CHAPITRE X
Première conséquence du système que Von vient de prouver; la plupart des fables sont des allégories ; nécessité de recourir au sens allégorique dans tous les systèmes ; quelles sont les allégories que l'on doit rejeter.
§ 1. — Dès que l'on lient pour perlait)
que les principales divinités des païens sont les différentes parties de la nature
(1785) Ibid., tome II, livre 11, ch. !, page 380*
personnifiées, ou les génies dont l'univers leur paraissait animé, on ne peut plus prendre à la lettre les histoires que l'on a racontées des dieux , les aventures qu'on leur attribue, la généalogie que l'on en a faite, les crimes dont on les suppose coupables. Les philosophes qui en ont eu cette idée, comme nous l'avons fait voir, ont donc été forcés d'entendre, dans un sens figuré, les narrations des poètes. Cicéron nous le fait observer, lorsqu'il dit que les dieux nés de la physique et transformés en hommes dans la suite, ont donné lieu aux fables et aux superstitions. Platon en avait jugé de même. Jl dit qu'Hésiode, Homère et les autres poètes n'ont pas su mentir avec décence, qu'ils ont représenté les dieux et les héros tels qu'ils n'ont jamais été. Il leur reproche non-seulement les fables de Cœlus, de Saturne, de Jupiter, les combats de géants , la
justifie les dieux et je ne puis penser qu'aucun d'eux soit coupable d'un crime. »
Dans la tragédie d'Ion, ce jeune homme harangue ainsi Apollon sur ses amours, acte I (1790) : « A quel dessein séduire des beautés mortelles et abandonner leurs enfants au trépas? Songez qu'étant dieu, vous devez des exemples de vertu. S'il est des méchants parmi nous, vous les punissez : sied-il donc aux législateurs de violer les lois? Si cela était, ce que je n'ose croire, les mortels vous puniraient à leur tour, el vos temples seraient bientôt déserts. Car enfin si vous succombez à d'indignes passions, il ne faut plus accuser les hommes, c'est à vous qu'il faut s'en prendre. Ils ne sont plus que les imitateurs de vos vices; vous êtes leurs maîtres. »
Dans les Troyennes , acte IV, lorsque Hélène rejette sur Vénus sa fuite avec Paris,
guerre que les dieux et les héros ont faite Hécube lui répond (1791) :« Cessez de rendro
à leurs plus pioches patents, les folies do Jupiter et de Junon , mais encore ce qu'ils racontent de la fureur d'Achille , des bassesses de Priam, des brigandages de Thésée et de Pirithous;il assure que l'on ne doit
les divinités complices de vos crimes, ou plutôt de les avilir pour vous justifier. Vous ne trouverez nulle croyance dans les esprits sensés. Quelle folie de croire que Vénus ait quitté le ciel pour accompagner
point croire tout cela; il défend de proposer Paris et pour favoriser un ravisseur 1 Eh 1
A la jeunesse toutes ces narrations , soit qu'on les regarde comme des histoires ou comme des allégories, parce que les jeunes gens ne sont pas capables de faire cette distinction ,(1786). Il est aisé de voir par là de
ne pouvait-elle pas, sans sortir du séjour céleste, enlever Hélène avec toute sa cour et son palais? C'est le fol amour de Paris, c'est votre propre faiblesse qui vous a tenu lieu de Vénus; tout devient divinité pour
quel œil Platon les envisageait lui-même. Jes coupables mortels. »
Denys d'Halicarnasse a porté le mêmejugementdesfables grecques en général (1787). Strabon, l'un des plus judicieux auteurs de l'antiquité, enseigne assez clairement que Jes fables des dieux nous apprennent, sous des expressions mystérieuses, ce que les anciens pensaient des choses natu-
Dans Hercule furieux, acte V, lorsque Thésée veut consoler ce héros par l'exemple des infortunes et des crimes des dieux, Hercule lui répond (1792) : « Les exemples des dieux sont étrangers à mon infortune. Non, je ne les crois point capables des forfaits qu'on leurimpute. Jamais je ne com-
relles (1788). Mais il est nécessaire d'ajou- pris qu'un dieu pût êlre le souverain d'une
ter que tout ce qu'il y a eu d'hommes sen- autre divinité. Un dieu véritablement dieu
ses chez les Grecs ont pensé sur ce sujet, n'a besoin de personne. Laissons là les
comme les philosophes, que , si l'on n'ad- fables ridicules que nous débitent les
met cette supposition, l'on ne peut rien poètes. »
concevoir au langage des poètes, ni à la Des écrivains qui avaient de si saines
manière dont ils ont parlé des dieux sur le idées touchant la Divinité, des peuples qui
théâtre d'Athènes, en présence du peuple écoutaient avec admiration toutes ces belles
le plus éclairé et en même temps le plus superstitieux qu'il y eut alors.
§ IL — Voici comme Euripide fait raisonner Jphigénie en Tauride , acte H, sur la prétendue cruautéde Diane (1789j : «Cette déesse écarte de ses autels les profanes dont les mains impures sont souillées d'un meurtre... et je croirai qu'elle prend plaisir à voir couler le.sang des victimes humaine» ! Non, la déesre n'a point puisé dans le sein de Lalone une si aveugle inhumanité. Il n'est pas même croyable que le festin horrible de Tantale ait pu plaire aux dieux. Les sauvages habitants de ces climats, parce qu'ils aiment le carnage, ont attribué Il la divinité leur barbaro inclination. J'en
(1786) De republ., 1. u et III.
(1787) Anliq. rom., I. n, page 49.
(1788) Géogr., 1. x, page 45b\
(1789) Théâtre des Grecs, tome lli, pnjjc 25.
maximes, ont-ils pu attribuer aux dieux des folies et des crimes autrement que dans un sens allégorique?
§ III. —Personne n'ignore les railleries sanglantes qu'Aristophane a fait des dieux dans son Plutus et ailleurs. Il n'est pas étonnant que cette hardiesse ait embarrassé les savants. Comment concilier ces jeux profanes avec le respect des païens pour leurs dieux, celte censure amère des fables avec leur attachement pour une religion dont ces fables étaient l'unique fondement, la licence qu'ils accordaient aux poètes avec la sévérité qu'ils exerçaient envers les philosophes?
i § IV. — En vain, pour expliquer cette
(1790) Ibid., tome V, page 150.
(1791) Ibid., lome IV, page 525.
(1792) Ibid., tome V, page 202.
PAhT. II. TllLOL. AIICIIEOLOG. — ORIGINE DES DIEUX.
bizarrerie, l'on dira, comme le P. Brumoy (1193), qu'il y avait Chez les Grecs deux sortes de religion, une religion poétique et une religion réelle, la première pour le théâtre, la seconde pour la pratique; une mythologie pour la poésie et une théologie pour l'usage; des fables, en un mot, et un culte tout différent d'elles, quoique. fondé sur elles. C'est reculer la dilliculté
pies, sans que la religion publique et pratique en fût affaiblie. Un fol amour pour le merveilleux faisait imaginer les fables, un reste de bon sens et de respect pour la Divinité les faisait mépriser ensuite et tourner en ridicule, sans que le culte extérieur y perdît rien.
3° Si au eonlrairo un philosophe était soupçonné de ne pas croire à cette mulli-
t non pas la résoudre. Gomment ces deux tude degéniesqui étaient l'objet de l'adora
espèces de religion ont-elles pu s'établir et subsister ensemble?
Dans le système des mythologues historiens, on ne le concevra jamais. Si Jupiter, Apollon, Mercure ont été des hommes, ou ils sont réellement coupables des crimes et des folies qu'on leur attribue , ou ils ne le sont pas. S'ils le sont, comment a-t-on pu se résoudre à les adorer? N'y avait-il point d'hommes vertueux sur la terre plus dignes que ces fameux scélérats de l'encens des mortels ? ou le respect pour la vertu s'étaitil éteint tout à coup dans tous les cœurs? S'ils ne le sont pas, comment celte mythologie poétique et ridicule a-l-elle pu s'introduire contre la vérité de l'histoire , malgré le penchant qu'ont tous les hommes à ne respecter que la vertu dans des morts dont ils n'ont [dus rien à craindre?
§ V. — Dans la supposition d'une mythologie allégorique, tout se conçoit: 1° En prenant pour des dieux les prétendus génies, souverains de la nature, leurs opérations exprimées en style poétique ou en pendant que le grand nombre des circonsvieux langage, paraissent être des actions tances est allégorique, et ils se servent de humaines ; il n'est donc pas étonnant qu'on cette clef pour les expliquer. Il n'est donc
tion publique, on le regardait comme un athée qui sapait la religion dans ses fondements. Ainsi, tandis que les Athéniens riaient des plaisanteries outrées d'Aristophane, ils condamnaient Socrate à boire la ciguë (179V); ils chassaient Slilpon pour avoir dit que la Minerve de Phidias n'était pas une divinité; ils exilaient Aristote pour avoir enseigné que le soleil était tou(e autre chose qu'Apollon monté sur un quadrige.
C'est donc avec raison que le P. Brumoy a conclu de cette contradiction apparenta, qu'il fallait nécessairement supposer que les Grecs entendaient la plupart des fables dans un sens allégorique; et nous verrons que celles d'Hésiode ne sauraient être entendues autrement.
§ VI. — Si quelqu'un voulait se révolter au seul nom d'allégorie, on le prierait de faire attention que dans tous les systèmes on est contraint d'y avoir recours. Les savants les plus prévenus en faveur du sens historique des fables conviennent ce-
leur ait attribué sur de pures équivoques lus vices et les passions des hommes. 11 est possible que sur ce fondement l'on ait cru vicieux les génies que l'on avait adorés de tout temps; mais il ne l'est pas que l'on ait placé dans le ciel des hommes que l'on savait avoir été des malfaiteurs, ni qu'on leur ait attribué l'empire sur toute la nature.
2° Dès que l'on a supposé que ces génies, quoique vicieux et méchants, étaient cependant les maîtres do l'univers, les arbitres du sort des hommes; leurs mauvaises inclinations n'ont pu empêcher le peuple do leur rendre un culte; au contraire, ils n'en paraissaient que plus redoutables. Les hommes naturellement timides ont pi us de crainte pour les méchants que de reconnaissance pour les bons : nous avons vu que plusieurs nations barbares rendent un culte religieux aux esprits malfaisants dont elles croient être infestées. L'on a donc pu attribuer des crimes aux dieux, sans préjudice des honneurs intéressés que l'on était accoutumé à leur prodiguer. Les poules ont pu se donner carrière, accuser ou louer, condamner ou juslitier les dieux sur le théâtre, sans que l'encens cessai de fumer dans les lew-
question que du plus au moins, et de savoir si le fond de la mythologie n'est pas de même genre que les circonstances. Il est à présumer que tout est de même goût, et l'on espère d'en convaincre le lecteur par les remarques sur les poèmes d'Hésiode.
§ VIL — Nous bornerons-nous donc à répéter les froides allégories dont les philosophes grecs se sonl servis autrefois pour cacher le ridicule des fables ; à copier Héraclide de Pont, Zenon , Gléanthes, Ghrysippe, Plutarque, Porphyre, Macrobe chez les Latins, et parmi les modernes, Noël Le Gomte, le chancelier Bacon , et quelques autres? Ge serait un travail bien mal employé. Les savants onl rejeté avec raison toutes ces explications subtiles, et déjà l'académicien Gotta s'en moquait dans Cicéron (1795). G'étail des allusions trop ingénieuses et trop étudiées, au-dessus de la capacité de ceux auxquels on les attribuait. N'est-ce pas une imagination ridicule de prétendre que sous l'enveloppe des fables, les poètes avaient voulu cacher les plus profonds secrets de la physique, de l'histoire naturelle ou des arts? comme si ces poêles avaient été de grands philosophes, d'habiles naturalistes, ou des artistes fameux. G'elail
(17(Jô) Ibid., tome VI, page 303.
(i7Mj A Dieu ne plaise que l'on prétende justifier fcs Athéniens de la niort de Sociale, ou insinuer qu'ilb agissaient coos-qucuiunut, La condamnation
de ce grand homme fui l'ouvrage d'une cabale odieuse qui saisil le plus léger prétexte pour satisfaire sa haine.
(IT'Jj) De lu nature des dieux, liv. m» n. Ci,
OEUVRES COMPLETES DE IJEltCLER
les regarder comme inventeurs , et non comme historiens des fables, c'était suppo- , ser déjà connus des secrets qui n'ont été découverts que plusieurs siècles après. Rien n'a tant contribué à décréditer le système des allégories, quoique le mieux établi dans le fond; dès qu'une fois il a paru ridicule, on ne s'est plus donné la peine de l'examiner. ;•
§ VIII.— Loin de tomber ici dans cette erreur, l'on part du principe opposé. Au lieu d'attribuer les fables à la science sublime des poètes, on les attribue à la pro- ' l'onde ignorance des peuples : on ne les regarde point comme des mystères ,ingé- ; nieusement déguisés, mais comme des mérités simples et triviales entendues grossièrement. Cela doit paraître fort différent. Je ne crains point que l'on m'accuse d'avoir prêté trop d'esprit aux Grecs des premiers temps ; on me blâmerait plutôt de les avoir supposés tropstupides.Heureusemen' l'exemple des sauvages et des idolâtres modernes est une bonne apologie contre ce reproche.
§ IX. — Comme nous n'avons aucun intérêt à déguiser les torts des anciens allé goristes, nous n'hésiterons pas d'en faire J'énumération , et d'enchérir encore, s'il se neut, sur les reproches des mythologues historiens : 1° L'on n'a pas distingué assez soigneusement, comme l'a fait Cicéron, les dieux physiques, ou identifiés avec les différentes parties de la nature, tels que Jupiter, Vulcain, Neptune, d'avec les êtres purement moraux, comme Mars, Vénus, Némésis, la Peur, la Concorde, etc. Les premiers ont été imaginés par le peuple, par les hommes les plus grossiers; ce sont les génies adorés par les sauvages, les Titans des Grecs. Les seconds furent créés pat les poètes et sont moins anciens; 2° faute • de cette distinction, les mythologues ne se sont pas accordés dans l'idée qu'ils ont eue des différents personnages : ils prennent Jupiter, tantôt pour l'air le plus pur, tantôt pour la lumière du ciel ou le soleil, tantôt pour la planète de ce nom ; Neptune est quelquefois la mer, d'autres lois J'eau élémentaire ou la nature humide; 3° ils se sont encore moins accordés sur les allégories ou sur le sens de chaque fable, .parce ,.qu'ils n'ont pas remonté à la source qui y a donné lieu. Ils ne se sont pas mis à la place des peuples grossiers chez lesquels elles ont pris naissance; n'étant dirigé par aucune règle, chacun y a trouvé ce qui lui a plu. Rien n'était donc plus aisé que de rendre leur système ridicule : c'était le meilleur moyen de le faire oublier; nous craignons bien moins de donner dans le taux, que d'apprêter à rire à nos dépens.
ine sans pré-
§ X. — Mais si l'on , vention la mythologie historique, y trou vera-t-on moins d'inconséquences et d'idées arbitraires? J'en appelle à l'équité des lecteurs. D'abord on multiplie les personnages selon le besoin et à discrétion. Les uns admettent trois Jupiter, les autres cinq, les autres en plus grand nombre : on distingue celui de Crète, celui d'Argos, celui de Phénicie, celui d'Egypte, celui des pays atlantiques ; il en est de même des autres dieux ; 2° sans faire réflexion aux mœurs des siècles barbares , où les peuples n'avaient ni la pensée, ni la hardiesse, ni les moyens de sortir de 'chez eux , l'on fait voyager Bacchus depuis l'Egypte jusqu'aux Indes, Plulon en Espagne, Saturne en Italie, Hercule au fond de l'Afrique, et l'on attribue des conquêtes brillantes à de prétendus rois, qui devaient être h peu près aussi puissants que les chefs des Hurons ou des Esquimaux. Quand ceux-ci auront fondé un puissant empire dans leurs forêts, nous pourrons ajouter foi à celui de Saturne ou de Jupiter (1795*) ; 3° entre différentes traditions historiques également autorisées, ou plutôt également fabuleuses, on choisit celle qui s'accorde le mieux au syslèmeque l'on a cru devoir suivre, sans tenir aucun compte des témoignages contradictoires ; h" après avoir d'abord tourné eu ridicule les allégories, on est tôt ou lard forcé d'y revenir; on s'en sert pour expliquer les circonstances des fables auxquelles on ne peut pas donner un sens historique, et l'on fait ainsi des deux systèmes un mélange arbitraire; 5° en rejetant letigurisme comme un système commode où l'on trouve tout ce qu'on veut, l'on a recours à un expédient qui ne l'est pas moins, aux langues orientales dont on se sert sans règle et sans mesure, et l'on y trouve aussi tout ce qu'on juge à propos; (3° après ces bizarreries, l'on triomphe sur les inconséquences du système allégorique. S'il faut absolument dévorer des absurdités, comptons de quel côté il y en a le plus. Eussent-elles égales de part et d'autre, il faudrait en revenir aux preuves directes pour se déterminer, et sur cet article ies allégonsles ne redouteront jauiais le parallèle.
§ XI. — Eaisons mieux , retranchons du figurisme ce qu'il y a d'arbitraire et de ridicuie ; que pourra-t-on encore lui opposer? Après en avoir prouvé la nécessité, ou le réduit ici à des bornes fort étroites ; à la physique, telle qu'un peuple gtossier, ignorant, barbare, est capable de la concevoir et de l'exprimer, et aux équivoques de l'ancien grec. Les fables des dieux sont l'histoire naturelle de l'univers, les fables des héros sont. l'histoire naturelle de la Grèce,
(1795*) Oh 'm a objecté que les sauvages septentrionaux de i'Auiériiiue foui souvent des courses île cinq. cents lieues. J'en conviens; mais ce sont des peuples chasseurs qui sont forcés par le défaut de subsistance à chercher du gibier au loin ; ils ne courent point ainsi pour l'aire des conquêtes, pour
fonder des royaumes, et ils ne passent pas les mers. La même raison n'avait pas lieu à l'égard des Egyptiens, des Phéniciens ni des. Grecs, puisque Cérès ou l'Agriculture est aussi ancienne chez eux que Jupiter*
si, PART. II. THfcOL. ÂRCHEOI
on le verra plus on détail dans le chapitre suivant. Il ne dépend pas de nous de prêter au peuple des idées do physique dont il n'est pas capable, ni de changer la description que nous font de la Grèce les géographes et les historiens. Si donc on montre que toutes les fables se bornent a ces deux objets, nous accusera-t-on encore de donner des explications arbitraires?
g XII. — Ce qu'il y a de singulier, c'e>t que le Clerc, pour prouver le sens historique des fables, a voulu tirer avantage des allégories inventées par les écrivains grecs des derniers siècles. « Les philosophes, ditil, ne pouvant digérer ce que les anciens avaient écrit d'indécent et d'absurde sur le chapitre des dieux, ont eu recours à «les allégories, ont employé un style convenable à la majesté divine, et ont ainsi donné lieu aux écrivains postérieurs de corrompre l'ancienne histoire. Mais si on veut y réfléchir attentivement, continue-t-il , on verra que c'a été la croyance commune et trèsancienne de la Grèce, d'attribuer aux dieux les passions, les vices, les misères de l'humanité. Si les anciens avaient pensé autrement, quelle raison aurait-on pu avoir d'imaginer tout cela, et aurait-on osé le dire à ceux qui auraient eu des opinions plus saines sur la Divinité? Au contraire, les philosophes ont été engagés par un motif de religion et de bon sens à corriger ces vieilles erreurs, et tout le monde a dû applaudir à cette réforme. Or les anciens n'ont attribué les vices de l'humanité aux dieux, que parce que ceux-ci ont été des hommes (179G). »
§ XIII. — On ne peut disconvenir que l'opinion qui attribuait aux dieux les vices de l'humanité, ne fût très-ancienne dans la Grèce, mais on soutient qu'elle avait été précédée par une croyance plus raisonnable; que celte erreur ne vient point de ce que ies dieux avaient été des hommes, mais de ce que les Grecs avaient dégradé la Divinité en l'attribuant à de prétendus génies répandus dans toute la nature, et avaient pris dans un sens grossier ce que l'on disait de leurs opérations. Le Clerc aurait dû sentir cette raison mieux qu'un autre, lui qui a souvent rapporté les circonstances des fables aux phénomènes de la nature. C'est donc en vain qu'il insiste sur les vieilles absurdités racontées par les poètes; jamais il ne nous persuadera que les Grecs se soientavisés de propos délibéré et sans raison, de révérer comme Dieu souverain uu homme aussi méchant que leur Jupiter, tils dénaturé, mari inlidèle, frère incestueux, maître injuste, fantasque, colère, libertin, vindicatif, el qui n'a jamais fait que du mal. Si les Grecs ont vécu sous la domination d'un tel monstre, il a dû être délesté de ses sujets, el l'on a dû regarder sa morl comme la plus heureuse délivrance. Des sujets opprimés pensèrent-ils jamais a consacrer la mémoire u'uu tyran? Avant que d'adorer de tels
hommes,oules Grecs avaient déjà l'idée d'un.- divinité, ou ils ne l'avaient pas. S'ils l'avaient, comment a-t-olle pu s'altérer au point qu'on l'ait attribuée non-seulement à des hommes recommandables par leurs vertus el par leurs bienfaits , mais à des rois méchants et vicieux ?S'i!s ne l'avaient pas, outre la fausseté de celte supposition, qui est-ce qui leur en a donné celte opinion bizarre, dont on ne voit point d'exemple chez les peuples les (tins sauvages?
§ XIV. — Voilà la difficulté à laquelle le système des mythologues historiens ne satisfait point , mais qui n'a pas lieu dans l'hypothèse contraire. Dès que les Grecs ont pris pour des dieux les génies auxquels ils attribuaient les phénomènes de la nature, leur ignorance et les équivoques du langage ont aisément donné lieu aux fables les plus absurdes et aux superstitions les plus grossières. Cette révolution n'est pas arrivée tout à coup, mais insensiblement, et par des causes dont nous voyons encore tous les jours les elfets. Le mal s'est répandu de même chez toutes les nations , el a gagné de l'un des bouts de l'univers à l'autre.
§ XV. — Que les philosophes n'aient pu y remédier, cela n'est pas surprenant; il était trop enraciné, et l'on en avait oublié la source. Plus ils ont mis d'esprit et de subtilité dans leurs explications des fables, moins elles étaient propres à éclairer et à détromper le peuple. En rejetant l'opinion vulgaire, ils ne savaient quelle croyance y substiluer;jamaisi!sn'oni pu convenir entre eux d'un même système. Cicéron qui les avait lus tous, n'en trouvait pas moins obscure la question de l'existence et de la naiuro des dieux. Après avoir pesé les raisons de toutes les sectes, il penche pour le sentiment des stoïciens qui déifiaient toute la nature, mais sans être pleinement convaincu. Il fallait uu maître plus habile et plus puissant que les philosophes pour détromper le monde , et ramener enfin à la vérité les nations les plus barbares.