CHAPITRE XII
Troisième' conséquence; les dogmes ridicules, les pratiques superstitieuses, le cérémonial minutieux du paganisme sont nés de la même source que les fables.
§ I. — Pour nous donner une histoire complète de l'idolâtrie, les mythologues ont eu soin de rapporter en détail toutes les superstitions et les erreurs dont elle était accompagnée, et de détruire le cérémonial que l'on y observait. Celte attention était nécessaire. Mais on peut leur faire à celte occasion le même reproche que nous leur avons déjà fait au sujet du culte des animaux pratiqué en Egypte; ils n'en ont oule'espèceYe découvertes, n'est point point fait sentir la liaison avec le principe nie à résoudre. 1° On peut la rétorquer général du polythéisme: Us ne nous ont pas
montré comment une première erreur a été le germe de toutes les autres.
§ 11.— On peut regarder comme une maladie épidémique des païens la divination ou l'envie de connaître l'avenir, et la persuasion qu'on pouvait l'obteuir des dieux, qu'ils le dévoilaient à leurs adorateurs par
texte de Platon, cité plus haut (1804). Les les oracles, par le cours des astres, par les
premiers ne se sont pas donné la peine d'en entrailles des victimes, par le vol desoi-
rechercher le sens ni l'origine; on ne s'avise seaux, par les songes, par les prodiges, lous
pointd'expliquer les coules d'un hommequi ceux qui oui parlé de ces pratiques n ont
meut de dessein prémédité. Les seconds les pas eu de peine d'en montrer le ridicule; il
crurent plus sérieuses et plus importantes ne leur eût pas été moins facile de nous en
qu'elles ne sont : ils se flattèrent d'y décou- développer l'origine, s ils avaient mieux ar-
vrir les mystères les plus profonds de la phy- rangé leur système
sique et de la morale, idée séduisante qui donnait à la philosophie un air d'antiquité respectable; voilà le piège auquel Zenon et ses sectaleurs ont été pris. 3" Platon et les autres, contents de savoir le langage d'Athènes, n'ont point songé à rechercher les termes usi lés dans les autres contrées de la Grèce ou parmi le peuple des campagnes. Y a-t-il beaucoup de savants parmi nous qui sachent la signification des noms de famille? C'était
IV. — Dans la supposition que les principaux dieux du paganisme aient élé des hommes, comment les peuples ont-ils pu se persuader que ces êtres autrefois semblables à eux avaient acquis tout à coup la connaissance de l'avenir? l'expérience nous convainc assez qu'elle n'est point l'apanage de l'humanité. La mort, eu dégageant uolre aine des liens du corps, ne lui douue^ point un privilège qui ne peut convenir qu'à une
(isOi) Ch. 10 ci-dessus, § I-.
PART. H- TI1E0L. AKUiEOLOU. — OltlCINE DES DIKUX.
nature supérieure à la nôtre : mille autels érigés aux morts ne sauraient les rendre plus
habiles.
Nous voyons, il est vrai, dès les premiers temps de l'idolâtrie, la coutume introduite d'évoquer les âmes des morts pour apprendre d'elles l'avenir. Celte pernicieuse pratique est défendue aux Israélites dans les lirres de Moïse (1805). Mais il est probable que celte opinion n'est venue qu'à la suite d'une autre plus ancienne dont elle était comme une conséquence.
Les païens, en admettant plusieurs ordres de génies, ont toujours «Hé persuadés quo ces dieux étaient par leur nature aussi supérieurs aux hommes en connaissance qu'en pouvoir, que rien ne leur était caché, qu'ils voyaient sans nuage la chaîne des destinées. Dès qu'on les croyait portés à nous faire du bien, il était naturel de conclure qu'ils voulaient nous révéler ce que nous avons envie ou intérêt desavoir, qu'il n'était question que de faire attention aux signes dont ils se servaient pour nous instruire. C'était le raisonnement des stoïciens (1806).
Par une nouvelle gradation, l'on a imaginé que les âmes des morts se trouvant dégagées de la matière, comme les génies, pouvaient participer à leurs connaissances, ou qu'étant admises à la société des dieux, elles recevaient une communication de leurs lumières. L'habitude d'interroger les dieux a donc fait employer à peu près les mêmes pratiques pour consulter les âmes ou les ombres des morts. Il y a un enchaînement entre les erreurs aussi bien qu'entre les vérités; un système ne peut nous satisfaire qu'autant qu'il remonte au principe des unes et des autres.
§ V. — Selon le récit des poètes, on a toujours mis une différence infinie entre les morts que l'on évoquait, et les dieux que J'onconsultait. Quand Ulysse, dans YOdyssée, évoque l'ombre de Tirésias (1807), quand Enée converse dans les enfers avec son père Anchise (1808), ils ne leur parlent pas comme à des divinités ; ils supposent même que ces morts ignorent ce qui se passe sur la terre. Tandis que les ombres sont errantes dans l'Elysée, et sont avides du sangdes victimes, les dieux habitent l'Olympe où ils s'enivrent de nectar ; jamais ces deux espèces d'êtres n'ont été confondues.
Dans les siècles postérieurs, lorsque les philosophes platoniciens eurent mis à la mode la théurgie ou le prétendu commerce avec les dieux, la distinction fut encore plus marquée entre ceux-ci et les âmes des morts. Ces philosophes avaient subtilisé tant qu'ils avaient pu les idées du paganisme, mais ils n'en avaient pas renversé le système : la différence entre les dieux immortels et les
âmes sorties de ce monde, est aussi ancienne que l'idolâtrie.
§ VI. — Il paraît certain que si les dieux de la Grèce avaient été des hommes, les oracles n'y auraient pas été si communs, il n'y aurait pas eu tant de cavernes d'où il sortait une exhalaison prophétique. A quel propos se serait-on avisé de loger les âmes des morts dans les cavernes? les tombeaux sans doute auraient été le seul sanctuaire des oracles. Mais dès qu'une fois l'imagination abusée eut peuplé de génies tous les coins de l'univers, il était naturel d'en supposer dans tous les antres, dont l'aspect inspirait une secrète horreur. Le son de la voix redoublé par les échos des rochers souterrains, un léger nuage souvent suspendu à l'entrée pendant les grandes chaleurs, le frisson dont on est saisi en y entrant , le bruit sourd qui se fait entendre au fond pour peu que l'on y fasse de mouvement, la vapeur humide et puante que l'on y respire et qui peut quelquefois causer des vertiges, tout cela paraissait merveilleux et surnaturel aux Grecs imbécilles, comme il le paraît encore aujourd'hui au peuple et aux enfants (1809). Il y a sans doute un génie qui habile cette grotte profonde : telle est la première conclusion que tire un esprit faible et peureux. Ce génie qui se tient là oisif, pourrait nous instruire sur nos affaires, si nous venions le consulter; nouvelle conséquence qui suit de la première. S'il se trouve là un fourbe assez habile pour profiter de l'occasion, voilà un oracle établi (1810).
Telle est vraisemblablement l'origine da celui de Delphes, le plus fameux de tous. Sans nous arrêter à ce que les anciens en ont raconté, il ne serait pas étonnant qu'une caverne eût exhalé, surtout pendant les chaleurs, une vapeur capable de faire impression sur ceux qui la respiraient. Les premiers qui osèrent en approcher, furent sans doute effrayés de l'aspect affreux qu'elle présentait et en parurent troublés; c'en fut assez pour persuader qu'il en sortait une vapeur divine.
Après toutes les précautions que l'on prenait et toutes les cérémonies que l'on faisait observer à la pythie, avant que de l'asseoir sur le trépied sacré, il y aurait eu bien du malheur si la tête ne lui avait tourné, et si elle n'avait pas prononcé quelques paroles extravagantes. Il est probable que les femmes à vapeurs furent préférées pour cet important ministère : le laurier qu'on leur faisait mâcher était un secret admirable pour provoquer l'enthousiasme. Il n'est pas plus surprenant de voiries Grecs d'alors prendre cette maladie pour une fureur divine, qu'il l'est aujourd'hui de voir le' peuple mal instruit la regarder comme un effet de la po's-
(1803) Deut. xviii, 11.
(1806) Cic, De ta divin., I. Il, n. 101.
(1807) O'hjsi., I. xi, v. 90.
(1808) Enéid., I. vi, v. 095.
(Ibwi>) Voyez dan? Pompon. Mêla, I. î, c 13, la
descriplion qu'il fuit d'une fameuse caverne de Ci-
(1810) On ne prétend point par là adopter le système de Fontcnelle
OLlVitES COMPLETES DE BERGlEIt.
session du démon. Les ignorants se rcsseinbieni partout.
Mais nous verrons sur le v. 497 «le la Théogonie, que les noms Pylho et Dclphus que portait la ville de Delphes, aussi bien (pie sa situation singulière , ne contribuèrent pas peu à la faire regarder comme un lieu sacré, et à multiplier les fables.
§ VIL — Ce même poëme nous apprendra que les astres avaient élé déifiés, c'est-àdire que l'on était persuadé qu'un génie les animait pour leur taire observer une inarche si régulière. C'était aussi le sentiment des philosophes les plus célèbres. On s'aperçut d'assez bonne heure que les diverses apparences de leur lumière indiquaient souvent des changements prochains dans la température de l'air. Virgile décrit avec son élégance ordinaire les divers pronostics I
que l'on peut tirer du soleil et de la lune pour diriger les travaux champêtres (1811). Selon lui, lorsque ces astres rendent une lumière pâle, c'est un signe certain de pluie; s'ils paraissent rouges, on est menacé du vent; s'ils sont clairs et brillants, le beau temps est assuré. Voilà donc des êtres doués d'intelligence et de l'esprit prophétique. De là l'opinion de l'influence des astres, la folie des horoscopes et de l'astrologie.
Le nom des constellations entra pour beaucoup dans la vertu particulière qui leur fut attribuée. Les Hyades, par exemple, "YkSéî, étaient ainsi nommées, parce qu'elles représentent unV ou Y sur la tête du Taureau; les Latins, qui s'imaginèrent que ce nom venait de ~Yç, Hç, pourceau, les nommèrent Suculœ: et comme il paraissait encore dérivé de "ïm, pluo, les Hyades turent regardées comme une constellation pluvieuse, quoiqu'il ne pleuve pas davantage sous ce signe que sous un autre. Les Pléiades indiquaient le temps de la navigation, parce qu'on rapportait leur nom à nUo, navigo. De même les astrologues ont débité dans la suite que les enfants qui naissaient sous le signe du Taureau devaient être forls; méchants et cruels sous celui duLion ;justes sous celui de la Balance, etc.; c'était une sottise renouvelée des Grecs.
§ V1I1. — D'où leur avait pu venir l'opinion bizarre, que les oiseaux connaissaient l'avenir et avaient le don de le prédire? il est vraisemblable qu'une observation fort simple y avait donné lieu. On avait reuiarqué que les oiseaux par leur chant ou parleurs divers mouvements, annonçaient souvent les changements de l'air, le beau Unjpsou lapluie. Virgilefait encore cette observation (1812) : «Lorsque la tempête approche, les plongeons quittent la pleine mer, s'approchent du rivage et jettent des cris aigus: les poules d'eau s'égayent sur le sable, le héron sort des marais et vole au plus haut des airs. Quand l'orage est amené par la bise, les grues se retirent dans les plus profondes vallées, l'hirondelle vole à fleur d'eau sur
les lacs et les rivières, les corbeaux se rassemblent et s'élèvent dans les nues, les oiseaux aquatiques se plongent la tête dans l'eau et la répandent sur leurs plumes, la corneille croasse et se promène seule sur le sable. Au contraire, lorsque le temps est prêt a devenir serein, les alcyons n'étendent plus leurs ailes au soleil sur le rivage, la chouette se fait entendre au coucher du soleil, l'aigle marine s'élève dans les airs et donne la chasse à l'aigrette, les corbeaux répètent leurs croassements et paraissent plus gais que de coutume. » Le poète ajoute fort judicieusement que ces animaux n'ont pas pour cela l'esprit de divination, que la diverse température de l'air agit puissamment sur eux et les alfecte diflereramenl. Riais le peuple ne portait pas ses vues si
oin : il imagina que, puisque les oiseaux pouvaient prédire le beau temps et la pluie, le calme et les orages, ils pouvaient annoncer de même les divers événements de la vie, que les dieux leur avaient donné ce talent pour l'utilité des hommes. Malgré toutes les railleries que purent faire les philosophes sur l'usage ridicule de les consulter, la gravité romaine ne s'en départit jamais , et Ciceron, qui n'y ajoutait aucune foi, ne laisse pas de l'approuver (1813).
§ IX. —Dès que l'on avait divinisé tous les êtres physiques ou moraux dont le pouvoir paraissait supérieur aux forces humaines, nousne devons pas être surpris que l'on eût fait un dieu du sommeil. L'état où il nous réduii pendant plusieurs heures consécutives, les songes qui nous surviennent alors, cette espèce d'extase où il semble que l'âme seule agisse, sans aucune dépendance du corps, paraissaient aux Grecs des phénomènes incompréhensibles, qui ne pouvaient arriver sans l'intervention d'une divinité. Selon leurs idées, les rêves étaient une conversation avec les dieux, un moyen dont ils se servaient souvent pour nous donner des lumières extraordinaires. Telle est l'idée que s'en formait Quintus dans le premier livre de la Divination. Cicéron lui démontre Ja fausseté de ce préjugé par les bizarreries, les ridiculilés, les absurdités de la plupart des songes; mais Cicéron raisonnait en philosophe, et les anciens Grecs n'en savaient pas tant. Leurs erreurs, toutes folles qu'elles sont, régnent encore parmi les esprits faibles et peu capables de réflexion ; c'est un monument toujours présent de la source où les Grecs avaient puisé les dogmes et les pratiques de leur
religion.
§ X. — L'on conçoit encore plus aisément qu'ils devaient attribuer au pouvoir supérieur d'une divinité tout ce qu'ils appelaient prodiges. Plus les peuples sont ignorants, plus ils en aperçoivent et plus ils en sont frappés : tout est pour eux merveille, signe, pronostic, annonce de quelque événement extraordinaire. Les dieux, sans doute, ne
(1811) Géorg.,Li,y, ^1812) llid., v. 501.
(1313) De la divination, liv. I, ». 75.
Si 1
PART. 11 TREOL. A.RCUEOLOG. — 0RIGJNE DES DIEUX.
chasse et
font rien on vain; il faut s'évertuer pour découvrir leurs desseins; ainsi la superstition se nourrit par les monstres mêmes qu'elle s'est formés.
Mais en parcourant l'un après l'autre tons les genres de divinations, quelle relation y trouvera-l-on avec la folie d'adorer des hommes? aucune. En supposant, au contraire, des génies d'une nature supérieure à la nôtre répandus partout, qui se mêlent de tout, qui décident de tous les événements, le chaos des superstitions païennes se développe; on voit du môme coup d'œil le principe et l'enchaînement de tous main
la
aux accouche-
les égarements de l'esprit hu-
de présider à ment s.
Janus, (-liez les Romains, était le soleil : Horace (Sat. Il, vi, 20), l'appelle Mutulinus Pater. On le peignait avec' deux ou avec quatre visages, pour exprimer qu'il éclaire de toutes parts , ou qu'il voit tout, selon l'expression d'Homère; mais, en rapportant son nom à janua, on le prit pour le dieu des portes, et on lui mit une clef à la main.
§ XIV. — L'allusion des noms fait juger de la manière dont les temples des dieux devaient être placés. Jupiter était honoré sur les plus hautes montagnes, parce qu'il est le plus élevé parmi les dieux ; de là les
J l Ml I I I • l .1 IL (MU.-! LltU HU 1111 H.O UMvUA , U'. NI IVJ
§ XI. On objectera peut-être qu'il est iou- titres de Jupiter Olympien, Idéen, Cénéen, tile de chercher de la suite et de !a liaison Capilolin, Casius, etc. Mont-jou, Mont-joui,
dans les idées des païens, que leur religion n'est point un système formé par réllexions et par principes, que c'est un assemblage bizarre de suppositions qui se détruisent. Si cela est, les savants ont tous eu tort d'en
Mont-jeu, est un nom commun à plusieurs montagnes des Gaules; il signihe haute montagne : comme on l'a traduit en latin par Mons Jovis, on n'a pas manqué de croire dans la suite qu'il y avait eudes temples ou
rechercher l'origine : l'opinion des mytlio- des autels de Jupiter sur toutes ces monla-
~ues. Neptune avait les siens sur plusieurs
logues
historiens est aussi mal fondée que celle des allégorisles. On ne pense point à expliquer les rêves d'un homme en délire, ni à donner la raison des discours d'un insensé. Le paganisme est un tissu d'erreurs, mais elles ont une cause : ce sont dos hommes ignorants et grossiers, mais néanmoins raisonnables, qui en sont les auteurs. Il est donc à propos de les suivre dans la route qu'ils ont tenue pour s'égarer, de démêler les fausses lueurs qui leur ont fait illusion; et il paraît que dans le système du sens historique des fables, il est impossible d'y réussir.
S XII. — Le cérémonial du paganisme a été puisé dans la même source que les labiés mêmes ; les équivoques du langage, des allusions souvent forcées ei ridicules ont donné lieu à la plupart de ces institutions religieuses qui ne sont devenues respectables que quand on a eu perdu de vue leur véritable origine. C'est au vieux langage de la Grèce et à des rapports de convenance que les dieux sont redevables de leur pouvoir, de leurs fonctions, de leurs talents, aussi bien que de leur sexe et de leur lamille. On a réglé sur le même fondement la manière dont ils devaient être honorés, les lieux qu'il fallait leur consacrer, les victimes qu'il convenait de leur offrir, les animaux et les productions sur lesquels ils avaient un droit particulier. Il est bon d'en apporter quelques exemples.
î XI11. — C'est le nom des dieux qui a décidé de leurs emplois. 'Ep^ôç en grec siguitie une pierre, un tas de pierres, une borne placée sur le chemin; il désigne le gain, le protit, le commerce, la conversation : conséquemment Mercure a été le dieu des vOja^eurs, des messagers-, des orateurs, des ambassadeurs, des négociants, des voleurs ; il a présidé a tous les négoces bons ou mauvais. Comme le nom de Diane sigmlio chasseuse et accoucheuse , on a uonnô à celle prétendue vierge le soin
promontoires, parce que son nom signifie ce qui domine sur ta mer, ou dans les lieux sous lesquels il y avait des eaux souterraines. {Voyez Pausan., 1. vin, c. 10.) Il en est de même d'Hermès ou de Mercure, parce que ce nom désigne un monceau, un tertre, une colline. Vulcain était honoré dans les lieux où il y avait des volcans. Le golle appelé Saronicus sinus* à l'orient du Péloponèse, était nommé anciennement *oi6>j, *<u£«aj; c'est le même nom que Uotê^ou BoiSc-if, lac de Thessalie : l'un et l'autre signilieiit un lac, un lieu plein d'eau. Comme on crut que le premier faisait allusion à<i<u§», Diane, i! fallut lui bâtir un temple sur le bord de ce golphe.
§ XV. — Selon la même méthode, les villes grecques eurent soin de choisir des divinités tutélaires dont le nom avait quelque rapport au leur. Les Athéniens honoraient singulièrement Alhéné ou Minerve; ceux d'Olympie, Jupiter Olympien ;ceux d'Argos, Junon, ,à cause de son surnom 'Ap^aç ou 'Afyein : l'ile de Chypre était consacrée à Venus, nommée en grec EMirpis. Ces allusions donnèrent occasion d'imaginer dans la suite que ces divinités étaient nées dans le lieu où on Jes adorait.
§ XVI. — La plupart des animaux consacrés aux dieux avaient quelque rapport à leurs noms, à leurs fonctions, à leur caractère. L'aigle était l'oiseau de Jupiter, parce que c'est celui qui s'élève le plus haut par son vol; le [taon appartenait à Junon, il est le symbole de l'orgueil : le cheval a Mars, parce qu'il sert à la guerre; mais on l'attribuait aussi à Neptune par une confusion grossière de '\tzkqç, cheval, avec hippos, eau, fontaine, rivière. On donnait le lion à Vulcain, parce que c'est un animal des pays méridionaux, et par une allusion abusive de Xc«iv«, une lionne, avec ^tatvu, échautfer. Le serpent et le coq étaient a Esculage, dieu de la médecine, parce qjau,
le premier est le symbole de la santé, et que lu nom du second ' AL-xrwp peut signifier ranimai qui fait quitter le lit. Les pigeons et les moineaux étaient les oiseaux de Vénus, a cause de leur lubricité.
On immolait des victimes blanches aux dieux célestes, parce que le blanc est une couleur lumineuse, et des victimes noires aux dieux infernaux, parce que le noir représente les ténèbres de l'enfer. On sacrifiait des chiens à Hécate, qui est la June, parce que cet animal, en aboyant, chasse, disait-on, les spectres envoyés par Hécate, c'est-à-dire parce que les chiens aboient pendant la nuit et souvent au clair" de la lune. Pour détourner les influences de la canicule, les Romains lui immolaient des chiens roux, près de la porte Catularia. A Cybèle qui est la terre, et à Cérès, on dirait des pourceaux, parce qu'ils touillent la terre et endommagent les moissons. C'était la viclirae la plus commune dans les sacrifices, parce que c'est l'animal dont la chair a Je moins besoin d'apprêt pour être mangée, et qui est Ja plus délicate au goût des peuples de la campagne. Lés festins des amants de Pénélope dans YOdyssée, consistaient principalement en viandes de porc, et ce mets fait encoreaujourd'hui labasedu régal dans les fêtes et les noces de village. Aux dieux Lares, on sacrifiait presque tous les animaux domestiques et les hirondelles, parce qu'elles nichent dans les cheminées; ù Baccnus, les chèvres et les boucs, parce qu'ils broutent la vigne. Ainsi des autres.
§ XVII. — Rien n'est plus connu que la vertu singulière que les anciens ont attribuée à l'eau de quelques fontaines; l'équivoque d'un terme a souvent contribué à faire naître ce préjugé. Les eaux de la fontaine Salmacis, dans la ville d'Halicarnasse, étaient troubles et bourbeuses (obscœnœ). En prenant celte épithèle dans un sens odieux, on imagina qu'elles avaient la propriété de rendre efféminés ceux qui s'y baignaient : Ovide a fondé sur cette opinion une de ,ses métamorphoses (1814), et Strabon recherche vainement d'où celte erreur a pu naître (1815). Le nom de la fontaine Juturna en Italie], dérivé mal à propos de juvo, fit croire que son eau était salutaire pour les malades, et ils en allaient puiser dans cette confiance. On ne manqua pas d'en faire une nymphe sœur de Turnus, à cause de la ressemblance du nom (1816). Pline raconte que les brebis qui buvaient dans la rivière Mêlas en Réolie, devenaient noires; que celles qui buvaient dans le Xanlhus près de Troie, devenaient rousses ; il pense que ces deux rivières avaient tiré leur nom de cette propriété. Tout au contraire, c'est l'allusion de Ms).«; noir, et
(1814) Livre iv.
(1815) Géogr., |. xîv.
(1810) Servius, in-12,5 Enéia.; Vapbon, liv. iv, n. 6.
(1817) Histoire naturelle, liv. n, c, lUo.
îavGôf roux, qui avait donné lieu a cette fable (1927). Il y en a bien d'autres de cette espèce dans Piine.
Bayle a observé que la superstition des Romains était excessive à l'égard des noms. « A Rome, quand on levait des soldats, on prenait garde que le premier qui s'enrôlait, eût un nom de bon augure. Dans les sacrifices solennels, ceux qui conduisaient la victime devaient avoir un de ces noms-là. Quand on procédait à l'adjudication desfermes publiques, on commençait par le lac Lucrinus, et tout cela boni ominis ergo, afin de porter bonheur. Cette superstition était si grande, qu'au rapport de Festus,les dames romaines offraient des sacrifices à la déesse Egérie pendant leur grossesse, parce que ce nom d'Egérie avait dans leur langage une grande relation aux accouchements (1818).
§ XVIII. — L'auteur du Traité de la formation mécanique des langues, dont nous empruntons volontiers les remarques , est persuadé de même que la prononciation vicieuse d'un nom suffit pour introduire de fausses opinions. La tour Saint-Vrain, près de Grenoble, est appelée abusivement par le pt-uple, tour Sans-Venin ; de là on a conclu que les animaux venimeux mouraient dès cju'ils en approchaient, ce qui est démenti par 1 expérience. — Rien de moins rare, continue le même auteur, que de voir Je nom ou la signification d'un mot donner naissance à une histoire qui reste répandue dans le vulgaire longtemps après que la signification du mot est perdue pour lui. L'opinion populaire que le jugement dernier et universel se tiendra en Palestine dans Ja vallée de Josaphat ne vient que de ce que le nom Josaphal signifie jugement de Dieu (1929).
Donnons-en un nouvel exemple tiré des anciens. Les Indiens avaient autrefois deux langues, c'est-à-dire deux langages différents. En prenant de travers Je terme de langue, un écrivain ancien a dit que les peuples de l'Ile Tapobrane, aujourd'hui Ceylan, avaient la langue fendue en deux et double jusqu'à la racine, que par ce moyen ils pouvaient entretenir deux personnes à la fois en deux langages différents, etc. (1820). Equivoques des termes, fausses allusions, prononciation vicieuce des noms; telle est la source Ja plus abondante des fables anciennes et modernes.
Il n'est donc pas nécessaire de chercher de grands mystères dans les erreurs et les cérémonies du paganisme; ce ne sont point des philosophes qui en sont Jes auteurs, mais des hommes simples , des peuples grossiers; la clef la plus nécessaire pour en pénétrer le sens, est de faire attention aux idées communes et aux usages des peuples de la campagne : ils se ressemblent dans
(1818) Pensées sur la comète, § 51.
(181D) Tomel, D. 188, page 141,
et 207, page
('.820) DioPuuk de Sicile, liv. u, n. 31 , lonie I,
page 520.
SJS
PART. 11. THEOL. ARC11EOLOG. - OltlCIN't; DliS OIEUX.
S Ai
tous les siècles. Dans le sein môme du christianisme, si l'on n'avait soin de les tenir en garde contre les superstitions anciennes, ils ne seraient encore que trop enclins à y tomber; les équivoques du langage seraient un piège aussi dangereux pour eux, qu'elles l'ont élé pour les Grecs et les Romains.
§ XIX. — Les mystères institués on l'honneur de plusieurs divinités rappellaient encore ans païens les anciennes idées qui «raient élé le principe de leur religion. Ceux de Cérès à Eleusis n'étaient d'abord qu'une représentation des usages et des travaux de la vie champêtre, du bonheur et de la paix dont on jouit dans cet état, par conséquent une leçon utile pour les mœurs, quoiqu'on y ait mêlé des abominations dans la .suite (1821). Ceux de Bacchus étaient dans leur origine le tableau de la culture des vignes et des attentions nécessaires pour faire le vin : niais un excès de gaîté y ayant introduit la peinture des effets de celle boisson dangereuse, toute la cérémonie devint une école de libertinage (1822). Ceux des di^ux Cabires, dans l'Ile de Samolhrace, n'avaient pas un objet moins simple ni moins innocent, selon le témoignage de CicéroD. « Lorsqu'on vient à les expliquer, dii Velleïus, et à rendre raison de leur institution, l'ou y trouve plus de lumière sur la physique que sur la nature des dieux (1823J. » Ainsi tout concourt à nous ramener au spectacle de l'univers, comme à la seule cause qui ait donné naissance aux dieux du paganisme.
§ XX. — L'on a dit ci-devant (182i) que la mythologie égyptienne était fondée comme telle des Grecs sur des allusions et des équivoques de langage, que c'était la seule raison qu'ils avaient eue de choisir certains animaux pour représenter telle ou telle div.nilé; c'est ici le lieu d'en donner la preuve; mais il y a sur cela quelques observations a faire.
1° Il est fort incertain si les dieux étaient absolument les mêmes en Egypte et dans la Grèce, si Osiris est Bacchus, Anubis Mercure, Bubastis Diane, etc. Ce sont à la vérité des personnages qui ont quelque ressemblance ; mais quand il a élé question de prononcer sur leur identité, les auteurs ne se sont point accordés. Les uns prétendent qu'Osiris e^t le soleil , d'autres le Nil , d'auli es Bacchus; tantôt on nous dit qu'lsis est la terre, tantôt que c'est la lune, Junon, lo, Cérès ; quelques-uns la prennent pour Téthys : Anubis est quelquefois Mercure, d'autres fois Esculape. Diodore de Sicile a remarqué celle confusion (1835) : ce qui prouve que les Grecs uni connu très-superficiellement les dieux d'Egypte, qu'il y a
peu de fond } faire sur leur récit. i\ parait que les Egyptiens eux-mêmes n'ont pas toujours attaché la môme idée au même nom, que de là esl venue en grande partie l'obscurité de leur mythologie.
2° Nous n*» sommes pas mieux instruits du sens qu'ils attachaient aux divers symboles usités parmi eux. Il n'est pas certain qu'un bœuf ait toujours désigné Osiris , un chien Anubis, un enfant Horus, etc., ni que le même symbole ait eu le même sens partout.
3" Nous connaissons encore' moins l'ancienne langue des Egyptiens que leur religion , et les Grecs ne l'entendaient pas mieux que nous. Il est donc fort difficile de savoir ce que signifiaient les noms qu'ils donnaient à leurs dieux ; jusqu'à présent on n'en a parlé que par conjecture, et l'on doit se défier beaucoup de ce qu'en ont dit les anciens et les modernes.
Au milieu de ces épaisses ténèbres, il pnraît cependant incontestable qu'Osiris était la principale divinité des Egyptiens; aussi ce nom peut signifier en général maître ou seigneur. Sir, en hébreu, commander, avoir l'autorité : 'A-n^poç en grec, haut ou élevé, selon Suidas : OEsar, en Etrusque, était le nom de Dieu, à ce quo dit Suétone. Il peut encore exprimer le soleil, comme islpio? chez, les Grecs : enfin Siris était Je nom du Nil chez les Ethiopiens, selon le témoignage de Pline, comme Sihor en hébreu , et il y a une rivière Siris en Italie près de Tarenîe. Pausanias nous fait observer que les fêles d'Osiris avaient un rapport marqué avec le Nil (1826). Ces diverses significations, que Plutarque a rapportées, ont occasionné les fables que l'on a débitées sur Osiris , et la confusion de ce personnage avec plusieurs divinités grecques.
§ XXI. — Porphyre, cité par l'abbé Banier (1827), rapporte une prière des prêtres égyptiens, où le Soleil est appelé la'première divinité. Selon Diodore (1828), Osiris et 1ms, le Soleil et la Lune, ont été les premiers dieux des Egyptiens : Hérodote semble insinuer que c'était Vulcain (1829). C'est que l'on a quelquefois confondu Vulcain, dieu du feu et de la chaleur, avec le Soleil, dieu de la lumière; voilà pourquoi les Egyptiens supposaient le Soleil fils de Vulcain.
Au contraire, Osiris pris pour le Nil était selon eux le père des fleuves, lo seigneur des eaux; el comme Dionysius ou Bacchus chez les Grecs était te maître de toute nature humide, selon l'expression de Pindare, il n'en fallut pas davantage pour faire dire à. quelques-uns qu'Osiris était Bacchus , comme Hérodote le rapporte. C'est ainsi que sur la plus légère ressemblance les
(18-21) Suint Clément d'Alex., Exliorl, aux génitif, |i;i^'C 17.
(1822) Hérodotb, I. il, ii. 68.
( i82ô) De la nature des dieux, I. i, n. 119. llXi4) ( li. 7. § (J.
ijibi ) flhi. -uiiv., tome I» page 50.
(1826) IJvre x, c. 3-2.
(18-27) Histoire universelle, loin; U, IiY. IV, c. 1,. page 415.
(1828) Tome Lpage 2.~>.
(L82D; Liv. m, u. 112.
OtXYKES CO.VPLLTES 1>E BEIIC1EU.
Egyptiens et les Grecs ont confondu leurs dieux sans y regarder de plus près.
§ XXII. — Mois de quelque manière que l'on envisage Osiris, le bœuf a pu en être le symbole par une équivoque.
1" Sar, Sir, qui signifie en hébreu maître ou seigneur, désigne aussi un bœuf ou un taureau : de même en grec Tavpo; désigne une montagne, un bœuf et un homme puissant : Tripot, magniou magnâtes. Il est donc à présumer qu'en égyptien Osiris a eu le même sens et qu'il a fait la même équivo* que, qu'il a signifié tout à la fois le plus grand des dieux et Je plus gros des animaux.
2° Le même terme qui exprime un rayon dans les langues orientales , exprime aussi la corne des animaux ; de là les rayons dont la face de Moïse était environnée, ont été appelés des cornes. Par la môme confusion l'on a pu désigner en égyptien les rayons du soleil par les cornes d'un bœuf. Telle est l'origine de la coutume des Grecs d'immoler au Soleil un taureau avec les cornes dorées.
3° Osiris pris pour le Nil ou pour le dieu des fleuves, a pu être représenté de même. Dans la plupart des langues le même mot signifie un bœuf et un iïeuve ou un canal. ixvpoç en grec, selon Suidas, est le canal de l'urètre, et c'est le nom d'une rivière dans Sophocle. Txvpioç est l'ancien nom du fleuve Hiiycus, au rapport de Pausanias (1830). Les" diverses branches d'une rivière ou ses embouchures sont appelées des cornes /«para. Aussi les Egyptiens, selon Diodore .'1831), parlaient d'une métamorphose du Nil changé en taureau ; les Grecs racontaient >n même chose du fleuve Achéloùs : de là l'histoire de la corne qui lui fut arrachée par Hercule, la coutume de sacrifier des taureaux aux fleuves, les noms de Taureus et ïauriceps donnés à Neptune. Euripide dans Jpkigénie, dit que Nestor portait pour enseigne sur ses vaisseaux ia figure du fleuve Alphée aux pieds de Taureau. Ou voit la source de toutes ces imaginations et de l'usage où étaient les sculpteurs de représenter les lleuves sous la figure de taureaux. (Voy. Elien, 1. ii.)
4° Enfin par la même équivoque Bacchus, dieu des liqueurs, est appelé par les poêles Tauricornis, Tauriceps, Tauriformis, Tuuriphagus (1832). Le taureau a donc pu caractériser en Egypte Osiris pris pour Bacchus.
§ XX111. — Les mêmes allusions ont fait prendre la vache pour symbole d'isis, et lui en ont fait donner la tète. Isis était l'épouse d'Osiris, la reine des dieux; le bœuf ou le mâle était le sigue du mari, la femelle devait l'être de l'épouse, tout comme elle était chez les Grecs la victime dé-
vouée à Junon. Isis confondue avec la Lune, avait pour enseigne le croissant, dont les cornes de vache étaient la figure. Elle était ainsi représentée à Elis, selon Pausania». (L.vi, c. 24.) Prise pour la Terre ou pour Cérès, elle avait droit sur l'animal employé au labourage : enfin , considérée comme Téthys ou la Mer, elle avait la même relation avec les vaches que Neptune avec les taureaux. La plupart des fables et des pratiques de l'idolâtrie ne sont pas fondées sur des titres plus authentiques ni plus sérieux que ceux-ci.
^ Il faudrait savoir plus sûrement cp que c'était qu'Anubis, pour deviner ce que signifiait sa tête de chien, et pourquoi l'on peignait cet animal à côté de lui. Etait-ce la canicule ? Dans ce cas l'équivoque était la même en égyptien qu'en grec, ou Kûwv signifiait un chien et une lumière étincelante, telle qu'est celle de l'étoile nommée pour ce sujet la canicule. Etait-ce Mercure, Dieu des voyageurs; alors il lui fallait un chien, comme les voyageurs ont coutume d'eu avoir. Si c'était Esculapè, Dieu de la santé, on ne voit plus quel rapport il avait avec les chiens (1833). Quoi qu'il en soit, on prétend qu'Anubis faisait allusion à l'hébreu JSobeah, aboyer ; c'est donc encore une équivoque qui est la source de cette représentation.
Il en est de même de Bubastis, Diane, déesse de la chasse; elle était représentée par un chat, parce que Bubastis exprimait cet animal en égyptien, selon Etienne de Byzance, et parce que le chat en Egypte donne la chasse aux aspics et à plusieurs autres animaux nuisibles. C'est la remarque de Diodore (1834).
§ XXIV. — On peut se dispenser de pousser plus loin ce détail. Ceci suliit pour prouver que les idées ridicules des Egyptiens, aussi bien que celles des Grecs, n'étaient souvent fondées que sur des allusions puériles et sur l'équivoque des noms propres, que la mythologie et Ja religion de eesdeux peuples ont été formées selon la même méthode. Doit-on en conclure que les Grecs ont emprunté la leur des Egyptiens? C'est ce que nous examinerons dans le chapitre quatorzième.