CHAPITRE XL
Seconde conséquence ; les principales sources des fables sont une explication grossière des phénomènes de la nature, les équivoques du langage , l'abus du style poétique.
§ I.— Il est donc inutile désormais de chercher dans l'histoire la généalogie des dieux et des héros delà Grèce, l'origine des fables que l'on en a publiées, et des monstres dont les poètes nous font la peinture; tout cela n'est fondé que sur une physique grossière et sur des équivoques de langage. Les fables des dieux, on le répète, sont la cosmogonie ou l'histoire naturelle de l'univers, telle que les Grecs la concevaient dans les siècles d'ignorance; c'est le récit des phénomènes les plus communs, selon le style d'un peuple encore barbare , qui commence seule-
(1796) Noks de le Clerc tur la Théogonie, v. 922.
nient à ré(léehir sur les objets dont il est environné, et que les poêles ont su ennoblir par l'harmonie de leurs vers. Les tables des héros sont l'histoire naturelle particulière de la Grèce et des environs, des topographies très-peu exactes et entendues à contre-sens. Les tleuves, les montagnes, les rochers, les fontaines, les torrents, les go u lires, les écueils, sont devenus des rois, des héros, des nymphes ou des monstres dans l'imagination des Grecs ignorants : les travaux que les premiers colons ont été obligés d'entreprendre pour rendre leur pays habitable, sont pompeusement décrits comme autant d'exploits de guerriers et de conquérants; enfin les changements arrivés dans le culte public sont dépeints sous^te nom de combats entre les anciens dieux et les nouveaux. Tel est en abrégé tout le fond de l'ancienne mythologie.
§ IL — L'abbé Banier rapporte l'origine des fables à plusieurs autres causes; mais si l'on y veut faire attention , la plupart ne sont que des causes éloignées, comme la vanité des peuples, la fausse éloquence des poêles et des orateurs, le défaut de lettres et de monuments. Il y ena mêmequelquesuns dont on peut contester l'influence, et qui ne sauraient avoir lieu que dans son système. Presque toutes les autres peuvent se réduire aux deux sources que l'on vient
supposa (pie \e< rivières, h s monlagnes, les rochers, les campagnes avaient pris leurs noms des héros qui les avaient habités: la môme prévention a régné longtemps parmi nous. Ainsi la topographie de la Grèce, l'élymologie des noms de lieu furent les titres de la généalogie des héros, et les monuments de leurs avenlures.
§ V. — D'un côté, les noms des dieux qui désignaient les ôtres naturels, de l'autre les noms des lieux donnés à des héros, fournirent aux poêles un fond inépuisable de ticlions ; en y ajoutant les êtres moraux personniliés, en se jouant continuellement sur les équivoques de ces termes anciens, ils bâtirent leur mythologie, éiitice monstrueux dans son assemblage, et qui s'est accru dans la suite du temps, mais dont toutes les parties sont formées sur le même plan. Il est donc absolument nécessaire de remonter à la signilicalion primitive de ces termes pour en démêler les équivoques, et retrouver les matériaux dont les poêles ont abusé : plusieurs savants que je prends volontiers pour maîtres, l'ont :>enli avant moi.
§ VI. — L'auteur du Traité de la formation mécanique des langues, est persuadé que « les anciens noms des dieux mal entendus, pris dans un sens équivoque, altérés dans la prononciation, ou rapportés par les Grecs
d'indiquer; avec cetleclef on peut expliquer (peuple menteur et ignorant en histoire
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aisément toutes les fables. Avant de le monlrer en détail par les remarques sur Hésiode, il est nécessaire de poser les principes généraux sur lesquels ces remarques sont appuyées» el défaire voir queplusieurs savants modernes ont pensé comme nous sur ce sujet.
§ III. — On ne doit point envisager les fables comme des visions d'un esprit en délire, ou simplement comme les jeux d'une imagination qui cherche à s'égayer. C'est le peuple qui en est le premier auteur; les poêles n'ont fait que les augmenter et les embellir. Si le fond des fables est l'histoire défigurée par des circonstances ridicules, le peuple n'est pas capable de l'avoir fait à dessein ; cela est donc arrivé par une erreur fortuite, et il faut en indiquer l'origine. Or, de toutes les sources que l'on peut assigner des erreurs populaires, l'ignorance des causes naturelles et les équivoques du langage ne sont-elles pas les plus communes
étrangère) à certains mots de leur langue assez semblables pour leson, leur ont donné lieu de débiter sur les histoires anciennes raille circonstances fausses et ridicules , mille contes puérils ; métamorphoses et fables de toute espèce; ce qui adonné naissance à la mythologie, c est-à-dire, à la chose du monde la (nus absurde et la plus dénuée de liaison, si on n'y porte le flambeau de l'élymologie (1797). » Mais il paraît qu'en suivant ce principe on peut aller plus loin.
§ VII. — Quand on dit que l'obscurité et les équivoques de l'ancien langage sont la source la plus féconde des labiés et des absurdités de la mythologie, l'on n'entend pas seulement parler des langues orientales, mais du grec même: on soutient que les Grecs des siècles postérieurs ne comprenaient plus le vieux langage de leurs aïeux ; lors même qu'ds l'entendaient, ils se sont attachés de propos délibéré au sens des et les plus fécondes? Quand donc le fond noms qui pouvait prêter davantage à l'imades fables serait historique, il faudrait en- gination et aux fables. La première de ces cote revenir à notre système pour en expli- deux assertions est fondée sur le témoiquer les circonstances. gnage de Platon. Dans le Cratyle, Socrate
§ IV. — La vanité, il est vrai, est entrée dit que les noms Aol^ov et "«>«? viennent de
(1797) Tome 1, n. 25, page 89.
(1798) Mémoires de V Académie, t. XXVII, p. l(î
nient suivie. Comme ce point est de consé- poètes. Ces termes ne sont cependant pas
quenee, il faut nous y arrêter quelques exactement équivalents dans les langues
moments. cultivées. Celte inexactitude ne pouvait
§ VIII. — 1° Lorsque les Grecs donnèrent manquer de mettre une confusion infinie
des noms aux différentes parties de la na- dans les noms propres, et de donner lieu à
ture, leur langue n'avait pas encore acquis bien des erreurs.
la construction régulière qu'elle reçut dans § XI. — 4-° Nous ne connaissons pas tous
la suite; le vieux grec était un langage bar- les dialectes du grec; le dictionnaire d'Hé-
bare. L'on n'observait point alors la mé- sychius peut nous en convaincre. On sait
tbo'le qui a été suivie depuis pour les seulement qu'il y en avait un propre aux
déclinaisons des noms , pour les conjugai- Ioniens; et Hérodote nous apprend qu'il y
sons des verbes, pour la dérivation des uns avait quatre différents langages dans la seule
et des autres; c'est un ouvrage des siècles lonie (1799). L'on n'a rien écrit en inacé-
postérieurs qui changea l'ancienne pronon- donien ni en laconien. Devons-nous être
ciation à plusieurs égards. Il n'en fallait pas surpris si chez les Grecs mêmes, un mot
davantage pour faire oublier la signification usité dans un certain canton était inintel-
primitive des termes. M. de la Barre observe ligible dans un autre? Il en était à peu près
très-bien dans les Mémoires que nous avons des dialectes du grec, comme des divers
cités, que le grec au temps de Platon était patois usités dans les provinces de France
fort différent de ce qu'il avait été dans les (1800); c'étaient, à la vérité, des langages
commencements; voilà pourquoi ce philo- plus polis que celui des habitants de nos
sophe a ordinairement mal réussi à donner campagnes; mais ils n'étaient pas pourc la
l'étymologie du nom des dieux. On verra également entendus partout. De là, les
dans la Théogonie une infinité de ces termes savaMs sont souvent obligés de faire des
devenus obscurs, parce qu'on n'en voyait dissertations assez longues pour montrer le
plus l'origine, et qu'ils ne subsistaient [dus vrai sens d'un terme grec ; les Mémoires de
que dans les noms propres. l'académie des Inscriptions nous en four-
On n'aperçoit pas d abord, par exemple , Dissent plusieurs exemples. De là encore la
que 'Aufirpizn, la mer, est dérivé de 'Apyi/3- variété prodigieuse dans les élymologies,
fico, c'ircumjluo ; mais quand ou fait alleu- que les anciens ont données des noms et
lion à 'A/ifi/jpuToff, on conçoit que l'on a pu surnoms des dieux; à peine en trouve-t-on
prononcer 'Afi-^tTftTjj pour 'Auytpp'OTfl, circuin- un seul qui ait toujours été expliqué de
fluens , que les grammairiens foni rapporté môme
mal à propos à rpiÇw, strideo , ou à tsî/jw, § XII. — On ne doit donc pas être surpris
tero , ou à xpiw, iremo ; que TfiTwv dieu si l'équivoque des noms propres anciens,
marin, etnom de plusieurs lacs ou rivières, dont on ne comprenait plus le sens, a
peut venir de même de "Psw, fluo , puisque donné occasion à plusieurs méprises. l°Les
Hésychius explique TptTw» par lp«û^«, (luclus noms synonymes ont été pris pour des noms
ou /lumen. différents, et ont fait multiplier les per-
§ IX. — -2° Une autre raison quia contribué sonnages. 2° Par la môme raison, l'on a
à l'obscurité de l'ancien grec, c'est la liberté souvent pris pour des dieux nouveaux ceux
que se suni donnée les poètes de changer les qUi étaient connus depuis longtemps sous
voyelles ou u'ajouterdessyllables superflues un autre nom. 3° Delà est venue la contra-
pour remplir la mesure du vers; à tout diction de plusieurs généalogies et des dif-
momenl ils mettent une longue pour une férentes histoires que l'on publiait sur les
brève, c'est-à-dire , deux voyelles au lieu dieux. Nous aurons souvent occasion de les
d'une: celte altération empêche de connaître remarquer. v
la vraie signiticalion des termes et les racines Malgré la (multilude des dictionnaires,
dont ils descendent : MîSsk, par exemple, nous n'avons qu'une connaissance très-bor-
paraît d'abord dérivé de Mï5w, imper o ; mais n£e du grec; les meilleurs sont ceux qui
en écrivant Mu8s«, l'on comprend qu'il vient n0QS apprennent la signiticalion des termes
de Maâ«w, madeo. Atwvï) parait mis pour luûw selon le bel usage , et chez les écrivains
qui vieni de Asùw. Homère a écrit Aeîbr pour polis : malheureusement ce n'est point celle
Aioç !a crainte, etc., il n'en a pas fallu davan- qUi peut servir davantage pour l'intelligence
tage pour tromper les lecteurs et pour faire ^es fables. 11 faudrait connaître le style po-
uaitre les contes les plus absurdes. ^ pulaire et les termes suranués; c'est l'obs-
§ X.— 3° Une troisième raison est l'im- CUrilé de ceux-ci qui a fait naître les fables,
perfection et la pauvreté de toutes les lan- § xill. — De môme, l'on n'entend plus
gués dans leur origine; elles ont une foule parmi nous le français que l'on parlait il y
ue synonymes, et toute» les idées analogues a quatre siècles. Les noms propres de lieux,
y sont confondues; profondeur ou lieu les sobriquets que l'on donnait alors, et qui
profond, canal, fossé , aqueduc, ruisseau , sont devenus des noms de famille, nous sont
ton laine, rivière, lac, goud're, mer, eau ou presqu'aussi étrangers que l'arabe. Combien
liqueur en général , sont mis sans dislinc- (je tables n'a-t-on pas débitées sur le compte
tiun l'un pour l'autre, surtout chez les de certaines familles, sans autre fondement
(1799) Livre j, n. 58. après y avoir sérieusement réfléchi, on ne voit pas
(.181)0) Je s>ais que l'on s'esl élevé contre Fou- en quoi il a eu lorl. tcncllc pour avoir l'ail celte comparaison ; mais
que l'allusion de leur nom ? La môme chose est arrivée chez les Grecs, et chez les autres nations. Ce n'est pas dans les dictionnaires du français moderne que nous puiserons l'intelligence des ternies rapportés par nos premiers historiens ou par nos vieux Romanciers; il faut des glossaires comme celui de Du Gange, encore celui-ei n'est-il pas assez complet : et il n'y a point eu de Du Gange chez les Grecs.
§ XIV. — Cela supposé, examinons quel a dû être et quel a été eu ell'et le langage. 1 de la mythologie. Dans le style d'Hésiode, les enfants du ciel sont divers noms ou épithètes du ciel ; les enfants de la mer sont les différents termes qui signifient les^aux ou quelques-uns des phénomènes de cet élément; la postérité du ciel et delà terre sont les êtres auxquels on ne pouvait pas assigner d'autres ancêtres, et que l'on supposait aussi anciens que Je monde. Parce que deux noms de la mer sont, l'un du masculin , l'autre du féminin , le poëte ne manque pas d'en faire deux personnages, l'un mâle, l'autre femelle (1801), de conclure entre eux un mariage dans les formes, de leur donner une famille et des descendants. De même, parce que le nom d'un animal imaginaire est du féminin , c'est un monstre qui a un visage de femme ; si c'est un mot de trois syllabes, le monstre prétendu a trois têtes ou trois corps , etc. En un "mot , un très- grand nombre de fables on été composées selon la méthode que suivent encore aujourd'hui les faiseurs d'énigmes et de logogriphes.
Les dieux sont donc maies ou femelles selon le genre de leurs noms, et comme il plaît à la grammaire : Océan, Nérée, Pontus, trois termes qui désigueut la mer, sont masculins, par conséquent trois dieux : Téthys, Doris , Amphilrite , qui expriment la même chose, sont féminins; ce sont donc trois déesses, qui, par droit de parenté, ont dû épouser les personnages précédents , et qui leur ont donné une nombreuse postérité. Nérée étant un des plus anciens noms de la mer, on l'a appelle le vieux Nérée, et ou lui assigne pour descendants une loule de noms plus modernes ou d'épiihèies, dont on a composé la famille des nymphes marines. Mais comme les règles du langage ne sont rien moins qu'immuables, on i encontre quelquefois des dieux hermaphrodites, dont le sexe n'est pas certain; ainsi l'on trouve un dieu Lunus au lieu do Luna, Pour éviter les erreurs en ce genre , on prenait la précaution salutaire de rendre les invocations conditionnelles : Sive tu deus , sive dm es.
§ XV. — Il n'est peut-être aucun terme dans la mythologie plus équivoque que celui de fils ou enfant; ou le trouve employé par Hésiode dans huit ou dix signilicalions Uiilé-
rentes , et il en a pour le moins autant dans les langues orientales. 1° Il ne signifie souvent qu'une existence postérieure; ainsi le chaos ouïe néant, qui a précédé tous les êtres, en est censé le père : la nuit ayant été avant le jour, celui-ci est enfant de la nuit. 2° ils désignent quelquefois ce qui existe en même temps, ce qui accompagne : les vents, par exemple, se lèvent ordinairement avec l'aurore, conséquemment celle-ci est appellée la mère des vents; parce que on n'a coutume de dormir et de rêver que pendant la nuit, le sommeil et les songes sont nés de la nuit. 3° Il marque la cause et l'effet : Phaëlon, la lumière, ou ce qui brille, et Perses, la chaleur, ont le soleil pour père; la paix est fille de Thémis ou ou de la Justice. Plutus, dieu des richesses, est fils de Gérés ou de l'agriculture. k° Une fontaine est souvent appelée fille d'un fleuve, parce qu'elle est moins considérable ; en bonne physique elle en est plutôt la mère. De même, les rivières sont nommées tilles de l'Océan ou enfants de Neptune, parce que celui-ci est le réservoir des eaux. 5° Le nom de fils exprime le lieu où l'on est né, où l'on habite , d'où l'on est sorti ; les premiers habitants d'un pays sont toujours enfants de la terre , les peuples maritimes sont nés de la mer, les colons voisins d'un fleuve lui doivent leur naissance; une ville bâtie au pied d'une montagne en est la fille ; un navigateur venu par mer de Libye ou d'Afrique, est fils de Neptune et de la nymphe Libye. 6° 11 désigne la ressemblance ; ainsi les belles personnes sont filles de Vénus, et les rois descendent de Jupiter. 7° Enfant est quelquefois le même que disciple, sectateur, imitateur; les guerriers sont enfants de Mars, les musiciens d'Apollon, les médecins d'Esculape , les forgerons de Vulcain. 8° La naissance d'une divinité désigne souvent le temps où elle a commencé à être honorée et connue ; dans ce sens tous les dieux , dont le culte a été introduit avec celui de Jupiter, sont appelles ses enfants. 9° Selon les mythologues historiens, ceux qui étaient nés d'un prêtre ou d'une prêtresse de quelque dieu, ont passé pour fils du dieu même; mais il seraitdifficiled'apporterdes exemples bien certains de celte filiation. 10° Celle-ci n'exprime quelquefois qu'une succession de noms, comme on l'a dit à l'égard de Nérée; de là, le dieu suprême ayant été d'abord nommé Cœlus ensuite Saturne, enfin Jupiter, Cœlus est père de Saturne, et celui-ci de Jupiter.
Homère appelle les chevaux d'Achille enfants des zéphirs, pour exprimer leur légèreté; en prenant les paroles à la lettre, on a dit fort sérieusement que certaines cavales concevaient par la force du vent (1802).
Nous verrons dans le chapitre suivant
(1801) Chez les peuples qui ne connaissent point la grammaire, on ne peul désigner les genres que par les noms de mâle ei de femelle : dans leur style un ruisseau est un mâle, une fontaine est une
femelle.
(1802) Virgile, Géorg., 1. ni ; Varro, De re ruttica, 1. i, c. 1 ; Pline, en plusieurs endroits.
que les fonctions , les attributs, les aventurcs des dieux, les cérémonies de leur culie, sont fondés sur de semblables équivoques.
§ XVI. — L'on aura sans doute beaucoup de répugnance à se persuader que les Grecs aient établi leur mythologie, c est-à-dire le fond de leur religion publique, sur des descriptions grotesques de la nature ou du sol de leur patrie, sur des allusions puériles, sur des équivoques souvent ridicules; que leurs poêles se soient occupés sérieusement de ces bagatelles; et qu'à l'aide des grades dont ils ont su les revêtir elles aient pu passer à la postérité. Mais il faut se placer pour un moment dans les siècles où celle espèce de phénomène est arrivé, et juger du goût qui pouvail y régner par celui que l'on a vu dominer longtemps parmi nous. Les énigmes, les logogriphes, les anagrammes, les jeux de mots, qui n'amusent plus aujourd'hui que les beaux esprits de villages, faisaient les délices de nos pères. On a débile fort sérieusement dans les siècles passés des fables uniquement fondées sur les équivoques de l'ancien langage, tout comme les fables grecques : telle est l'histoire de Mellusine et que ques autres romans. Ce goût décidé pour les allusions asubsis'é bien plus longtemps que chez nous; il régnait encore dans le (.lus beau siècle d'Alhènes : les poètes tragiques Eschyle, Sophocle, Euripide en sont pleins, et c'est Je sujet le plus ordinaire des plaisanteries d'Aristophane. D'ailleurs des fables nées chez un peuple encore très-grossier ne sauraient être des prodiges de finesse : plus on y veut trouver d'esprit, plus on s'éloigne du véritable sens.
« Il parait, dit l'auteur que j'ai déjà cité plus d'une fois, que les anciens peuples d'Orient aimaient les jeux de mois; on reconnaît ce même goût chez nos sauvages modernes; et dans le cours de mes observations je l'ai souvent remarqué chez les enfants qui se plaisent à corrompre les mots qu'ils savent fort bien, à dépraver les terminaisons, à rapporter les mots à d'autres à peu près semblables à l'oreille, et rient de bon cœur de leur procédé (1803). »
§ XVII. — On voit, par l'usage que les poètes on fait du préjugé qui régnait pour lors, combien il proie à l'imagination. Entre leurs mains loule la nature esl animée, tout vit, tout respire ; l'homme est environné de divinités ou de génies occupés de ses besoins : la multitude des personnages fournit des tableaux variés à l'infini et des seem s toujours nouvelles. Quoique la religion ait changé nos idées, la poésie retombe toujours uans les anciennes par une penle presque invincible, à peine peutelle se soutenir sans le secours des anciens dieux. On avait su intéresser la vanité des Grecs en leur supposant des ancêtres fabuleux, eu fai.anl de leur pays le théâtre des
plus merveilleuses aventures; on aurait pu séduire à moins.
§ XV1IL— N'oublions pas que nos premiers écrivains ont été des romanciers, comme les poêles l'ont été chez les Grecs. Quelle réputation ne se serait pas faite celui qui aurait su mettre dans ses fictions, avec l'harmonie du style, les agréments. l'intérêt, le feu, la variété des peintures dont Homère a embelli ses poèmes? on en aurait fait un livre classique, comme les Grecs avaient fait de V Iliade et de YOdyssée. Voilà ce qui mit en crédit les fables et les rendit si célèbres; outre qu'elles établissaient par les plus beaux vers du monde une opinion déjà ancienne et sacrée, elles parurent lorsque les esprits étaient dans les mêmes dispositions qu'au siècle de nos romans, mais elles furent infiniment mieux écrites. Enfin, un autre avantage, c'est (pie les poésies grecques ont été les premières; rien n'avait paru avant elles, les livres dos Hébreux n'étaient pas connus : au lieu que la réputation qu'ont acquise à juste litre le* Grecs et les Romains, fera toujours un tort infini à celles de nos meilleurs écrivains.
§ XIX. — De celte comparaison même, on peut tirer une objection qu'il esta propos de prévenir. Il ne parait point, diral-on, (pie la physique ni les équivoques du langage aient été la source de nos fables; est-il probable qu'elles aient eu plus de parla celles des Grecs et des Romains?
Il est vrai que nous avons eu, comme les anciens, deux espèces de fables. Les premières sont les contes des fées; ils ont élé apportés par les nations du Nord, on en retrouve la théorie dans VEdda des Islandais; ils sont nés de l'ignorance et de la peur. Ce sont les rêveries des peuples barbares qui se répandirent dans toute l'Europe à la chute de l'empire romain. Ces hommes grossiers et féroces, païens la plupart, croyaient l'univers peuplé de génies aériens, d'esprits lollets, de lutins malfaisants, de fées et d'enchanteurs, auxquels ils attribuaient tout ce qui arrive de sinistre dans le monde. Ces coules ressemblent pour le fond aux fables grecques sur les dieux; mais il n'y règne pas la même vivacité d'imagination; ils sont aussi froids que Je climat où ils ont pris naissance. On y trouve seulement une peinture gigantesque de quelques phénomènes de la nature, et le tableau grossier des mœurs du temps. Dans les romans des siècles suivants, les enchanteurs continuent de jouer un rôle considérable, comme les devins dans Homère et dans les tragiques.
L'aulre espèce de fables sont les romans de chevalerie qui ont imité les fables héroïques; ils sont postérieurs aux contes des fées ; on a commencé à les faire lorsqu'une valeur aventurière et la galanterie eurent tourné Ja lèle à nos pères. Parmi les paladins, comme parmi les héros grecs , les uns ont véritablement existé, quoiqu'ils n'aient peut-
(1803) Traité de la formation mécanique des langues, tome I, II. 04, pnjjc 210.
Œuvres complètes ue Reroikh. 1.
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OLUVKKS COMPLKTES BË BERGIER.
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être pas l'ait la moitié des folies qu'on leur attribue, les autres sont absolument fabuleux : mais on voit toujours dans leur histoire les mœurs, les usages, [es préjugés, les erreurs qui régnaient dans les siècles où elle a été composée.
Les unes ni les autres ne sont point ordinairement une allusion marquée aux termes de notre langue, parce que les noms des personnages et ies mœurs qui y sont décrites sont venus en grande partie des nations étrangères; parce que dans les siècles qui les ont vues naître, la barbarie n'avait fias encore étouffé entièrement les anciennes connaissances; enfin parce qu'un
autrefois du français, aujourd'hui ce sont des termes surannés. Si Hésicbius et d'autres ne s'étaient donné la peine de rassembler les termes du grec barbare, sans la comparaison que nous en pouvons faire avec les autres langues, secours qui manquait aux anciens, il nous serait encore plus impossible qu'à eux d'expliquer les noms des dieux.
Les mythologues modernes, avec toutes leslumièreset i'érndilion|[>ossibles, ont donné dans le même écueil; ils ont conçu des fables une idée trop avantageuse. Imaginet-on d'abord que les poêles aient décrit en style si pompeux des faits ou des phénomè-
reste de christianisme qui subsistait, mal- nés si peu intéressants? D'ailleurs, pour en
gré l'ignorance des peuples, les rendait moins aveugles que les anciens Grecs. Il est donc naturel que nos fables et les leurs, quoique les mêmes pour le fond, n'aient pas été écrites du même style.
§ XX. — Il est croyable, dira-t-on encore, que le bas peuple de la Grèce avait oublié la vraie signification des noms sur lesquels on avait forgé les fables; mais les philosophes n'ont pas pu tomber dans la même erreur. Comment ceux d'entre eux qui ont entrepris d'expliquer la mythologie n'en ont-ils pas d'abord aperçu la source? Ils avaient sous Jes yeux les phénomènes de la nature et le pays dont les fables étaient la description; ils parlaient la langue dont les équivoques avaient, selon nous, donné lieu aux ficiions poétiques. Un Français peut-il découvrir après deux mille ans ce qui a échappé aux regards des savants de la Grèce, beaucoup plus à portée que nous de démêler la vérité?
Celle dilficullé, capable d'éblouir au premier coup d'œil, et que l'on peut faire cou Ire to
difficile a résoudre, ruu peut la rétorq contre les mythologues historiens; ils voient de l'histoire et des événements réels, où les anciens n'ont vu que des mensonges ou des allégories. 2° Parmi les philosophes, les uns ont regardé les fables comme de pures rêveries des poètes, les autres comme des emblèmes ingénieux ; cela est évident par le
trouver le sens, il faut descendre à des minuties de grammaire, et les savants réservent leurs veilles pour un travail moins ingrat. Si l'on a eu par hasard dos idées plus vraies que les leurs, c'est que l'on a aussi des vues plus bornées; ici le succès est une morliuValio 1 de plus pour l'amour-propre.