adoré peu de temps après sa mort, avec Isis son épouse et Orus leur lils. Mais, comme on aurait été choqué de voir que l'on rendait les honneurs divins à des personnes qui venaient de mourir, on publia apparemment que leurs âmes s'étaient réunies aux astres ; on les prit dès lors pour le soleil et la lune (17G2).
bienfaits; et tout à coup ils se trouvent confondus avec le ciel, la terre, l'air, le feu et l'eau, sans que nous puissions deviner la cause d'une métamorphose si singulière (1765).
Point du tout, dira-l-on , cela s"cst fait tout autrement. Les anciens Grecs adoraient les différentes parties de la nature , mais à l'arrivée des chefs de colonie venus d'Egypte ou de Phénicie, ils renoncèrent à ce culte ancien pour honorer des personnages étrangers et inconnus, auxquels ils donnèrent les noms du ciel , de la terre , de l'air , des eaux, etc., l'un est-il plus aisé à comprendre que l'autre? Les peuples changent-ils donc si aisément et sans motifs, de mœurs et de religion? ou tombent-ils en délire de propos délibéré et comme il plaîl au premier venu? nous reviendrons à celte question, chapitre 12.
§ VIII. — Dans le système que l'on propose, lien de si simple que l'altération qui s'est faite, dans le culte primitif ; elle est arrivée de môme partout et par les mômes
(1761) Ibid., tome i, I. vi, c. 1, page 484.
(1762) Ibid., tome I, I. m, c, 4, paye 182. (1703) lbid.,c. 3, page 173.
(1764) Diodoiœ, tome I, I. i, pages 23, 25 et 133. (176;>) Voyez le passage de M. Banier ci-dessus, Î3.
OKU VUES COMPLETES DE «ERGIER.
causes. De l'adoration du vrai Dieu, l'on a passé à celle des intelligences , dont ou croyait la nature animée et auxquelles on en attribuait les phénomènes. Ces effets physiques exprimés en ancien langage ou en style poétique, ont été entendus grossièrement dans la suite par les peuples ignorants et pris pour des actions humaines. Pour dire que le vin croît sur les hauteurs, on a dit que Bacchus naissait de Sémélé ; parce que le temps est souvent pluvieux d'un côté et serein de l'autre, on a raconté que Jupiter se battait avec Junon: si le soleil cause une chaleur excessive, c'est Apollon qui lance des traits meurtriers,vetc. On est aisément parvenu à croire que cesdivers personnages avaient été des hommes, parce qu'on leur attribuait sur de simples équivoques les actions, les inclinations, les passions humaines.
Si au contraire l'on part du principe opposé, si l'on soutient que les premiers dieux ont été des hommes, on met l'histoire et la fable dans une égale confusion, la Mythologie n'est plus qu'un chaos, et jamais les plus habiles ne parviendront à le débrouiller.
§ IX. — Examinons cependant les raisons ou plutôt les autorités par lesquelles l'abbé Banier a prétendu prouver, sans réplique, lalhèsefondamentaledeson système:
que les Grecs n'avaient guère d'autres dieux que des hommes déifiés. Il en faut de bien positives pour appuyer une hypothèse qui se soutient si mal. On les tire des auteurs grecs, des Latins et des Orientaux (1766).
A la tète des premiers est Hérodote. «Les Perses, dit-il, n'ont ni statues, ni temples, ni autels, et taxent de folie ceux, qui en ont: la raison en est, comme je pense, parce qu'ils ne croient pas comme les Grecs , que les dieux soient nés d'hommes (1767). »
Diodore de Sicile, dans les premiers livres de sa bibliothèque, suppose partout que Saturne, Atlas, Jupiter et les autres dieux principaux du paganisme, ont été des hommes illustres; il rapporte leur naissance, leur mort, etc.
Les historiens, les mythologues, les poètes, à commencer par Homère et Hésiode, nous peignent les dieux comme des hommes ; et il laut se souvenir qu'ils n'ont l'ait que suivre les idées établies de leur temps et rapporter la tradition commune.
Les philosophes mêmes, sur tout les stoïciens et les platoniciens ont distingué deux espèces de dieux ; les dieux naturels et lus dieux animés: ils ont cru que l'on avait mis au nombre des derniers tous ceux qui avaient inventé quelque chose d'utile. Ce fut donc le sentiment unanime de toute la Grèce, que les dieux avaient été des hommes.
§ X. — Pour juger de la force de ces preuves, il faut distinguer trois opinions différentes sur la nature des dieux. La première est celle du peuple et du commun des Grecs, qui pensaient, comme l'atteste Hérodote, que tous les dieux, ou presque tous, avaient été des hommes. La seconde, celle des philosophes et des savants, qui distinguent entre les dieux anciens et les dieux nouveaux : ceux-là, qui sont les principaux et en plus grand nombre, étaient, selon eux, des êtres naturels ; ceux-ci, des hommes ou des héros divinisés. La troisième, est celle de quelques écrivains modernes, qui prétendent qu'il n'y eut jamais aucun homme qui ait été adoré comme un Dieu. Les autorités que l'on vient de citer, réfuient très-bien cette troisième opinion ; mais elles ne prouvent pas la première, ni la thèse générale avancée par l'abbé Banier, que les Grecs n'avaient guère d'autres dieux que des hommes déifiés. Ou va le montrer en uétad.
§ XL — 1° Hérodote n'a point suivi le préjugé populaire qui régnait de son temps. On croyaitque les dieux principaux avaient vécu dans laThessalie et sur le mont Olympe ; ainsi le racontaient les poètes; Hérodote pensait au contraire que ces personnages étaient venus d'Egypte, que les Egyptiens les avaient connus de tout temps (1768), et il n'a insinué nulle part que ces dieux anciens des Egyptiens eussent été des hommes.
En second lieu, Hérodote a distingué Hercule héros, d'avec Hercule dieu ancien surnommé VOlympien(n<o9) ; il a donc admis deux sortes de dieux aussi bien que les philosophes. S'il avait été dans le sentiment qu'on lui attribue, est-il convenable que dans toute son histoire, il n'eu eût dit que les deux mots que l'on a cités et qui ne prouvent rien?
§ XII. — 2° Diodore de Sicile a parlé plus clairement; et l'on ne comprend pas comment l'abbé Banier a pu s'appuyer du témoignage de cet historien. 11 est certain d'abord que Diodore a distingué, comme les philosophes, deux espèces de divinités (1770).
« Les anciens , dil-il , ont laissé à la postérité une distinction des dieux en deux classes; les uns, selon eux, sont éternels et immortels, comme le soleil, la lune et les autres astres: ils y joignent les vents et tous les êtres qui tiennent de leur nature. Ils croyent que ceux-là ont été de tout temps et qu'ils doivent toujours durer. Les dieux de la seconde classe sont nés sur la terre et ne sont parvenus aux litres et aux honneurs de la divinité, que par le bien qu'ils ont fait aux hommes : tels sont Hercule, Bacchus, Arisléo etaulrossemblabies. » Ce passage est formel.
Selon Diodore, les Egyptiens ont eu pour
(17GG) Banier, tome !, 1. v, c. 2, p:igc 411
(1707) Hérodote, 1. i, n. 5t>.
(1708) Ibid., n. 08.
(170D) Ibut
(1770) Fragment de Diodore dans Ensèbe, l'iwp, evung., 1. n. Voyez Diodore, traduit par M. l'abbe Tcriasson, lume lî, page 537.
su
premiers dieux, le soleil et la lune, sous les noms d'Osiris et d'isis, et les autres éléments qu'ils ont divinisés ; et ils leur ont donné des noms propres dès la première institution de leur langue. Ils ont aussi admis des dieux terrestres, nés mortels, et ce sont quelques-uns de leurs rois auxquels ils ont donné le même nom qu'aux dieux (1771). Il dit la même chose des Ethiopiens (177-2).
Enfin, Diodore a expliqué dans un sens allégorique plusieurs fables grecques, et les a rapportées aux phénomènes de la nature: celle de Minerve 1773), celle de Prométhée (177i), celle de Priape (1775), celle du soleil et de Rhodé (1776), celle de Cérès et de Jasius, et il insinue que les initiés aux mystères les entendaient toutes de même (1777); à moins qu'il n'ait voulu se contredire grossièrement, a-l-il pu soutenir que le grand nombre des.dieux ont été des hommes?
A la vérité, cet historien a rapporté les traditions des différents peuples, sur la naissance et sur les aventures des uieux, mais il n'en a garanti ni adopté aucune, il n'a donné à aucune la préférence sur les autres. Il rapporte indifféremment ce que disaient les Egyptiens, les Ethiopiens, les Atlantes, les Grecs, les Cretois, les Rhodiens, les Pbrygiens; mais il ne prend aucun parti sur ces narrations souvent contradictoires. C'est donc très-mal à propos qu'on l'accuse d'avoir pensé ou écrit, que tous ou presque tous les dieux ont été des hommes.
§ X11I. — Supposons néanmoins, pour un moment, qu'Hérodoie et Diodore aient été dans cette opinion : il faudrait examiner leurs preuves et leurs raisons. Ce n'est point ici un fait dont ils puissent déposer comme témoins oculaires ; les dieux et les fables étaient nés plusieurs siècles avant eux; ils n'ont pu juger de la nature des anciens dieux, que sur le récit des poètes et des mythologues : leur témoignage se réduirait donc à la tradition comnune. Or, c'est celte tradition même qu'il s'agit d'expliquer. 11 serait question de savoir «'ils en ont mieux pris le sens que les pbilosophes qui ont vécu avant et après eux, comme Pythagoro, Platon et les stoïciens. Ceux-ci se sont inscrits en faux contre le préjugé vulgaire, et ils avaient sans doute examiné la matière. La narration de deux histodens, contredite de leur temps même par ies philosophes, ne ferait pas une preuve bien convaincante. Mais encore une fois, Hérodote ni Diodore n'ont pas parlé autrement (pue les philosophes.
3' Nous sommes dispensés de répondre à l'autorité de ceux-c. que l'abbé Ranier nous oppose ; nous avois vu qu'ils contredisent
hautement son système. Quant au récit des poêles, c'est le point même qui fait l'objet de la contestation, il s'agit d'en donner le véritable sens; et l'on se llatle d'en approcher de plus près que les mythologues historiens.
§ XIV. — Passons aux auteurs latins.
L'on ne doit pas apporter en preuvo ce qui est dit dans le troisième livre de Cicéron : De la nature des dieux (1778), « que le ciel est presque tout peuplé du genre humain ; que ceux que l'on nomme les grands dieux avaient été des hommes. » C'est le langage d'un académicien, qui objecte contre l'existence des dieux la tradition populaire. Cicéron, en le faisant parler, n'approuve point son opinion, puisquo à la fin de ce même livre il trouve plus probable le sentiment des stoïciens.
Servius et Labeo, cités par l'abbé Ranier, nous attestent seulement qu'il y a eu des hommes devenus dieux; mais ils ne disent point s'il y en a eu peu ou beaucoup, si ce sont les dieux du premier ou du second ordre. Servius, loin d'enseigner que la plupart des dieux ont été des hommes, observe au contraire que les anciens ont déifié les éléments (JEneid., lit», i, v. H) ; que, selon leur croyance, il n'est aucun lieu qui n'ait eu son génie particulier. (Nullus locus sine genio, I. v, v. 95.) Que Jupiter est l'air; Junon, les nues; Cybèle, la terre; Neptune, la mer; Vulcain, le feu; Pluton, l'enfer, Janus, le dieu du jour et de l'année; il explique par la physique la plupart de leurs fables. Ce sont là cependant des dieux principaux et des dieux nouveaux. Pouvait-il prendre les nymphes pour des femmes, après avoir lu, dans Virgile, qu'elles sont la source des fleuves?
. . .Nvmpliai, genus aninilms iindeesl.
(L. vin, v. 71.)
Puisque les nymphes sont des fontaines, que signifient toules leurs aventures avec des dieux ou avec des héros? Servius n'est donc rien moins que favorable au système de l'abbé Ranier.
Selon Pline, les hommes ont partagé la divinité en plusieurs parties, pour les honorer séparément selon leurs divers besoins (1779). 11 ne croyait donc pas que ces dieux particuliers fussent autant de personnages réels ou d'hommes qui eussent au trefois vécu.
§ XV. — On prétend que Varron a été [dus hardi (1780); qu'au rapport de saint Augustin, il assurait que dans les écrits des anciens, l'on aurait peino à trouver des dieux qui n'eussent pas été des hommes. Mais il est difficile de concilier celle allégation avec ce qu'on lit dans saint Augustin, et avec ce qu'enseigne Varron lui-même. Selon saint
(1771) Diod., loiw I, I. l, seel. 1, page 23, 2,-i w 28.
(177-2) Page 3i8.
(1777,) Diod., loue I, I. i, seel. 1, page 27. (1774) Page 38.
(1773; Tome 11, pge 13.
(177G) Page 285.
(1777) Paye 27:».
(1778) N. 50 et 53.
(177!)) Histoire naturelle, I. n, c. 7.
1780) Banier, tome 1, page 414.
Augustin (1781), Vairon s'est efforcé de par leurs belles actions ou par l'utilité prouver que la plupart des dieux étaient le qu'ils avaient procurée au genre humain,
avaient mérité d'être mis au rang de* dieux, et avaient, comme ceux qui de leur nature étaient immortels, des temples, des colonnes, un culte religieux, etc. » Il est difficile de concevoir comment les mythologues, prévenus pour le sens historique
ciel et la terre déguisés sous des noms différents; il a eu recours à la physique pour expliquer les fables. Nous en retrouvons la preuve dans le texte même de Varron (1782). « Les principaux dieux, dit-il, ont été le ciel et la terre ; ils sont nommés,
par les Egyptiens, Sérapis et Isis ; par les des fables, peuvent s'autoriser de pareils Phéniciens, Taautés et Astarté; par les
par il*s Latins, Saturne et Ops. Ce sont la les deux grands dieux, comme on l'apprend dans les
mystères de Samolhrace Saturnus vient
de satu, parce que le ciel est le principe de
toutes choses Le ciel et la terre ont été
ensuite appelés Jupiter et Junon; le premier est pris pour l'air, pour le vent, pourles nuées, pour la pluie, pour le jour : c'est ce que signifie son ancien nom Diespiler. Le dieu de la bonne foi, Dius fidius, est le même que Castor; il est appelé Sanctus ou Sancus, dans la langue des Sabins, et Hercule en grec; Junon, Ops, Tellus, Cérès, Proserpine, sont différents noms de la terre; Proserpine vient de Serpo. La lune a été nommée Juno Lucina, parce que la lune dirige la naissance des enfants et le temps de la grossesse; voilà pourquoi les femmes en travail invoquent son secours, et lui consacraient autrefois leurs sourcils. »
Il n'est pas question d'examiner si Var-
passages.
1! est vrai que, selon le même traducteur, Sanchonialhon avait fait dans son ouvrage l'histoire des anciens princes qui avaient été mis au rang des dieux, que Taiït ou Taaut avait de même écrit l'histoire des anciens dieux, que des auteurs postérieurs avaient tournée en allégorie. Riais ou ces histoires étaient conformes à la doctrine que ce traducteur vient d'enseigner lui-» même, ou elles ne l'étaient pas. Dans le premiercas, elles ne font rien contre nous; dans le second, elles ne prouvent rien, puisque Je traducteur ne les a pas suivies, il ne les a pas regardées comme fort au*thentiques.
§XVll. — L'abbé Bardera cru devoir examiner dans un chapitre particulier, la fameuse Histoire sacrée d'Euhémère, où cet auteur prétendait que les plus anciens dieux , Cœ- Ius, Saturne, Jupiter et leur postérité, avaient été des hommes. L'examen finit
ron a bien rencontré dans l'étymologie des par convenir que cette histoire porte tous noms des dieux et dans l'identité des per- les caractères d'un roman, que tous les sonnages; mais il est clair que cet auteur anciens l'ont regardée comme une fable,
n'a point été dans le sentiment que l'abbé lîanier lui attribue, que ce n'est point l'autorité de Vairon qui a fait penser à saint Augustin que tous les dieux avaient été des hommes. Non-seulement il a pris pour des êtres physiques les anciens dieux, les dieux Titans, Saturne, Ops, Rhea, Tellus, la lune ; mais encore les dieux nouveaux, Jupiter, Junon, Cérès, Proserpine, même les héros ou demi-dieux, tels que Castor et Hercule. Son opinion est un des plus forts préjugés que l'on puisse opposer aux mythologues historiens; il est à présumer que l'abbé Rallier n'a pas pris la peine de le consulter, et qu'il l'a cité sur la foi de quelque écrivain peu exact.
§ XVI. — Vainement on chercherait dans les Orientaux des preuves plus positives de la thèse générale que nous examinons, que cations allégoriques des fables données par
et son auteur comme un athée. C'est te sentiment de Plutarque, et on l'a fait voir par de solides raisons dans une dissertation particulière insérée dans les Mémoires de l'Académie des inscriptions (1783). Tous les savants semblent s'accorder aujourd'hui à la rejetter, et n'en font (dus aucun cas. Il serait donc inutile d'entrer sur cet objet dans une plus longue discussion.
§ XV11L— 11 reste cependant encore une difficulté là-dessus. Les Pères de l'Eglise et les plus anciens apologistes de la religion chrétienne, semblant avoir regardé comme authentique et vraie, l'histoire d'Euhémère; ils s'en servent pour démontrer aux païens l'absurdité de leur religion, qui n'avait pour objet de son culte que des hommes mortels, ils ont rejeté les expli-
les Grecs ri avaient guère d'autres dieux que des hommes déifiés. Les écrivains hébreux et phéniciens sont parfaitement d'accord avec les Grecs et les Latins. Nous avons vu le sentiment des auteurs sacrés dans le chap. 3. Le traducteur grec de Sanchonialhon, cité par l'abbé Banier, semble avoir copié le fragment de Diodore que nous avons rappoiié plus haut. « Les anciens, dit-il, avaient deux sortes de dieux : les uns étaient immortels, comme le soleil, la lune, les astres et les éléments; les autres mor-
les philosophes comme un subterfuge inventé après coup : ils ont donc cru comme Euhémere que tous les dieux de la gentililé avaient été des hommes.
Pour répondre à celte objection, il suffit de remarquer qu'il était fort indifférent à nos apologistes que l'histoire d'Euhémère lût vraie ou fausse; il leur suffisait qu'elle fût conforme à la croyance commune du peuple et à la manière do'it on entendait vulgairement les fables. Ils attaquaient , non la religion particulière' de quelques
tels, c'est-à-dire les grands hommes qui, philosophes, mais la religion publique et
(1781) De civ. Dei, 1. vu, c. 28 el 30.
(1782) De lingua lalina, 1. iv, n. 10.
(1783) Mémoires, lome VIU, pge 107.
les dieux tels que le commun des païens esl innombrable (1785) , il se trouve forcé les adorait. Or, à la vue des infamies que de convenir que ce sont des personnages l'on en publiait, ces dieux pouvaient-ils allégoriques. La plupart de ceux que l'on a
êtro envisagés autrement que comme des hommes et des hommes très-vicieux ? Peu importait que les savants en eussent une autre idée, leur sentiment était pour eux seuls. Dès qu'il se trouvait un écrivain, tel qu'Euhémère, qui confirmait par sa narration le préjugé populaire, les Pères avaient droit d'en tirer avantage et de l'objecter aux païens comme un aveu tiré de leurs propres historiens. Ils n'étaient pas obligés de remonter à la première origine de l'idolâtrie sur laquelle les païens euxmêmes ne s'accordaient pas, ni d'examiner quelle avait été la religion des siècles passés; il suffisait de montrer le ridicule de la religion actuelle, de ce qu'on croyait et de ce qu'on racontait des dieux tous les
placés dans les enfers ne sont pas plus réels. Malheureusement cet aveu renverse tout son système; car enfin les poêles et les mythologues ont parlé de ceux-ci tout comme des dieux du ciel et de la terre , ils leur ont également attribué une naissance, une demeure, une famille , des aventures. Si donc tout cela n'est qu'allégorie, pourquoi n'en serait-il pas de môme des autres fables? Le mélange bizarre d'histoires et de fictions que l'on y suppose, est un chaos et une imagination sans fondement. N'eslil pas plus simple de penser que toute la mythologie est de môme espèce.
Nous verrons d'ailleurs que les êtres naturels déifiés occupent presque toute la Théogonie d'Hésiode, que dans le petit
jours. Les allégories des philosophes ve- nombre de héros dont parle le poète à la
liaient trop tard, puisque l'erreur était fin de son ouvrage, il en est encore plu-
universellemenl établie; elles étaient aussi sieurs dont l'existence est fort douteuse,
trop subtiles pour que le peuple y pût rien et qui paraissent des personnages entière-
comprendre. Les Pères ont eu raison de ment fabuleux.
n'y point faire attention ; mais ils n'ont point adopté tous le sentiment d'Euhémère, puisque saint Justin, saint Clément d'Alexandrie, Tatien, Alhénagore, saint Théophile, etc., nomment les dieux du paganisme des démons, et non les âmes des morts.
De toutes les preuves rassemblées par l'abbé Banier, il résulte seulement qu'il y a eu dans le paganisme deux espèces de divinités Irès-dillérentes, les êtres naturels et les héros déifiés; mais il ne s'ensuit nullement que ceux-ci aient été les plus anciens ni le plus grand nombre; il s'ensuit plutôt le contraire. Le culte des héros ne s'est introduit que fort tard, puisqu'il a a commencé à Hercule, aiors tous les grands dieux étaient déjà connus et adorés. Il paraît certain qu'Hercule lui-môme est un Dieu plutôt qu'un héros. On verra qu'Hésiode a fait la même différence que les historiens et les philosophes entre ces deux espèces de personnages, que l'on ne peut Jes confondre sans faire violence à son texte et sans embrouiller toute la mythologie.
§ XIX.— Aussi l'abbé Baniersemble avoir rétracté sa proposition trop générale. Il se ves pour tout lecteur judicieux et non préborne à prouver dans la suite que les dieux venu.
§ XX. — L'on sera surpris, sans doute , que des mythologues aussi savants que ceux dont nous sommes obligés de réfuter le système, l'aient fondé sur des preuves si faibles. Si on avait pu en donner de meilleures, sûrement elles ne leur auraient pas échappé. On l'est encore davantage quand on voit la hauteur avec laquelle certains savants ont traité ceux qui suivent l'opinion contraire : ils se plaignent de ce que le figurisme, quoique éternellement en contradiction avec la logique et le sens commun, n'ait pu encore perdre aujourd'hui, dans ce siècle de raison, le vieux crédit dont il a joui durant tant de siècles. Malgré l'amertume de celle censure, on se Halte de montrer que ce ligurisme aujourd'hui si décrié, est cependant la méthode à laquelle le sens commun el les contradictions des mythologues historiens nous forcent de revenir; que pour le réconcilier avec la logique et la raison, il n'est question que d'en retrancher l'arbitraire et les abus, el que cette réforme n'est pas impossible. Telles sont les conséquences de noire système , dont nous allons développer la suite; ce sera autant de nouvelles preu-
de toutes les nations ont été des hommes , si vous en exceptez, dit-il, les astres el les autres parties de l'univers qui furent déifiées (17&4). Mais cette exception emporte au moins les truis quarts des divinités païennes. On peut s'en convaincre par la lecture même de la Mythologie de l'abbé Banier. Lxceplé les douze grands dieux qu'il soutient constamment avoir été des hommes, la plupart des autres sont évidemment des êtres naturels. Quand il parle ues divinités des eaux, donl la multitude
(1784) Explication historique des fables, tome I, i. v, c. 3, pugu 424.