CHAPITRE XIII
Que doit-on penser des héros? leurs fables sont-elles de même nature que celles des dieux ?
La persuasion dans laquelle ont été les mythologues historiens, que tous les héros célèbres dans les fables ont réellemen' vécu, n'a pas peu contribué à leur faire envisager les dieux comme autant de per-
(1830) Pausan., 1. h, c. 52.
(1851; Diodoke, tome 1, page î!2.
(1852) Diouoke, loinel, 1. in, page 462, observe que les peintres et les sculpteurs représentaient l'ancien Bacelius avec des cornes, parce que les pieiniers vases dont on s'est servi pour boue ont
été des cornes de bœuf.
(1853) l'eut-ètre croyait-on en Egypte, comina ou le croit encore ailleurs, que les chiens peuvent guérir une plaie en la léchant.
(1834) Tome I, 1. i,p«ge 184.
Si'J
PART. II. THEOL. ARU1EOLOU. — OUlGlMi btiS DIEUX.
sonnages
aussi réels: il est difficile de porter sur ces deux espèces d'êtres uu jugement différent. Leur existence est prouvée par les mêmes témoignages, par le récit des poètes, par la tradition constaiïto de toute la Grèce, par une multitude de monuments. L'on a fait sur les uns et sur les autres à peu près les mômes fables: si celles qui ont pour objet les béros, sont dos restes de l'ancienne bistoire, on ne voit pas pourquoi celles des dieux seraieut autre chose. C'est donc par engagement de système qu'il a fallu les expliquer de même.
Au contraire si l'on soutient que les dieux sont des êtres imaginaires, et leurs fables des allégories, n'est-on pas forcé conséquemment de nier l'existence des béros ? voilà donc l'histoire grecque et toutes les. anciennes traditions reléguées au rang des fables. Malgré le témoignage exprès du Sage qui nous apprend que l'on a rendu uu culte divin à des hommes, malgré l'attestation des historiens et des philosophes qui enseignent unanimement que l'on a décerné les honneurs suprêmes aux bienfaiteurs des nations, nous voilà réduits à ne plus voir que des fantômes dans tous les êtres divinisés par les païens. Il n'est pas nécessaire de relever toutes les conséquences que traîne à sa suite un système s; hardi.
Que la critique cesse de s'alarmer ; on ne prétend pas nier absolument l'existence de tous les héros de la Grèce, mais on soutient que cette existence n'est pas aussi certaine qu'on le croit communément; que quand elle le serait, cela n'empêche pas que leurs fables ne soient allégoriques. Qu'il y ait eu ou non plusieurs hommes nommés Bacchus ou Hercule, cela est indifférent; il nous suÛit de prouver qu'ils n'ont point fait les actions qu'on leur attribue, que leur histoire a été forgée sur une iausse explication des travaux par lesquels on a rendu la Grèce habitable et fertile, et sur une topographie mal entendue de ses diverses contrées.
D'abord celle opinion n"a rien de contraire au témoignage uu Sage qui nous apprend que les païens ont adoré leurs rois par un excès d'adulation, et leurs propres enfants par une folle tendresse. En Asie, on a rendu u quelquessouverains, môme pendant leur vie, les honneurs divins. Nous voyons dans Daniel, les courtisans de Nabuchodonosor lui adresser leurs prières comme à un dieu (1833) ; ce prince ordonne par un édil à ses sujets , sous peine de mort, do se prosterner devant la statue qu'il avait fait élever (1836]. La môme chose est-elle arrivée en ivypie '! nous l'ignorons ; Diodore
de Sicile l'alliraie (183?); Hérodote le nie (J838). Dans la Grèce, les Athéniens érigèrent des temples à Thésée qu'ils regar-
(1835) Dan. VI, 7.
(\Hôb) Ibid., 5.
11857) Tome 1, I. i, MCI. 1, |>.
1I808) lltRODOIE, l. u, u. 9*.
(18.39) Uc republ., '.. n ci lu.
daient comme un de leurs rois, et ils bâtirent une chapelle à Sociale. Les Romains ont adoré Romulus sous le nom de Quirinus, et les Ames des morts sous le nom de dieux mânes: Cicéron éleva un oratoire à Tullia'.sa fille. Le Sage n'a donc rien dit des païens qui ne soit exactement vrai.
S'ensuit-il delà que le très grand nombre des dieux, les dieux principaux, les. dieux anciens, ont été des hommes? Bien moins: les excès dont nous venons déparier n'ont jamais pu venir à l'esprit des peuples encore barbares.
S'ensuit-il du moins que tel ou (el demidieu a véritablement existé? Non: c'est assez qu'un seul héros ait reçu les honneurs divins, pour que les historiens el les mythologues aient pu croire que la môino chose était arrivée à une infinité d'autres. C'est donc par l'examen de chaque personnage en particulier, et non par une présomption générale, qu'il faut juger s'il est réel ou imaginaire.
Comme le doute que nous voulons jeter sur l'existence des héros doit paraître fort extraordinaire, nous ne pouvons nous dispenser d'alléguer l^s preuves sur lesquelles il est fondé, quoique la vérité de notre système n'en dépende eu aucune matière.
1° Ce n'est pas un attentat nouveau de rejeter absolument toute l'histoire héroïque, de donner ainsi atteinte à l'existence des héros les plus célèbres; plusieurs anciens auteurs ont eu cette hardiesse. Nous avons déjà vu que Platon s'est également inscrit en faux contre les fables des dieux et contre celles des héros. Il ne veut pas que l'on ajoute foi à ce qu'Homère et les autres racontent de la fureur d'Achille, des bassesses de Priam, des brigandages de Thésée el de Pirithoiis,des guerres que les héros ont faites aussi bien que tes dieux à leurs plus proches parents (1839). Diodore de Sicile soutient que les Grecs se sont attribué mal à propos plusieurs héros qui n'étaient point nés chez eux, et qui avaient élé connus chez les Egyptiens longtemps avant que les Grecs en eussent entendu parler (1840). Pausanias qui rapporte une intinilé Ue traditions contradictoires des différentes villes de la Grèce, fait profession de n'y ajouter aucune foi.
2° Les anciens mêmes n'ont jamais décidé nettement si Hercule et Bacchus étaient deux dieux ou deux héros; selon Hérodote, les Egyptiens les revendiquaient comme deuxue leurs anciens dieux, les Phéniciens adoraient Je second, avant qu'il fût connu des Grecs (1841). Vairon était persuadé qu'Hercule et Castor étaient le même personnage que Deus jidius ou Sancus chez les Sabius;or celui-ci notait pas un homme (184-2). Hésiode met Baci bus au nombre des demi-dieux ; cependant Héraclide de Pont
(1840) Histoire univ.t 1. l, secl. 1, c. 13; 1. ni, à la tin, et I. v, c. 45.
(1841) Hérodote, I. u, n. 07 el 92.
(1842) Voyez ses paroles, c 9, § 15.
ŒUVRES COMPLETES DE BEHCIEIl.
est persuadé que son nom n'exprime rien autre chose que le vin. Ceux qui expliquaient les fables des dieux dans un sens figuré, entendaient de môme ce qu'on l'on publiait des héros. Le mémo Héraclide tourne en allégorie ce qu'Homère a dit des voyages d'Ulysse dans l'Odyssée, aussi bien que les combats des dieux chantés dans V Iliade; s'il a cru l'existence d'Ulysse, il n'en a pas ajouté pour cela plus de loi à ses aventures.
3° Dion Chrysoslome dans son discours 2% soutient que jamais les Grecs n'ont pris Troie, et il le prouve par plusieurs raisons. Hérodote (I. h, n. 83) appelle l'histoire de ce siège un discours insensé, pc-rcuov ).6yov. Le savant Bianchini regardait ['Iliade comme une allégorie; Thucydide, dans le préambule de son Histoire, représente les premiers Grecs comme un peuple nomade et vagabond, qui n'avait ni demeure fixe ni aucun lien de société; il ne lient aucun compte de ce que l'on disait des temps héroïques ou fabuleux. Après deux mille ans qui se sont écoulés depuis Thucydide, sommes-nous plus à portée de vérifier les faits, que cet habile historien?
k" Plusieurs savants modernes, frappés de cet exemple, ne se l'ont aucun scrupule de révoquer en doute l'existence des héros Grées; nous nous contenterons d'en citer deux qui ont écrit récemment. « Dans les siècles d'ignorance ou l'on écrivait l'histoire sans critique, on faisait venir les Français de Francus, petit-fils d'Hector, les Bretons de Brutus, les Mèdes de Medus, fils de Môdée; les Turcs de Turk, fils de Japhel. On avait toujours tout prêt quelque prince imaginaire d'un nom identique à celui de chaque peuple dont on le disait auteur. Malgré le silence des monuments historiques, son nom forgé sur celui de la nation sufiisait pour admettre son existence. Je ne sais si l'histoire, surtout l'histoire ancienne est suffisamment dégagée do ces noms, do ces faits, de ces étymologies inventées à plaisir. Le plus sûr est de les regarder comme fabuleux, à moins que le récit ne soit accompagné de particularités vraisemblables et bien liées avec l'histoire du temps, et de chercher ailleurs l'origine du nom des villes et des nations. » Tel est le sentiment du savant auteur qui a traité de la formation mécanique des langues (1843).
« Pour adopter, dit M. de Bougainville, cette transmutation de fables théologiques la plupart, ou physiques, en faits réels, il faut se résoudre à placer ces aventures prétendues des premiers Grecs dans un temps dont non -seulement l'histoire se serait perdue, si elle avait jamais existé, mais dont il ne pouvait jamaisexisteraucune histoire; puisqu'il ne s'y passait alors aucun événement général, puisqu'alors, suivant ies plus anciennes traditions des Grecs eux-mêmes,
les naturels tombés dans la plus grossière ignorance, n'avaient pas encore pensé à se réunir pour former le plus chélif village ou la plus faible nation (1844).
Si l'on veut réfléchir un moment sur l'ancien état de la Grèce, on sentira combien ces observations sont solides. Les peuples barbâtes, tels qu'ont été les Grecs pendant un grand nombre de siècles, n'ont point de monuments Historique?, ne pensent point à noter les événements. A-t-on trouvé chez les sauvages de l'Amérique des traditions fidèles qui nous apprennent les noms, la famille, les actions de leurs premiers chefs? « On ne peut rien tirer des sauvages en général touchant leur origine, dit un auteur qui avait soigneusement étudié leurs mœurs; n'ayant point de lettres, ils n'ont point aussi de fastes ni d'annales sur lesquelles ou puisse compter. Ils ont seulement une espèce de tradition sacrée qu'ils ont soin d'entretenir (1845). » Selon les mythologues historiens, les fables sont venues en grande partie du défaut de lettres et de monuments; cela n'est pas douteux:
comment donc, sans lettres et sans monuments, a-l-ou pu conserver pendant cinq ou six cents ans les noms, la généalogie, le règne, la postérité, les aventures des dieux et des héios? Il y a bien moins d'inconvénients de supposer les premiers temps de la Grèce absolument inconnus, que d'en faire un système au hasard, où rien ne se trouve lié, où tout est fabuleux et fautif.
Quand il est question d'établir des faits historiques, il faut peser et non pas compter les témoignages. Les premiers écrivains Grecs ont été postérieurs de deux cents ans à la guerre de Troie où se sont trouvés les derniers héros. L'époque môme de cette guerre n'est établie que sur le nombre des générations, et les poètes ont pu augmenter ce nombre ou le diminuer à leur gré; personne n'était en état de les démentir: leurs contradictions et les embarras des chronologistes nous en convainquent. Point d'écritures, point de monuments dans ces temps-là qui aient pu conserver la multitude de généalogies dont Homère est l'auteur ou le compilateur. Quelle certitude ont pu avoir les historiens plus récents de la réalité des personnages que le poète a créés ou arrangés comme il lui a plu? Ils ont recueilli, comme lui, les traditions des différents peuples, et ces traditions se contredisent.
Strabou nous apprend que les trois villes du Péloponèse, nommées Pylos , {(retendaient toutes liois être la patrie de Nestor et le siège de son règne: si les traditions postérieures à Homère étaient encore si incertaines, t|ue doit-on penser de celles des siècles précédents (1846).
Lorsque les Grecs commencèrent à jeter les yeux sur le chaos de leur mythologie,
(1845) Tome II, n. 211, page 250.
tt8il) Mém. de l"Acad., loine XXIX, page 27.
(ltfiaj Mœurs des sauvages, loaie I, page 93.
( î 8 iG) Siiub., Céogr. I. vin, dans la description.
de l'Elide.
PART. 11. T1ÏE0L. ARCIIEOLOG.— ORIGII1E DES DIEUX.
SU
cet édifice bizarre était construit depuis longtemps. Les fêtes, les mystères, les cérémonies, les traditions étaient établis depuis plusieurs siècles, et la religion avait tout consacré. Comment vérifier des événements auxquels on ne tenait que par une chaîne imaginaire? C'est comme si à la naissance des lettres dans les Gaules sous l'empire Romain, on avait voulu découvrir quels avaient été les premiers colons de nos provinces, et rechercher leur généalogie par le secours des poésies ou des cantiques des bardes et des druides.
La superstition grossière des Grecs avait couvert d'une nuit épaisse tous les siècles précédents; partout on voyait des monuments, mais récents et érigés par l'ignorance, partout on marchaitsur les fables. Le langage, altéré par la succession des temps, ne laissait plus apercevoir le sens des anciens noms: au lieu devoir qu'une montagne ou un torrent avait été changé en personnage, on crut qu'un héros lui avait donné son nom; autant de noms anciens, autant de héros divers. Voilà les archives des Grecs et les titres de leurs traditions, la topographie de leur pays. Ceux qui voulurent aller chercher des lumières en Egypte, eu rapportèrent de nouvelles erreurs. Ils lurent tous étonnés d'y retrouver leurs dieux; pouvaient-ils ne pas y retrouver la nature? on leur montra môme des personnages qu'ils s'obstinaient à regarder comme des héios nés chez eux: preuve convaincante de l'authenticité de leurs traditions. Avant l'établissement des Olympiades, tout est fable, fiction pure dans l'histoire de la Grèce, sinon pour les personnages, du moins pour les événements. Les historiens,
avait dirigé les poêles dan? la composition des fables. Le I'. Brumoy observe quo les Athéniens voulaient ôt-re flattés par leurs auteurs dramatiques; et ils furent toujours servis à souhait. VOEdipe à Colorie de Sophocle avait été fait pour exalter les Athéniens au préjudice des Thébains; les Euménides d'Eschyle avaient pour but do fortifier l'alliance de ces mômes Athéniens avec les Argiens et de rendre sacrées les décisions de l'aréopage : il en est de môme de plusieurs autres tragédies. Les philosophes auraient-ils pu en sûreté attaquer ces traditions, que la vanité et l'intérêt rendaient sacrées? Quand ils réclament, comme Platon, contre les fables, leur sentiment est d'un grand poids; quand ils se taisent ou qu'ils parlent comme le vulgaire, leur voix non plus que leur silence ne prouve rien.
Est-il croyable, dira-t-on, qu'Homère n'ait voulu faire qu'un roman? je demande à mon tour , est-il croyable que Virgile n'ait débité que des fables? le savant iîoçhart a cependant prouvé que jamais Énee n'a mis le pied en Italie; mais comme les Romains avaient le faible de vouloir descendre des Troyens, que leurs historiens avaient adopté ce préjugé, Virgile a sagement fait de ne point le contredire ; il s'est concilié tous les suffrages en suivant dans VEnéide une tradition autorisée à Rome.
Homère sans doute avait fait de même. 11 avait recuelli dans toute la Grèce quil avait parcourue les traditions dominantes, ce que l'on racontait de l'origine de chaque ville en particulier, ce que l'on disait des dieux et des héros ; il a concilié ces récits autant qu'il lui a été possible, il les a em-
par toutes leurs recherches, les philosophes bellis par des circonstances et par des peravec toutes leurs lumières, n'ont jamais pu sonnages de son invention; la vraiserndémèler sûrement s'il y avait dans l'histoire blance poétique y a mis le sceau de l'au
héroïque du vrai mêlé avec le faux ; il est encore bien plus impossible aujourd'hui de discerner les personnages qui ont véritablement existé, d'avec ceux qui sont absolument fabuleux.
Quand les philosophes auraient pu le faire, quand ils auraient découvert que la plupart des héros étaient imaginaires, ils n'auraient pas osé le dire. Les Grecs étaient attachés à leurs héros, encore plus étroitement qu'à leurs dieux; ils étaient infatués d'une antiquité fabuleuse et de leur origine qu'ils rapportaient à ces hommes célèbres. Pas une seule ville qui ne crût avoir chez elle Je berceau ou le tombeau de son fondateur, quelques-unes étaient persuadées que leur destinée en dépendait: plusieurs avaient établi sur ces fausses traditions des privilèges et des honneurs dont elles étaient jalnu>es à l'excès. Les principales familles devaient à ce même préjugé leur lustre et leur prééminence; la plupart des fêles, des cérémonies, des jeux, des assemblées solennelles du paganisme tenaient aux mêmes opinions; les villes, les républiques, les peuples entiers étaient intéressés à les maintenir: telle est la règle qui
thenticité. Mais il n'est pas moins vrai que toutes ces traditions étaient aussi fabuleuses que celles des Romains et que celles de nos premiers historiens.
Il n'y a qu'à jeter les yeux sur l'histoire d'Athènes dans l'Origine des lois, des sciences et des arts, ouvrage très-savant, très-judicieux, très-estimable à tous égards. On verra 1° que l'auteur n'a pu apporter en preuve que le témoignage d'écrivains postérieurs de plusieurs siècles, aux événements dont ils parlent et auxquels ils ne tiennent par aucune chaîne. Il convient que les Grecs n'ont commencé que fort tard à écrire l'histoire ; ceux qui ont écrit les premiers, ont donc été forcés de s'en tenir aux traditions populaires, et ces traditions sont évidemment fabuleuses. 2° Le nom des rois fabuleux fait une allusion évidente à la physique ou à la géographie, et il n'eu est pas de même de ceux dont l'existence est constatée par les monuments. Aussi, souvent l'on est obligé de doubler les premiers pour leur ajuster les événements; voilà pourquoi I on suppose parmi les rois d'A thônes deux Cécrops, deux Pandions,elc 3° Il se trouve toujours entre ces rois dou-
8oG
teux et -les rois certains, un vide qu'il est impossible de remplir, et l'histoire attribue h ces derniers, les mômes actions que la Fable met sur le compte des premiers ; ainsi les rois d'Athènes, bien postérieurs à Cécrops, font les mêmes établissements, les mêmes règlements dont on dit que Cécrops est le premier auteur. 4° Cela dorme lieu à des anachronismes monstrueux: Je conseil des amphiclyons se trouve chargé de veiller à la conservation du temple de Delphes, avant que la ville et le temple fussent bâtis. Ne vaudrait-il pas mieux regarder tous ces faits comme des rêveries de la vanité des Grecs, qui voulaient, à quelque prix que ce fût, être fort anciens, dans un temps où ils étaient encore très-modernes, et qui, pour soutenir celle prétention folle, ont transformé des montagnes et des rivières en rois qui les ont gouvernés?
Voilà une partie des raisons que l'on pourrait alléguer si l'on voulait absolument nier l'existence des héros de la Grèce. Les mythologues historiens étaient intéressés à supprimer ces raisons ou à les aifaiblir ; on les rapporte sans vouloir en tirer aucun avantage.
Car, encore une fois, le système des allégories ne nous oblige point de révoquer en doute l'existence des héros; en la supposant certaine, ils onl vécu dans un temps où la Grèce était barbare et à peu près dans le même état où sont aujourd'hui les sauvages américains ; la ressemblance entre les mœurs de ceux-ci et celles des héros, a fourni la matière d'un ouvrage eslimabie (1847). Il est impossible quedans ces siècles de ténèbres, on ait pu conserver par des titres et des monuments le souvenir de la généalogie, des alliances, des exploits de ees hommes fameux; l'histoire en a été forgée longtemps après leur mort, sur la topographie des lieux qu'ils ont babilés ou qu'ils ont parcourus ; il est temps d'en donner des exemples.
Athènes, dit-on, 'fut fondée par Cécrops, originaire de l'Attique selon les uns , Egyptien selon les autres; et qui était tout à la fois homme et serpent. Il avait épousé Agraule , tille d'Actœus ; il en eut un iils appelé Erysicthou, et trois tilles, Aglaure, Hersé et Pandrose. Il eut pour successeurs Cranaiis, sous lequel arriva le déluge de Deucalion et qui donna à l'Attique le nom
de sa fille Atthis; ensuite Amphiclyon, qui fut suivi par Ericlhon. Jl y eut contestation entre Neptune et Minerve, pour savoir lequel des deux pro luirait le plus excellent ouvrage et donnerait son nom à la nouvelle ville. Neptune frappa la terre de son trident, et en lit sortir un cheval; selon Apollodore, il fit paraître une source d"eau dans le milieu de la citadelle. Minerve, d'un coup de lance, fit naître l'olivier que l'on voyait encore plusieurs siècles après dans le temple de Pandrose, et remporta ainsi la victoire. Conséqucmmenl elle donna son nom Athéné, a la ville de Cécrops et promit d'y faire fleurir Jes sciences.
Qu'il y ait eu réellement un ou plusieurs Cécrops rois d'Athènes, ou qu'il n'y en ait eu aucun, cela est égal. On soutient que son histoire est une pure fable forgée après coup, en confondant la physique, la topographie d'Athènes et quelques faits peu intéressants, et en prenant les noms dans un faux sens. On prie le leceur de se prêter pour un moment a cette ennuyeuse discussion (18V8).
Cécrops est la hauteur ou la croupe de montagne sur laquelle Athènes fut bâtie d'abordj-où l'on plaça ensuite la citadelle, nommée Acropolis et Cecropia, à cause de sa situation. C'est le même nom que Kponi ou Kpofi, montagne d'Egypledans Hérodote. K/3oûtt;t«, selon Hésychius, signifie lieux élevés. On ne peut méconnaître la ressemblance entre Cécrops et Scrupus des Latins, qui désigne une pierre ou un terrain raboteux. On a cru que Cécrops était Egyptien, en prenant oùyvnzoç, lieu fermé, iieu environné d'une enceinte, pour le nom de I Egypte. Ksxpoi/» «r/ÔTtrioff, eu vieux grec signifiait hauteur fermée ou entourée de murs. Par la même erreur on a regardé comme autant de chefs de colonies égyptiennes Inachus, Danaùs, /Egialée, dont l'histoire a été bâtie sur le même fondement que celle de Cécrops.
Celui-ci épousa Agraule, fille d'Axtaeus. "Aypxvlov est composé de *Aypoç, champ, cara- "pagne, et k«K>v, vallée; Aclœus vient de «*?», rivage. Agraule, fille d'Actœus et femme de Cécrops, est donc une campagne ou terre basse, qui touchait d'un côté la mer et de l'autre la hauteur sur laquelle on commença de bâtir Athènes. Comme cette montagne était escarpée d'un côté par le
(18i7) Mœurs des sauvages américains, par le P. Lalileau.
(1848) Elle a révollé plusieurs partisans du sens historique des fables. .N'est-ce pas une témérité, disent-ils, de prendre pour des êtres imaginaires Cécrops, sesenlanis, ses successeurs, dont l'existence (•si attestée par les marbres d'Arundel et par l'opinion constante de toute l'art liqiii lé? N'esl-ce pas établir le pyrrhonisme historique ? Non, assurément. li n'y a ni témérité ni pyrrhonisme a distinguer les temps connus d'avec les temps inconnus, les époques certaines d'avec les dates forgées, la fable d'avec l'nisluire. Les marbres donl on parle onl été gravés plus de ireize cents ans après le prétendu règne de Cécrops : nous demandons par quel monument le
souvenir de ce roi et de ses actions a pu se perpétuer pendant ce laps de temps riiez un peuple qui n'avait pas encore l'usage des lettres. Par la tradition, sans doute; mais puisque la tradition est évidemment fabuleuse dans les tiiconsiances, qui nous répondra qu'elle ne l'est point dans la substance même des fails? Ces mêmes marbres rapportent le procès entre Mars et Neptune jugé par l'aréopage, et ce procès n'est qu'une fable fondée sur une équivoque ; nous le verrons ci-après. Eu quels lieux régnaient Mars et Neptune, et par quel hasard deux mis se trouvent-ils juslic ables de l'aréopage? Il y aurait bien d'autres remarques à faire.
PART 11. TUEOL. AUCUEOLOG. — ORIGINE DES DIEUX.
l,;is, en prcn.nil Tnax^v, lieu escarpé, pour S^ix-ov, un serpent, on a dit que Cécrops avait le bas du corps d'un serpent. On racontait encore la même chose d'Erichthon, successeur de Cécrops, parce qu'ils*», h la lettre terrain élevé, désignait le même lieu que Céerops; voila comme il était devenu son semblable et son successeur. Nous revenons plus d'une t'ois la môme équivoque.
Cécrops et Agraule eurent pour enfants, 1° Ervsielhon, c'est-à-dire tiré de la lerre ou fruit de la terre ;2°Aglaure, bon vent ou bel air; 3° Hersé, la rosée; 4° Pandrose, la pluie (1849). On peui trouver la signilication de tous ces noms dans les dictionnaires grecs les plus communs. Il est aisé de voir par celte postérité quels personnages c'étaient que Cécrops et Agraule; elle nous l'ait comprendre que la plaine entre la hauteur d'Athènes et la mer élaii cultivée; qu'avec le secours d'un bon air, de la rosée et de la pluie, il y croissait du grain.
La fable de Neptune qui fait sortir de la terre de l'eau ou un cheval, est bâlie sur l'équivoque du mot 'inirof, qui peut si,iii itier une fontaine et une monture. Comme Neptune est le dieu des eaux, il est aussi le père des fontaines et des rivières ; selon le style ordinaire des poêles, celles-ci sont toutes filles de l'Océan. Mais en confondant hippos, de l'eau, avec hippos, cheval, on a dit que le cheval était une production de Neptune. La môme équivoque a donné lieu à une infinité de fables que l'on verra dans les remarques sur Hésiode : en expliquant (elle de Minerve, on dira pourquoi l'olivier lui était consacré et pourquoi la ville d'Athènes l'avait choisie pour divinité lulelaire.
L'histoire des successeurs de Cécrops n'est pas moins authentique ni moins grave que la sienne. Selon Hérodote, les anciens Athéniens furent nommés Crânai et Céerapitiés, c'esl-â-dire habilantsd'uue hauteur; on en a vu la raison; mais les Grecs postérieurs aimèrent mieux rapporter ces noms aux rois Cécrops et Cranaùs. 'At-îxjj, l'Atlique, l'ail évidemment allusion au substantif Zx-zv rivage, commeStrabon l'aobservé, parce qu'elle est environnée de la mer, et r..»n p«is à une prétendue nyuiphe Altis. 'AftfotTtu* autre nom de roi, est composé de àa-ri, circum, et de *t£<u, pour xriÇw, habito, d'où vient xtmttw, habitat or; il désigne les colons de l'Atlique ou ceux qui habitaient autour d'Athènes.
Par là on conçoit ce que c'était que le conseil des ampliiclyons , si fameux dans l'histoire de la Grèce; c'était dans son origine l'assemblée de la commune, des habi-
tants de la campagne avec ceux d'Athènes; mais les historiens qui veulent que tout soit grand et pompeux chez les Grecs, en ont fait un conseil aussi respectable dès sa naissance, qu'était le sénat romain après la seconde guerre punique. Ils ont l'ait de môme de l'aréopage. Mars, dit-on, tout dieu qu'il était, fut obligé de comparaître à ce tribunal pour un homicide. Cette fable a été imaginée à l'occasion d'un usage assez singulier. Les Athéniens, pour témoigner plus d'horreur de l'homicide, faisaient le procès à la hache qui avait servi à tuer un homme ;el comme kpvç, Mars, signifie aussi le 1er et tout instrument tranchant, la hache ainsi poursuivie criminellement est Mars jugé pour un homicide (1850).
Il n'est pas une seule ville sur laquelle on n'ait forgé des histoires semblables à celle d'Athènes; la lecture de Pausanias suffit pour en convaincre tout homme non prévenu; cet historien convient lui-même en plus d'un lieu de la vanité des Grecs sur cet article. C'est la topographie de ces villes et des environs que l'on adonnée dans la suite pour la généalogie de leurs rois et de leurs fondateurs.
Ou voudra bien encore en souffrir un exemple. Voici ce que les Argiens racontaient sur la fondation de leur ville. Inachus, roi du pays, donna son nom à un lleuve qu'il consacra à Junon ; ce fleuve eut un (ils nommé Phoronée, qui, avec trois autres fleuves, Céphise, Àsterion et Inachus son propre père, fut arbitre entre Neptune et Junon, qui disputaient à qui aurait celte contrée sous son empire. Le différend fut jugé en faveur de Junon. Neptune eu eut du ressentiment, et pour se venger, il mil tous ces fleuves à sec, d'où il arriva que ni le lleuve lnachus ni les autres ne purent donner d'eau que toul au plus dans la saison où les pluies sont abondantes. Kn effet, durant la sécheresse de l'été, il n'y a dans cette contrée que le marais de Lerne qui ne manque point d'eau (1851). C'est ce qui avait lait donner à la ville d'Argos le surnom de Dipsium, la ville qui a soif; c'est ce qui avait rendu si célèbre chez les Argiens le culte de Jupiter et de Junon, dieux de la pluie. Ces peuples, surpris de ce que leurs rivières manquaient d'eau, tandis qu'il y en avait taul chez leurs voisins, forgèrent celte fable pour en rendre raison. On voit par là combien la généalogie des descendants dluachus, si savamment débrouillée par les mythologues historiens, mérite de considération.
Une description de l'ancienne Grèce, encore plus exacte que celle de Pausanias, une carie géographique du même paya,
(1819) A»laure el Pandrose avaient îles temples à Athènes, et il n'est pas certain que Cécrops eu ail eu. La raison en est simple : on avait plus besoin <i'iiivoi|iier le vent et la pinte que de foire (les vœux a un roi oui n'existait pas. Le tulle de Pandrose, jouit a celui de l'une des saisons, achève de ucuiouuor ce que c'était .pie tous ces personnages. Voyez
Pausanias, I. îx, c. 35.
0850) Pausan , I. i, c. -28.
(1851) Pausan., 1. n, c. 15. Strabun, I. vin, contredit le récil de Pausanias, mais il convient que dans le temps e.e sécheresse les Argiens liraient de l'eau de leurs puils, qu'ils attribuaient au*. Dana.des.
encore plus détaillée que celle de Danville, s'il élait possible d'en faire une, seraient Ja meilleure clef pour l'explication des fables héroïques : une carte même de la Grèce moderne, où les moindres objets seraient marqués, pourrait y contribuer. Mais si l'histoire môme des héros n'est souvent qu'un tableau grossier de la nature, que doit-on penser de celle des dieux?
Les Grecs avaient tellement défiguré leurs origines, qu'ils ne comprenaient plus le sens des divers noms de leur nation. Ils avaient imaginé autant de rois ou chefs de colonie qui n'ont existé probablement que dans le cerveau des poètes. Si on les a nommés Jones, c'est à cause d'un certain Ion, fils de Xuthus, qui régna dans FAttique ; Achœi, Achivi, vient d'Achasus, frère du précédent ; Dores, de Dorus, fils de Neptune et d'Alope ; Hellènes, de Hellen, fils de Deucalion; Pelasgi, de Pelasgus, fils d'Arcas : Myrmidones, dans Homère, de Tsivppoi, fourmi, parce que Jupiter, pour peupler la Grèce, changea des fourmis en hommes. Le Péloponnèse a tiré son nom de Pélops, fils de Tantale. C'est dommage, sans doute, que tous ces héros dont on a raconté de si merveilleuses aventures, ressemblent si fort à des personnages en l'air. Les premiers Grecs, peuple nomade et vagabond qui n'avait ni demeure fixe ni aucun lien de société , si nous en croyons
et une infinité d'autres noms grecs, viennent de la même source.
Dores est le môme queDoris, l'un des noms de la mer dans Hésiode : voilà pourquoi on a supposé Dorus, fils de Neptune et d'Alope , ceHe-ci est une fontaine d'Eleusine, selon Hésychius ; Hellopiœ, dans Pline , sont des eaux chaudes de Pile d'Eubée.
Hellen , Hellènes , désignent encore les eaux et la mer. *£&&«, est un vase ou un lieu profond. II y avait près de Corinlhe, une fontaine appelée les bains d'Hélène , où jamais Hélène n'avait mis les pieds (1852). Elané est l'ancien nom d'un lac du Gévaudan ; Alen, rivière d'Angleterre ; Alaine , rivière du comté de Bourgogne; Pausanias cite une rivière Alens, en lonie. On suppose
Hellen, fils de Deucalion: Deucalion et Pyrrha sont deux petites îles ou deux rochers du golfe de Magnésie (1853; ; il est probable que dans un naufrage quelques personnes se sauvèrent sur ces deux éminences; de là on a fait deux fables : la première, que Deucalion et son épouse avaient repeuplé Je monde après un déluge; la seconde qu'ils avaient délivré ceux qui fuyaient, les Centaures. Aeux«).«ov, signifie pierre mouillée, et t™^'*;*, élévation ou éminence. (Voyez Hésychius.)
Pelasgi, vient évidemment de rtilayoç , la mer; et comme ce nom a été donné tau
aucun lien ue .société , si noua eu croyons »•* "**-» » °* «««•»"« ^ nom u uiu uuiiua iaii- Thucydide, étaient bien éloignés d'avoir totaux habitants du Péloponèse, tantôt à des rois. ceux de l'Altique, d'autres fois à ceux de
J'Ionie, l'on a regardé ces Pélasges comme
Dans les écrivains sacrés, la Grèce et les pays voisins sont nommés les îles, les pays maritimes, non-seulement à cause du grand nombre des îles de l'Archipel, mais encore parce que la Grèce est bordée de mers presque de toutes parts; les noms précédents ne signifient pas autre chose.
Le premier qui ait conduit une colonie dans ces contrées, est appelé Javan, et ce nom désigne, en hébreu, de la boue , du limon, par conséquent un pays aquatique :
Pausanias (I. vi, z. 21), parle d'une rivière laon , dans l'Ehde , en prononçant "iwv , comme les Grecs, qui n'ont point de J ni
un peuple vagabond, qui avait d'abord habité le Péloponèse, ensuite l'Altique, et enfin l'ionie.
Myrmidones, dans Homère, signifie peuple nombreux : Mupprfûv, qui exprime en grec une iourmilieie, désigne aussi une grande quantité : nous parlons de même dans notre langue. Voilà comme les Grecs sont nés des fourmis.
Le Péloponèse était nommé par les anciens , Apia et Pelasgia; 'Attûj y>; , selon Hésychius, signifie pays reculé, parce que le Péloponèse est comme séparé de la Grèce par l'isthme de Corinthe : Pelasqia vient de V consonne, au lieu de Juon ou Javan, d'etre expliqué. On l'appelle aujourd'hui 1 on n'en change point te signification, puis- Morée, de mor ou morre, la mer, dans les
langues du nord. Les Grecs qui eu dérivaient le nom de Pélops, ajoutaient que celui-ci était fils de Tantale. Or Tantale est uu marais de Phrygie selon Pausanias. De là est venue la fable de Tantale plongé dans les eaux. Il était fils de Jupiter et de Plulo, c'est-à-dire fils de la pluie et d'un lieu prolond (1854). Toutes ces généalogies se soutiennent et nous présentent toujours les les mêmes objets.
La Grèce et ses différentes contrées ont donc tiré leurs noms de leur situation et non pas des premiers colons qui les ont habitées; ce serait plutôt ceux-ci qui au-
(pie "iwv est le nom de plusieurs lacs ou rivières, non-seulement de la Grèce, mais encore des autres pays du monde. Pausanias au même lieu (c. 22), fait mention d'une fontaine d'Elide , nommée les nymphes lunides. Ion, est, dit-on, fils de Xuthus et de Creuse; iovQôç, dans Hésychius, signifie humide; on conçoit ce que c'est que son épouse : Creuse est une fontaine de Béolio dans Strabon. (L. ix.)
Achœi, Achivi, est formé de ach qui est le nom générique d'eau dans toutes les
Lui
igues. ' kya'w, fontaine de Messénie dans Pausanias; 'A^aio? , rivière de Scylhie;
idusannii» ; A^ectof , rivière uu ocyiiue, iiduuues; ce serait piuioi ceux-ci qui au- Acheloiïs, Achuies, Achéron, Acherusia Palus, raient emprunté le leur du pays dans lequel
(1852) Pausan., I. il, c. 2.
(lùôo) S'IKABON, 1. IX, !>;)£. 419.
(1854) Pacsamas, I. ii, c. 7 , et 1. il, c. 22 ,
I>\RT. H. TIII 01 . ARCHLOLOC. - ORIGINE DES DIEUX.
ils demeuraient. « Les noms do lieux, dit un judicieux, écrivain, sont eux-mêmes, comme il est aisé de le remarquer eu tous les pays et en toutes les langues, dérivés de leur position physique, des productions du terroir, de quelque qualité naturelle ou
prouver que les dieux n'ont jamais été des hommes. k° Quand, à toutes ces raisons, l'on ajoute l'examen des fables, et que l'on montre qu'elles sont évidemment une peinture grossière de la nature; cette conséquence, tirée d'un lait déjà prouvé et vérifié
accidentelle à l'endroit (1855]. » Nous au- dans le détail, devient une nouvelle preuve rons souvent occasion de remarquer In jus- pour tout lecteur non prévenu, tesse de cette observation, et peut-être ue la i
continuer (185G). CHAPITRE XIV.
N'y a-t-il donc pas lieu de regretter la Quatrième conséquence : les fables grecques mie quesesouldonnee les savants les ne sont point venues d Egypte ni de hé-
nicie , ou elles ont été mléiées par les Grecs.
pe
plus habiles, pour (ixer l'époque de hi naissance, du lègue, des exploits de tous ces héros fabuleux? A supposer qu'ils aient véritablement existé, c'est beaucoup que les Grecs postérieurs aient pu en conserver seulement le nom.
| I. — Les partisans du sens historique des fables soutiennent qu'il est survenu un changement dans la religion des
Il est à propos de prévenir une objection. Grecs, lorsqu'ils commencèrent à se réunir Accordons-le pour un moment, dira-t-on ; en corps de société; nous le supposons do la tradition des villes grecques, les tables même : nous avons vu qu'Hésiode Tendes poètes, le culte fondé sur ces fables ne seigne en termes assez clairs : et cette révoprouvent point l'existence des héros ; mais lulion par laquelle a commencé le culte do de notre aveu, ces fables allégoriques ue Jupiter et des autres dieux, est, selon nous, la détruisent pas non plus, ils peuvent avoir vécu, quoique dans la suite on ait composé leur liisloire sur la topographie de la Grèce. Donc de même quand on réussirait à tourner toutes les fables des dieux en allégories, cela ne démontrerait point
que les dieux n'ont pas été des hommes le prétend sur l'autorité d'Hérodote, ou
vivants. des négociants phéniciens, comme Bochart
Je conviens qu'à envisager uniquement et le Clerc l'ont pensé? Jamais question
la uature des fables, elles ne démontrent ne fournit une plus ample matière de doutes
ni la réalité ni la fausseté des personnages et de disputes.
qui en sont l'objet; elles suffisent seule- §11. — Il faut convenir d'abord que la
ment pour nous en faire douter; mais il ne date du changement dont nous parlons, qui
faut pas séparer cette considération d'avec est la fondation des premières villes et des
les autres preuves qui montrent ce que plus anciens Etats de la Grèce, est une
la troisième époque de la religion grecque. Reste à examiner quelle part les étrangers ont pu y avoir. La nouvelle forme que l'on donna au culte public, les fables que l'on y mêla furent-elles empruntées des colonies arrivées d'Egypte, comme l'abbé Banier
c'était que les dieux du paganisme: 1° Les mômes témoignages qui peuvent nous persuader que les héros étaient des hommes, nous enseignent clairement que les dieux n*eu étaient pas, puisqu'ils les uni expressément dislingues. 2° Il n'est pas étonnant que les Grecs, après avoir déitié tous les êtres naturels, en soient venus jusqu'à rendre les honneurs divins à des hommes; on a montré la connexion de ces deux erreurs ; mais il est inconcevable que le polythéisme ait commencé par la dernière. J°Les circonstances des fables nous obligent de laire la mémo distinction. Que deux héros lels que Bacchus et Hercule (1857), aient vécu l'un à Thèbes, l'autre à Tiryullie, ii n'y a rien là que de naturel ; mais si les dieux sont des hommes, comment s'est- on avisé de placer Jupiter et Juuon dans les ans, Neplune dans la mer, Pluton dans les enfers? Il n'est pas nécessaire de répéter les autres raisons que l'on a données pour
circonstance favorable au sentiment de c< s auteurs. Dans le même temps, ou à peu près, Sycione fut fondée par jEgialée , Inachus donna naissance à la ville et au royaume d'Argus, Céerops, à celui d'Athènes; ce sont, à ce que l'on dit, trois Egyptiens. Cadmus avec une colonie de Phéniciens, vint bâiir Thèbes dans la Béotie, c'est l'opinion commune. Par conséquent le commencement de l'idolâtrie grecque se rencontre juste avec l'arrivée des étrangers.
§ 111. — Mais il s'en faut beaucoup que l'on puisse tixer certainement la date de l'arrivée de Cadmus, d'inachus et des autres, ni indiquer le lieu de leur origine. Selon Bochart , Cadmus est un des Chananôens chassés de la Palestine par Josué; or, au temps des guerres de Josué , il y avait déjà plus de 500 ans que les premières villes grecques étaient bâties. Si nous en croyons les anciens auteurs orientaux, cités par Hérodote dans le préambule de si*n histoire,
(1855) Truite de lu formation mécanique des heureusement celle opinion est démontrée fausse
lungues, lome H, page 2'JÙ. par la multitude des noms propre* de lieu qui te
(l85ti) Slrahuu a pense de même, 1. II, page 591. trouvent les mêmes dans lous les pays du monde et
Cependant les parlions du sens historique son- dans toutes les langues.
tiennent qu'une rivière* une montagne, une fontaine (1857; Je parle ici selon l'opinion vulgaire; car
oui plutôt tiré leur nom u'uu homme, que celui-ci il me par. m démontre '(lie c-es deux personnage»
u'ii emprunté le sien du lieu qu'il habitait. Mat* étaient deux dieux et non deux héros.
ŒUVRES COMPI.I
et qu'il ne contredit point, les Phéniciens sont venus pour la première fois dans la Grèce, peu après la fondation d'Argos, et ils y commirent des hostilités, puisqu'ils enlevèrent lo, fille d'inachus, roi et fondateur d'Argos. Ces auteurs ajoutent que jusqu'à la guerre de Troye, les Grecs n'avaient eu aucune relation avec les Asiatiques, que par des rapines et des brigandages mutuels : esl-ii probahle que dans ces temps-là même, une colonie de Phéniciens soit venue s'établir dans la Béotie , que ïcs Grecs aient reçu leur religion et leurs lois, d'une nation qu'ils devaient regarder comme ennemie ?
§ IV. — Sicyone, dit-on, doit son origines ^Egialée; ce nom signifie hauteur près de la mer, c'est la situation de Sicyone, et il désignait autrefois toute la contrée nommée dans la suite Achaia. Argos fut bâtie par Inachus , et Inachus est la rivière qui baignait les murs d'Argos. Thèbes fut édifiée par Cadmus, et la montagne sur laquelle la citadelle de Thèbes était assise, s'appelait Cadmus ou Cadmé (1858). Cécrops signifie la croupe, la hauteur où la ville d'Athènes fut placée d'abord. Voilà des fondateurs bien suspects.
Si l'on s'en rapporte à l'ancienne tradition de ces villes, que Pausanias nous a conservée, elles devaient leur naissanee à des hommes du pays même, à des Pélasges, non à des étrangers; et cette tradition est beaucoup plus probahle que la précédente. Qu'est-ce que les Phéniciens ou les Egyptiens seraient venus faire dans un pays encore désert, chez des peuples sauvages qui n'avaient ni villes, ni sociétés, ni commerce?
Le savant auteur qui a recherché V origine des lois, des arts et des sciences, a prouvé par plusieurs témoignages (1859) que les anciens Egyptiens avaient la mer en horreur, et regardaient les navigateurs comme des impies; qu'ils manquaient de matériaux pour construire des vaisseaux; que, contents des productions de leur pays qui fournissait abondamment à tous leurs besoins, ils ne s'occupaient point de commerce, qu'ils avaient pour maxime de ne point sortir de leur pays. Ils persistèrent dans cet usage jusqu'au règne de Sésostris, c'est-à-dire (dus de 400 ans après la fondation des premières villes grecques. Comment avec ces principes a-t-on pu croire que les Grecs devaient la fondation de leurs villes aux Egyptiens?
§ V. — La situation seule de ces villes dépose contre l'origine qu'on leur aitribue. Les Egypiiens, accoutumés à cultiver les campagnes arrosées par le Nil, auraient choisi des plaines sur le bord des rivières; les Phéniciens, livrés au commerce, auraient occupé les ports et le rivage de la Hier; point du tout : les premières villes
grecques, Athènes, Argos, Thèbes, Sicyone furent placées d'abord sur des montagnes et sur des rochers, comme les vieux châteaux bâtis lorsque l'Europe était ravagée par des troupes de brigands.
Aussi Diodore de Sicile, moins crédule qu'Hérodote, a-t-il révoqua en doute ces transmigrations d'Egyptiens dans la Grèce dont ces peuples se vantaient; «Nous ne les voyons soutenues, dit-il, d'aucune preuve assez sensible, ni attestées par aucun monument assez certain (1860). »
§ VI. — Supposons néanmoins l'opinion commune mieux établie. Est-ce assez pour prouver que ces colons étrangers sont les auteurs de la religion grecque? Il faudrait prouver encore qu'à l'arrivée de ces colonies dans la Grèce, les Egypiiens et les Phéniciens étaient déjà idolâtres; et cela n'est fias aisé. Plusieurs chronologisles placent les commencements de Sicyone à l'an 1915 du monde, plus de 150 ans avant le voyage d'Abraham en Egypte. A la date môme de ce voyage, l'Ecriture ne nous montre encore aucun vestige d'idolâtrie chez les Egyptiens ni chez les Chananéens ; elle nous insinue au contraire, que les uns et' les autres connaissaient et adoraient le vrai Dieu.
A la vérité, la plupart des chronologisles modernes rapprochent de plusieurs siècles la fondation des villes grecques, et supposent Cécrops contemporain de Moïse.
Nous n'en sommes pas plus avancés. Selon Pausanias (1861), Cécrops est le premier qui ait fait adorer Jupiter comme dieu suprême; mais Jupiter n'était point le dieu suprême des Egyptiens, c'était Osiris, et ces deux dieux n'ont rien de commun. La religion grecque n'est donc point celle des Egyptiens; et il s'en faut beaucoup que le système que nous examinons, soit fondé sur des faits positifs.
§ VII. — Comme rien n'est si incertain ni si fabuleux que l'histoire des premiers temps de la Grèce, cherchons d'autres fondements pour appuyer nos conjectures. Une question se présente d'abord. Si les Grecs ont reçu l'idolâtrie des Egypiiens ou des Phéniciens, de qui ceux-ci ia tiennent-ils eux-mêmes? de personne, ils en sont les auteurs. Mais si les peuples de l'Egypte et de la Phénicie ont pu se tonner une fausse religion sans aucun secours étranger, on ne voit pas pourquoi ceux de la Grèce n'ont pas pu en faire autant. Si les premiers, policés plus tôt, ont été assez aveugles pour avoir des idées absurdes de la divinité, ce n'est pas une merveille, que les seconds, placés dans les mêmes circonstances, aient eu le mêiue malheur. Nous avons montré que l'on a passé de la vérité à l'erreur par une progression facile, et en suivant le fil des idées qui viennent naturellement à l'es-
(i8«8) Voyez les remarques sur le v. 490 de la
Théoijoiii''.
(1859) Tome 11, 1. iv, ait. 2, page 233; tome
IV, 1. iv, c. 1.
(181)0) 1)iod., tome 1, page 60.
^1801) Ton-c 111 , l. vin,, t. -I. psvjce 210.
86S PART. H. TEEOL. ARCHEOLOG. — ORIGINE DES DIKïJX. ,-:,;,;
prit des peuples grossiers. Il est donc à avons montré que Ton ne pouvait manquer
présumer que les Grecs ont suivi pour de tombei dans ces égarements, dès <|iiu
s'égarer, la même route dans laquelle l'on a perdu de vue cette première vérité 5
d'autres s'étaient déjà écartés avant eux, qu'il n'y a qu'un seul Dieu, créateur, con*
et que l'on doit assigner la même origine servateur, et souverain maître do l'uni-
aux rêveries îles uns et des autres. Nuus vers.
avons fait voir que les idées des sauvages § X. — La prétendue conformité des
de l'Amérique sont conformes à celles des personnages n'est souvent qu'apparente, et
Egyptiens ; les ont-ils puisées en Egypte ? quand elle serait plus parfaite, elle no
Si les dieux nouveaux des Grecs ont été prouverait rien. Nous ne connaissons la
formés selon la môme méthode que les croyance et les usages îles autres nations
dieux Titans ou les dieux anciens des Pé- que par le canal des écrivains grec; or, tout
lasges, comme on espère de le montrer, est grec entre les mains de ceux-ci. Lors*
ceux-ci étant originaires de la Grèce, il qu'ils nous parlent des divinités étrangères,
n'y a pas lieu de croire que leurs suc- ils les rapprochent tant qu'ils peuvent dû
cesse u rs soient des dieux étrangers. leurs propres dieux. Orus était peint en
§ VIII, — Nous trouvons, il est vrai, Egypte sous la figure d'un enfant; Hérodote
en Egypte, en Phénieie aussi bien qu'en se persuade que c'est Apollon, parce que
Grèce, un Jupiter, un Saturne, une Vénus, les Grecs représentaient celui-ci comme un
ou du moins des personnages qui leur jeune homme. Isis avait un gand nombre
ressemblent; qu'en doit-on conclure ? que de nia m m elles; c'est donc la même que
ces dieux prétendus n'ont vécu nulle part, Çérès, dont le nom signifie nourrice ou'
que ce sont des noms allégoriques, des nourriture. Osiris avait quelques symboles
emblèmes, pour désigner les mêmes idées semblables à ceux de Bucchus, c'est donc
et les mêmes objets, pour exprimer des le même personnage. Telle est la méthodo
notions familières à tous les peuples. des Grecs. Avec cette prévention, leur au-
§ IX. — De ce qu'un culte paraît sem- torité est-elle d'un grand poids pour nous
blahle , et cependant plus ancien dans instruire de ce qui regarde les dieux des
l'Egypte ou dans la Phénieie que dans la autres nations?
Grèce, ce n'est pas une preuve suffisante § XL — Il paraît qu'Osiris est le soleil 5
pour juger qu'il a passé d'un peuple à leipioî chez les Grecs, désigne ce même
l'autre; c'est néanmoins le seul argument as'.re el la canicule. Isis est la terre ; c'esj
d'Hérodote et de ceux qui l'ont suivi, l'hébreu Jssis, le bas, le fondement. Servius,
Pour en sentir le faible, il suffit de ré- sur le vni' livre de V Enéide, nous apprend
fléchir à l'abus que l'on en a fait sur un qu'il signifiait la même chose en égyptien,
point très-important. Parce que l'on a cru Orus, leur fils, est la fécondité ou le travail
apercevoir dans la loi de Moïse, quelques qui la produit. Son nom peut signifier ou
cérémonies approchant de celles que l'on le labourage, ou les fruits de la terre; et
sait avoir été pratiquées en Egypte, quel- il a du rapport avec 'fi/sac en grec, la fleur de
ques savants ont affecté d'en conclure que jeunesse et la beauté des fruits. Les Egyp-
ce saint législateur n'avait fait que copier tiens voulaient exprimer par ces trois figu*
les rites Egyptiens et appliquer au culte ies, que le soleil est le principe de la
du vrai Dieu, ce que l'on faisait ailleurs fécondité de la terre et des succès du la-
pour honorer les idoles. L'auteur de VHis- bourage; ce n'est pas un grand mystère,
toire du ciel a réfuté solidement celle as- De même, selon les Grecs, Cérès, l'agri-
seriion téméraire; il a fait voir que les culture ou la fertilité, est fille de Khéa
pratiques principales ordonnées aux Juifs, la terre, et de Saturne, le ciel ou le temps;
avaient été en usage chez tous les peu- mêmes idées chez les deux peuples. Mais
pies, avant même la naissance de l'ido- il n'est pas surprenant qu'avec quelque
latrie; que c'était des restes de la reli- variété dans les symboles, ils se soient
gion primitive sortis de la famille de Noé, rencontrés dans une chose aussi simple
ues riles observés par nos premiers pa- et aussi triviale.
reuis : que les idolâtres, en les copiant, en § X1L — Les Egyptiens représentaient sou-
avaient perverti l'intention : que Moïse au vent leur Orus dans un van ou un panier,
contraire les avait rappelles à leur destina- avec une figure de serpent, symbole de la
lion et à leur premier objet. Il esi fâcheux vie. De même, les Athéniens plaçaient leurs
que ce judicieux écrivain ait oublié ses entants nouvellement nés dans un van, et
propres principes. Parce qu'il a trouvé chez ils les y étendaient sur des serpents d'or,
les Grecs des idées et des usages sem- Celait, disaient-ils, en mémoire de ce que
blables à ceux d'Egypte, il a coi.clu que Minerve avait fait pour Erichlhon: donc ils
I idolâtrie grecque était empruntée îles avaient lire cet usage de l'Egypte. Tâchons
Egyptiens, il devait sentir urieux qu'un de démêler le sens de la fable, nous verrons
autre le défaut de ce raisonnement. Les qu'il n'a pas été besoin de l'aller chercher
idées des Grecs, quoique fausses, ont été hors de la Grèce. Minerve ou l'industrie,
communes à tous les peuples ignorants, pour faire vivre Erichlhon, c'est»è.-dire pour
même aux sauvages ; ce sont ou des erreurs faire renaître le grain (Erichlhon signifie tiré
populaires dont quelques-unes subsistent ue la terre ou finit de la terre), inventa l'ius«
encore, ou des vérités triviales grossière- trumenl pour le vanner et le séparer d'avo»
ment exprimées el entendues : et nous la uaille. On ajoute qu'elle confia le van, lt OKiuus complètes ui: Rb&GIER, I. 2&
867 CEI VUES COMPLETES DE RERG1ER
panier, le crible ou lo coffre qui renfermait
Eriehlhon, à Aglaure, le veut, à Hersé, la rosée et àPandrose, la pluie. Cela se conçoit : c'est une histoire des semailles grossièrement entendue, d'où les Athéniens prirent occasion d'imaginer que, pour assurer la vie à leurs enfants, il fallait les mettre dans un van (1862) avec des figures de serpent. Ce n'est pas seulement parce que le mol héhreu ou égyptien qui signifie la vie, désigne aussi un serpent, que celui-ci a été pris partout pour le symbole de la sanlé; c'est encore parce qu'il est le plus vivace de tous les animaux; tellement qu'étant coupé en plusieurs morceaux, il continue de remuer pendant longtemps. Delà le serpent d'JEpi-
raclères. Point du tout. Ces noms que l'on suppose tous tirés des langues orientales, n'ont aucun rapport et signifient des objets totalement différents. Vénus, par exemple, était nommée chez les Phéniciens Astarté, et ce nom vient, dit-on, d'Ascheroh , lucus , bois sacré. D'autres l'appelaient Urania, et c'est la même que Baaltis, la reine des cieux. Aphrodite en grec, est dérivé, selon leClerc, û'Aphradatah, separata aviro, selon l'histoire du ciel, d'Am-Pheroudoth, mater fructuum. Le latin Venus, est une corruption de Succoth vénolh , tentoriu puellarum. Quelle relation y a-t-il entre ces noms divers? pas un seul qui exprime le caractère que Ton donnait à Vénus. Par quel hasard ont-ils daure, l'histoire de son transport à Home, etc. désigné le même personnage? Celle fable a donc pu naître en Grèce sans Apollon était Orus chez les Egyptiens, avoir aucun rapport avec l'Egypte. H en est le travail ou le labourage. Son nom grec de même de toules les autres. yotëôç est le même que Phé-oub, bouche du
§XI1L — Pour raisonner conséquemment tleuve ou du débordement, parce que le sort par analogie; de même que les fables lei!, en fondant les neiges des raonlagnes
d'Ethiopie, fait déborder le Nil. Selon le Clerc, il vient de Phé bo Hapollon, os in eo mirum. Selon d'autres, Apollon vient do .\TtoXX\>pt; i! signifie disperdens ou destruens. Il semoie que tous ces noms aient élé donnés en rêvant.
Isis, la terre, en Egypte est, dit-on encore, la même que Cérès ou ànpn-mp- Celleci , selon le Clerc , est Dio, reine de Sicile , qui apprit aux Grecs l'agriculture. Selon.
égyptiennes ont pu venir de l'abus des hiéroglyphes qui peignaient aux yeux des peuples les opérations de la nature ou les usages de la société, de même la mythologie grecque est née des équivoques du langage qui peignait les mêmes objets aux oreilles, et il n'a pas été nécessaire que ces deux peuples empruntassent rien l'un de l'autre. De même encore que les Egyptiens se figurèrent dans les siècles postérieurs, que
leursdieux, Osiris, Orus, etc., qui n'étaient i histoire du ciel, A^ri-nj/j est formé de de-
que des personnages allégoriques, avaient élé des rois qui avaient gouverné autrefois l'Egypte; de même aussi les Grecs après eux imaginèrent que Cœlus, Saturne, Jupiter qui n'étaient que des emblèmes, avaient été des princes qui avaient régné dans la Thessalie. Même prévention, môme erreur, même vanilé partout § XIV. — Une nouvelle preuve que les di-
matar, abondance de pluie. Ceres , nom iatin, vient de Kerels, confractio ; i! signifie le bouleversement du monde par le déluge; ou, comme veut le Clerc, de Ghérés, blé moulu. Cette méthode arbitraire d'expliquer les noms et de confondre les personnages, est moins propre à éclaircir la mythologie qu'à la rendre plus obscure: ce n'est pas sans raison que plusieurs savants l'ont
vinités grecques, égyptiennes, phéniciennes, désapprouvée. Pour que l'on puisse juger
ne sont point les mêmes., c'est que les noms qu'une divinité est la môme chez différents
sont fort différents. Si l'une ou l'autre de peuples, il faut que lous ses noms expriment
ces nations avait introduit chez les Grecs la même chose. Dès qu'on ne se tient pas à
et les Romains, ses propres dieux, elle les cette règle, on ne fait plus que deviner au
eût fait connaître sans doute sous le même hasard.
nom sous lequel elle les adorait, ou sous des noms équivalents. Lorsque les Grecs dans les siècles poslérieursont adopté quelqu'une des divinités de l'Egypte, ils en ont scrupuleusement conservé le nom et les attributs. Dans les temples que les Athéniens, les Corinthiens, les Lacédémoniens avaient érigés à Isis, à Sérapis, ces dieux étaient représentés et honorés comme en Egypte, nous le voyons dans Pausanias. H est donc à présumer que si les Grecs plus anciens en avaient reçu quelques autres, ils en auraient de même gardé les noms et les ea-
§ XV.— La ressemblance même des noms n'est pas toujours une preuve concluante, lorsque le sens n'est pas le même, et souvent elle a donné- lieu à de grossières erreurs. En voici un exemple remarquable.
Le nom Jsis, qui signifie le bas, la terre, désigne aussi la profondeur et les eaux: Isis est une rivière de la Colchide, et il y en a une autre de même nom en Angleterre.
Conséquemment ce terme désignait un vaisseau chez les anciens Germains. 11 y a lieu de présumer qu'il signiliait la même chose chez les Egyptiens par ces paroles de Lac-
(1862) Il ne faut pas se persuader que les anciens missent leurs enfants dans des berceaux faits comme les nôtres: ils les plaçaient dans des espèces de corbeilles ou de paniers creux; d'où esi veuo le latin cunce, cunabuta. Les laboureurs qui avaient de ces paniers pour meure leur grain ou pour le vanner, s'en servaient aussi pour coucher leurs
enfants. Cet usage, fort simple dans son origine, fut regardé comme mystérieux lorsque les fables eurent tourné la lèle aux Grecs. On a vu de pauvres gens placer leurs enfants dans un morceau d'écoree de chêne desséchée; peut-être est-ce là l'origine de la fable qui a dit que les premiers hommes étaient nés des chênes.
PART. II. T1IF.0I . ARCUEOI.Of.. — OKIC1NK DES DIEUX.
fonce : Iridi* nanigtum Mgypius colit (18G3). Comme les Germains rendaient une espèce «le culte à ce symbole de la navigation sous le nom d'isis le judicieux Tacite en a conclu que les Germains adoraient l'Isis Egyptienne, et l'on a disserté savamment pour découvrir par quelle voie ce culle avait pu
fiénétrer d'Egypte en Germanie. Parce que es Saxons appelaient Irminsul, le dieu ou Je symbole qu'ils adoraient; en rapprochant ce terme du grec Hermès, on a conclu qu'ils adoraient Mercure.
§ XVI. —11 en est de même de la ressemblance des personnages. L'idolâtrie moderne des Indes, de la Perse, des pays du Nord, de l'A mérique, est la môme que l'ancienne idolâtrie égyptienne; l'abbé Banier en est convenu (186i), et nous l'avons montré en détail. Croirons-nous pour cela que tous ces peuples ont reçu leurs dieux de l'Egypte? Selon les Grecs, lo , tille d'inachus, roi d'Argos, est la même qu'Isis chez les Egyptiens; la source de l'erreur est palpable, lo ou Ino, car il parait qu'on a confondu ces deux noms, était une fontaine d'Argos , c'est le même nom que viv0f, marais de Laconie, dans Pausanias (1865), lnn, rivière d'Allemagne, lsne, rivière de Souabe, etc. On a dit qu'elle était fille d'inachus et d'ismène, parce qu'elle se déchargeait dans l'une ou i'aulre de ces deux rivières; tout comme l'océan est appelé le père des fleuves qui y conduisent leurs eaux. Comme elle avait deux sources ou deux branches appelées en grec k^«t«, des cornes, voilà lo changée en vache. On a fait la même fable du Nil et de PAchéloùs changés en taureaux. Or, l'Isis égyptienne était souvent représentée avec une tête de vache ; c'est donc la même chose qu'Io; le reste du parallèle est de même goût. Il se pourrait très-bien faire que la fontaine Ino eût été aussi appelée Isis, puisque c'est un nom de rivière, la méprise dans ce cas était encore plus aisée.
§ XVII. — Le peu que nous savons des traditions et des rites de l'Egypte, est trèsdillerent de ceux do la Grèce. Le culle des animaux et des productions de la terre, les hiéroglyphes ou ligures symboliques, étaient des usages universels chez les Egyptiens, et faisaient une partie essentielle de leur religion; nous n'en voyons aucun vestige chez les Grecs. Il eût été à propos que les partisans d'Hérodote nous donnassent quelque raison de celte dilférence.
§ XVIII. — Embrasserons-nous le sentiment de Diodoie de Sicile, qui accuse Hérodote d'avoir inventé des fictions incroyables en parlant des Egyptiens, pour attirer ainsi l'attention de ses lecteurs (1866)? Non, ■Mûrement. Il est plus convenable de croire que cet historien a été dupe de la vanité des prêtres d'Egypte. Il fut frappé de quelques rapports qu'il aperçut entre les dieux
égyptiens et ceux de la Grèce : il en demanda la raison aux prêtres, et ceux-ci ne manquèrent pas d'assurer que toutes les divinités grecques avaient [iris naissanco chez eux et y avaient été connues de tout temps; ils appuyèrent celte assertion sur des généalogies et des dates qu'ils forgeaient à plaisir; Hérodote les crut sur leur parole.
§ XIX. — Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'Hérodote et tous ceux qui l'ont suivi, en assurant que les Grecs ont tiré leurs dieux de l'Egypte, se sont retranché à eux-mêmes la seule preuve qui pouvait nous convaincre du fait. Les Grecs, disentils, après avoir fait cet emprunt, ont changé exprès les noms, les attributs, les fonctions, la figure, la généalogie des dieux, pour faire croire qu'ils étaient nés chez eux. Dans cette supposition, que nous reste-t-il pour vérifier ce prétendu transport des dieux égyptiens dans Ja Grèce? Si l'on disait : les divinités grecques ont même nom, mêmes attributs, même figure que les dieux égyptiens ; donc ils ont été apportés de l'Egypte : la conséquence serait du moins vraisemblable. Mais pour nous prouver l'identité des personnages, on commence par avouer qu'ils n'ont plus rien de commun.
§ XX. — Ceux qui ont soutenu que les fables grecques viennent de la Phénicie, ont-ils mieux rencontré, et nous donnentils de meilleures preuves de leur système ? Nous n'avons d'autre monument pour nous instruire de la religion des Phéniciens, que le fragment de Sanchoniathon conservé par Eusèbe, et ce fragment n'est pas une tradition fcrt certaine. Il faudrait avoir vu l'original, pour juger si c'est l'auteur ou le traducteur qui a cherché à se rapprocher de la mythologie grecque ; car on ne peut pas y méconnaître cette affectation. Ce que les livres saints nous disent des dieux des Syriens et des Chananéens, est fort obscur ; ceux qui en ont tenté l'explication se sont toujours dirigés sur les fables grecques. Après avoir lu le livre de Selden, De diis syriis, on est à peu près aussi instruit qu'auparavant.
§XXL— C'estunefaible raison pourcroiro qu'une fable est phénicienne, que des étymologies tirées bien ou mal de l'hébreu ; l'envie de tout rapporter à celle source, semble souvent avoir fasciné les yeux des mythologues. Bien de pi us connu des anciens que deux petits lacs de Sicile, appelés neîkiMi, Palici, c'est-àdire, deux creux d'eau : Ax, signifie de l'eau dans les noms "xltxa, 'Ëkxàn, "AXixo.*, etc., qui sont des noms de lacs ou de rivières. Ou nommait encore DeUi, ceux de Sicile; c'est le même nom que Deulle, rivière des Pays-Bas, et Andèle, rivière de Normandie. Enfin on les appelle aujourd'hui Neptui ; c'est le même sens. Comme l'eau en est minérale et sulfureuse, on crut que deux
(I8C3) Divin, initit., I. i, c. 2.
(1864) Tome-I, I. v, c. 7, page 411.
(1865) Livre m, c. 23.
(1860) Diod., tome I, page 119,
génios on étaient les auteurs : on les nomma tes frères Polices, enfants d'Adranus, rivière voisine; on leur attribua la vertu de faire connaître les parjures, et on leur rendit un culte pompeux. Diodore de Sicile en fait une description merveilleuse dans son histoire (18G7). « De ces deux lacs, dit-il, s'élèvent des étincelles qui paraissent sortir d'une grande profondeur: on dirait que ce sont des chaudrons posés sur un grand feu, et que l'eau qui en déborde est elle-même enflammée. On n'oserait approcher de cet embrasement pour en découvrir la cause; et la terreur que cet objet imprime dans l'Ame, y fait reconnaître quelque chose de surnaturel et de divin. » L'origine de rçur divinité est fort simple comme on voilT mais les mythologues ont mieux aimé aller chercher ces deux personnages imaginaires en Phénicie; dériver leurs noms de l'hébreu Palichin, vénérables, leur donner pour père Adramélech, l'un des rois ou des dieux des Chananéens (1868). C'est de l'érudition dépensée à pure nerte et par engagement de système.
§ XXII. — Souliendrons-nous donc opiniâtrement que les Grecs n'ont reçu aucun de leurs dieux des Egyptiens ni des Phéniciens? Non. Il y aurait de la témérité à prendre ce parti extrême dans une question si obscure ; et cela n'est point nécessaire pour maintenir la vérité de notre système. Que tous les dieux honorés avec Jupiter, soient éclos du cerveau des Grecs, ou que quelques-uns aient été apportés d'ailleurs, cela est fort indifférent pour décider de leur nature et du vrai sens de leurs fables; puisque partout on les a forgés à peu près de même.
§ XXIII. — Essayons néanmoins s'il n'y a pas un moyen de distinguer les dieux anciens des Grecs d'avec ceux qui ont pu venir des étrangers ; Hésiode nous servira de guide. Il distingue des dieux de deux espèces : les premiers sont les différentes parties de la nature, le ciel, la terre, la mer, les fleuves, le soleil, la lune, etc.; ce sont les dieux anciens ou les dieux Titans. On y doit ajouter encore les passions de l'humanité personnifiées; comme Vénus, Némésis, le Sommeil, la Discorde, les Furies, les Parques, la Mort, etc. ; aussi Hésiode les fait naître tous sous le règne de Cœuis ou de Saturne.
Les seconds sont ceux que l'on supposait auteurs des sciences et des arts; ainsi lîacchus et Cérès n'ont présidé à l'agriculture , Vulcain à la mécanique, Mercure au commerce, Mars à la guerre, Minerve- aux sciences, les Muses à la poésie, Apollon et Esculape à la médecine, les Grâces au mainlien extérieur, que quand on a commencé à cultiver ces talents divers. On a rendu un culte à Vesta et aux dieux Lares, lorsqu'on a été réuni dans un foyer commun. Certains dieux sont aussi devenus nouveaux par la nouvelle manière de les envisager. Ainsi on
n'a cru que Jupiter était .e roi des deux ou le roi des dieux, Pluton le roi des enfers, Neptune le roi des mers, que quand on a vu des rois exercer l'autorité dans les villes de la Grèce. Voilà pourquoi Hésiode place; la naissance de tous ces dieux, nouveaux sous le règne de Jupiter ; et comme leur culte fut beaucoup plus pompeux que celui des dieux anciens, et les tit presque oublier, on a dit que Jupiter, à la tête des nouveaux dieux, avait vaincu les anciens ou les Titans, et les avait précipités dans le fond du Tartare.
Mais cette révolution ne prouve pas encore que ces dieux nouveaux soient venus des pays étrangers. Les Grecs paraissent avoir reçu plusieurs arts des Egyptiens et des Phéniciens; il est à présumer qu'ils en ont reçu en même temps la divinité à laquelle on attribuait chacun de ces arts , à supposer qu'elle fût déjà honorée en Egypte ou en Phénicie. La dillicullé est de déterminer en détail ce que les Grecs ont inventé et ce qu'ils ont appris des autres nations, et quelles divinités ont été adorées ailleurs avant de l'être dans la Grèce. Dans cette incertitude, soutenir que les Grecs ont emprunté des autres peuple le fond de leur" religion et toute leur mythologie, c'est un système dénué non-seulement de preuves, mais encore de vraisemblance.
On peut cependant faire une objection.
N'esl-il pas probable que l'idolâtrie s'est glissée chez les Grecs adorateurs d'un seul Dieu, comme elle s'est introduite plus d'une fois chez les Hébreux? c'est toujours par !a communication avec leurs voisins que ceux-ci ont adopté un culte étranger et oublié leur propre religion. Mais il faut faire attention que Je cas est fort différent. Que les Israélites, réduits en servitude eu Egypte, aient copié les mœurs de leurs maîtres; qu'ils aient souvent imité les Chananéens dont ils étaient environnés , dont l'exemple servait à les séduire, dont les fêtes pouvaient les attirer; on le conçoit aisément. Mais que la nation entière des Grecs aient reçu les coutumes et les idées de quelques Égyptiens fugitifs ou de quelques négociants Phéniciens, cela ne se comprend plus; et indépendamment des autres preuves que nous avons données du contraire, cela est absolument sans exemple.
Supposons néanmoins le fait, tout incroyable qu'il est. On convient que les Grecs ont changé les noms, les attributs, les fonctions, la figure, la généalogie des dieux qu'ils ont reçus des Phéniciens et des Egyptiens; donc c'est dans le sol , le langage et le génie de la Grèce qu'il faut principalement chercher le sens des fables grecques : on ne doit le puiser dans la mythologie égyptienne ou phénicienne que quand les personnages et les idées paraissent absolument semblables, et lorsque le grec ne fournit aucun moyen d'explication.
^1807) Diod., I. m, c. ô(> , lome III, page 165.
(1868) Mytlwl. de Banicr, tome I, p:«jj<' G19.
PAHT. H. T11E0I.. AKC11EOLOG. - OltlClNE DES DIEUX.
dieux et des héros; e'esl «lu vieux grec: on ne le parlait plus au siècle de Platon et do Démosthènes. Les dictionnaires formés sur les écrits de ces derniers sont insullisanls , il faut y suppléer par des glossaires tels que celui d'Hésychius et par les langues des peuples voisins de la Grèce.
§ III. —On continuera donc à suivre la méthode de Bochart et de le Clerc, en confrontant les langues, mais on Je fera avec plus de réserve et en tachant d'éviter les défauts dans lesquels ils sont tombés.
1° L'on aura recours aux langues do l'o- § 1. — Quand il serait encore plus évidem- rient pour expliquer les noms des dieux
Telle est la méthode qui nous est prescrite par la nature môme du sujet que nous traitons, et dont nous lâcherons de ne pas nous écarter. Nous nous proposons uniquement d'expliquer les fables telles qu'Hésiode les raconte, et telles qu'elles étaient communément reçues dans la Grèce.