‹ Œuvres completes de BergierChapitre 110 sur 255 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Examen des deux autres systèmes , et réponse à quelques objections.

§ I. — Un savant moderne qui a développé brièvement, mais avec beaucoup d'éloquence , V origine. , les progrès et la décadence de l'idolâtrie (1869*) prétend qu'elle a commencé avant le déluge, qu'elle est née de l'abus des hiéroglyphes ou de l'écriture symbolique, qui a été en usage non-seulement chez les Egyptiens, mais dès le premier âge du monde et chez les descendants d'Adam. Selon lui , la coutume de peindre le soleil et la lune , pour former une espèce de calendrier, d'adorer Dieu au lever du soleil et de s'assembler aux nouvelles lunes, lit d'abord déifier ces deux astres. L'invention du zodiaque, dont les Egyptiens ne sont point les auteurs et qui est plus ancien qu'eux , introduisit ensuite le culte des animaux. Les premiers qui firent réflexion au mal physique et moral qu'ils apercevaient dans l'univers, ne purent concevoir qu'un Dieu infiniment bon en fût l'auteur ; ils imaginèrent deux principes, l'un bon, l'autre mauvais : bientôt on crut que deux ne suflisaient pas, qu'il en fallait plusieurs* cette idée peupla l'univers d'intelligence./ du second ordre auxquelles on rendit uo culte. Le respect pour les morts, le souvenir de leurs vertus et de leurs bienfaits engagèrent les peuples à rendre de grands honneurs aux héros, et on ne larda pas do* passer jusqu'à l'adoration; ainsi Jupiter, Pluton , Neptune furent mis au rang des dieux. On leur prodigua les mêmes titres que l'on donnait auparavant aux astres, il n'en fallut pas davantage pour les confondre. Leurs statues placées en public et chargées d'ailiches ou de symboles, furent la source de nouvelles erreurs. La première colonie qui peupla l'Egypte, y porta ce goût pour l'écriture symbolique plus ancien qu'elle ; mais il lui fallut de nouveaux caractères pour désigner un ordre particulier de travaux qu'exigeait le sol de l'Egypte fort différent des autres climats; les signes anciens ne servirent donc plus que pour le culte religieux. Dès-lors l'intelligence en fut réservée aux seuls prêtres , et on la perdit entièrement lorsque l'écriture alphabétique plus commode eut fait négliger l'ancienne. De là sont nées les fables, lut métamorphoses, l'adoration des animaux eu Egypte et les autres folies du paganisme. Les Grecs avides de merveilleux et grands admirateurs des Egyptiens, approprièrent les représentations symboliques de ceux-ci aux dieux que les navigateurs phéniciens avaient apportés dans la Grèce, et créèrent une foule u'autres personnages sur le mémo modèle. Enfin Rome les adopta pour la plus grande partie: elle y joignit non-seulement

(1860') Imprime a Paria en I?j7.

W> OEUVRES COMPt

sos propres dieux, mais encore ceux des nations qu'elle avait soumises à son empire.

Ce système, comme l'on voit, est à peu près le même que celui de l'histoire du ciel, excepté qu'il remonte plus haut; il est sujet à la plupart des objections que l'on a laites contre celte opinion qui a toujours paru plus ingénieuse que solide.

§ II. — On ne répétera point ce qui a été dit ci-devant contre cette prétendue adoplion faite par les Grecs des dieux d'Egypte et de Phénicie; on n'examinera point s'il y a une liaison bien réelle entre les divers progrès que l'on fait faire à l'erreurydans l'esprit des anciens peuples, et si ces progrès sont conformes à ce que nous apprend l'liis* toire. On se contentera d'observer que l'adoration des astres, des animaux, et des autres parties de la nature, se trouve chez plusieurs nations qui n'ont jamais fait usage du calendrier, du zodiaque, ni de l'écriture symbolique, et qui ne paraissent pas en avoir jamais eu aucune connaissance : nous l'avons montré en détail dans le chapitre cinquième. L'idolâtrie a donc une autre origine que l'abus de ces différentes institutions*

§ III. — C'est ce qu'a montré avec toute la sagacité possible, le savant magistrat qui a traité Du culte des dieux fétiches (1870) : il a fait voir qu'aucun des systèmes proposés jusqu'ici sur l'origine de l'idolâtrie, ne [•eut rendre raison du culte insensé que tous les peuples de l'univers, sans en excepter les Grecs ni les Romains, ont rendu aux brutes et aux créatures inanimées ; que l'adoration des animaux n'avait aucune relation avec les astres ni avec les héros déitiés ; que ce culte était direct, absolu, et non point symbolique ni relatif; et il serait dillicile de rien opposer de solide aux raisous qu'il en apporte. Mais , malgré les lumières supérieures de cet habile écrivain, il y a dans son ouvrage plusieurs suppositions qui paraissent non-seulement dénuées de preuves , mais inconcevables, d'autres qui semblent se contredire.

* § IV. — D'abord il donne la préférence à la méthode d'expliquer les fables par l'ancienne histoire; il en prouve la justesse parle nom même de mythologie, qui signifie, selon lui , le récit des actions des morts. Par-là, il insinue que les dieux principaux des Grecs ont été des morts ou des hommes divinisés après leur trépas. Voyons si celte hypothèse peut s'accorder avec ce qu'il nous enseigne ailleurs.

§ V. — 1° Il convient que cette méthode ne peut rendre raison de toutes les espèces d'idolâtrie , du culte rendu aux astres , aux animaux , aux êtres même inanimés ; qu'elle ne peut expliquer ce qu'on appelle le sabéisme et le fétichisme (1871). Voilà

déjà un grand défaut. Si donc on peut trou* ver un système qui rende raison de toutes ces pratiques , il mérite sans doute d'être préféré. Or tel est celui que l'on a tâché de prouver jusqu'ici.

§ VI. — 2° Il soutient que l'adoration des astres et des êtres naturels est plus ancienne que l'idolâtrie proprement dite, ou le culte des héros et de leurs images (1872); que c'a élé la première religion des Grecs aussi bien que celle des Egyptiens et des Phéniciens (1873); que le fétichisme et le sabéisme étaient, dans les premiers temps, les deux seules religions reçues en Egypte; que l'érection des statues défigure humaine y était rarement d'usage, ou même n'avait pas lieu, non plus que l'idolâtrie des hommes déifiés, à laquelle l'Egypte n'a presque pas été sujette (1874); que, selon le fragment de Sanchonialhon, les anciens Phéniciens ont adoré de même les germes de la terre, le soleil, les vents, le feu (1875). Cela supposé , comment peut-on avancer avec Hérodote que les Grecs ont emprunté leurs nouveaux dieux ou héros divinisés de l'Egypte ou de la Phénicie? Le Grecs ont-ils reçu le culte des héros des deux nations qui n'adoraient pas les héros?

§ VII. —3° La Grèce, dit-il après Hérodote, donna dans la suite à ses vieux bétyles, les noms des dieux étrangers (1876). Cela se conçoit-il? les Grecs avaient sans doute dans leur langue des noms pour exprimer leurs divinités. Mais ces noms propres sont tous orientaux ; c'est-à-dire ils ont une signification dans les langues orientales; mais ils en ont aussi une en vieux grec et en latin , et même une plus naturelle que celle qu'on veut leur donner en les défigurant; au besoin , on leur en trouverait une en chinois. Leur étymologie tirée au hasard du phénicien est la plus faible de toutes les preuves.

§ VIII. — 4° Notre savant auteur a trèsbien développé les diverses causes qui ont conduit généralement tous les peuples à l'adoration des êtres naturels (1877). Le penchant de l'homme à concevoir tous les êtres semblables à lui-même, à supposer de la bonté ou de la malice aux choses inanimées qui lui plaisent ou qui lui nuisent, à personnifier les êtres physiques et les êtres moraux : voilà ce qui a fait croire dans tous les pays l'existence des génies, des fées, des lutins, des satyres, des spectres, etc. ; voilà ce qui a peuplé l'univers d'intelligences, de nymphes, de divinités de toute espèce. 11 est donc inutile de chercher une autre origine à l'idolâtrie de tous les peuples, Grecs, Romains, Phéniciens, sauvages anciens et modernes, au culte que les Egyptiens ont rendu aux animaux, enfin au fétichisme des nègres. Dans cette supposition, quelle relation les an*

(1870) En 1740.

(1871) l'âge 10.

11872) Page 1-2 cl Cl»

(1875) Page ïStfi

(1874) Page 104 et 252.

(1875; P.tge 1 14 el suiv.

(187(ï) Page 158.

(io77* l'.iji'' ila ci biiiv

SRI

PART. II. THEOL. ARCTIEOl.OG. — ORIGINE DES DIEUX.

tiennes fables de la Grèce peuvent-elles aVoir avec l'histoire?

§ IX. — Mais ce penchant , dira-t-on , peut-il conduire les hommes au point d'adorer un arbre ou un caillou? Voilà le doute <pie laisse toujours dans l'esprit le savant ouvrage que nous examinerons; et la principale difficulté demeure indécise.

Pour la résoudre, il faut se rappeler une observation que notre auteur a faite (1878) et que nous avons déjà rapportée d'après les voyageurs (1879), que les objets du culte des nègres ne sont pas toujours des dieux proprement diîs, mais des choses que l'on suppose douées d'une vertu divine, des oracles, des amulettes, des talismans préservatifs; que ces fétiches ne sont pas tous les objets matériels en eux-mêmes, mais ceux qu'il a plu aux nègres de choisir et de faire consacrer par leurs prêtres. 11 faut se souvenir encore de ce que ces mêmes voyageurs rapportent de la confiance excessive que les nègres ont en leurs prêtres : ils croient que ces fourbes conversent familièrement avec les esprits ou génies qui sont leurs véritables dieux, qu'ils sont dépositaires de toute leur puissance. Il n'est pas surprenant qu'ils soient persuadés en conséquence que leurs prêtres ont le pouvoir d'attacher la vertu et la protection des génies à certains talismans ou fétiches; qu'en venu delà consécration faite par ces prêtres, un caillou peut servir de gage de Ja présence el du secours des génies dont on ambitionne les faveurs et dont on redoute la colère; que dans celte opinion ils révèrent à l'excès ces fétiches ou amulettes, comme autant de marques de l'assistance et de la protection de leurs dieux; qu'ils les croient même animés , tout connue les Cirées ont cru autrefois qu'en vertu de la consécration des statues, des idoles ou des bétyles, les dieux y habitaient réellement el y recevaient les hommagesde leurs adorateurs. 11 est clair que toutes les pratiques ues nègres supposent nécessairement la croyance des esprits ou génies répandus ooiis tout l'univers, telle que les voyageurs la leur attribuent ; que celte croyance est la viaie origine du culte des fétiches, de l'i- Uolàtrie grecque, de Ja magie, et de toutes les autres folles du paganisme. Dès que l'on I eid de vue ce dogme fondamental, on ne conçoit plus rien.

J X.— Il reste une autre objection à résoudre. Selon le sentiment du même auteur, nous supposons faussement que les Grecs nui eut d'abord Ja connaissance d'un seul Dieu, el qu'ils sont tombés ensuite dans le polythéisme et l'idolâtrie. Tous les peuples sauvages et ignorants, tels qu'oui élé les Lrecs, sont incapables des notions intellectuelles el de lidée de Dieu toile que nous I avons. L'on n'arrive a cette connaissance que par degrés, par un examen attentif do la nature, par des réflexions qui pussent la

(1878) Page II.

portée des peuples sauvages : leurs idées bornées et grossières les conduisent assez naturellement au polythéisme (1880); co qui a fait conclure aux plus habiles métaphysiciens , que depuis la dispersion du genre humain, le polythéisme a toujours été la première religion des hommes

§ XL— Nous avons déjà observé (1881) que ce fait est absolument étranger à l'objet principal de nos recherches; à la question de savoir si les dieux des Grecs ont élé des hommes ou des êtres physiques personnifiés. Quand la première religion des Pélasges ou des anciens Grecs aurait élé le polythéisme, comme Hérodote l'assure, il s'ensuivrait seulement qu'Hésiode a élé dans une erreur de fait, en nous donnant Cœlus, ensuite Saturne pour l'unique objet du culîe de ces peuples : ou tout au plus, il s'ensuivrait que nous prenons mal le sens de son poëme sur ce point particulier. Dans ce cas là même, il y aurait peu de chose a changer dans Je progrès que nous avons fait faire aux erreurs de l'esprit humain: il faudrait seulement supprimer la première époque où nous avons envisagé la religion grecque: au lieu d'avancer que les Grecs ont connu d'abord un seul Dieu , connue nous croyons l'a voir prouvé, il faudrait su pposer qu'ils ont commencé par croire toute la nature animée par des génies auxquels ilsont rendu leur culte. Le fond de notre sy»> tème sur Ja nature des dieux el sur le sens des fables n'en recevrait aucune atteinte.

En second lieu, c'est mal à propos qu'on nous accuse de supposer les anciens Grecs parvenus par voie de raisonnement à Ja connaissance d'un seul Dieu: c'est par tradition que cette idée s'est conservée chez les premiers chefs de colonie, sortis de la famille de Noé. Une croyance si essentielle a pu sans doute être tiansmise des pères aux enfants pendant plusieurs générations et pendant plusieurs siècles, même chez les hommes devenus sauvages, lout comme nous voyons les peuples des forêts de l'Amérique communiquer à leurs descendants les notions grossières et imparfaites qu'ils ont de Ja Divinité, avec les erreurs qu'ils y ont ajoutées. 11 n*a donc pas élé nécessaire que Jes Grecs arrivassent à celte connaissance par degrés et par un examen attentif de Ja nature. Ces métapliysiciens, dont on nous vante l'habileté, commencent par supposer ou que la connaissance d'un seul Dieu n'a pas été donnée par révélation et par tradition aux premiers hommes, ou que celle tradition a été d'abord anéantie après la dispersion des peuples ; ces deux laits sont égalementfaux, contraires au texte des livres saints, aux monuments de l'histoire, à Ja croyanceaclueile des nations idolâtres.

§ XII. — Lutin, il s'en faut beaucoup que le sentiment des métaphysiciens qu'on nous oppose, soit infaillible ou démontré : îles écrivains qui passent parini nous pour de

(1880) P^e li)t ci suiv.

(18SI; Cbap. "2, § 11.

grands philosophes, après avoir pesé les soleil, quand on adore fa divinité d'un raisons, se sont décidés pour l'opinion con- ruisseau? Dès que le premier pas est fait,

traire.

Il est naturel , disent-ils, qu'une famille ou une bourgade elfra .y ée du tonnerre, affligée de la perle de ses moissons, maltraitée par la bourgade voisine, éprouvant tous les

la terre est bientôt couverte de dieux et on descend enfin des astres aux chats et aux oignons.

Cependant il faut bien que la raison se perfectionne; le temps forme enfin des

jours sa faiblesse, sentant partout un pou- philosophes qui voient que ni les oignons, voir invisible, ait bientôt dit: Il y a quel- ni les chats , ni même les astres, n'ont arqu'être au-dessus de nous qui nous fait du rangé l'ordre de la nature. Tous ces philobien ou du mal; il y a un pouvoir supérieur sophes , babyloniens, perses, égyptiens, qui tantôt nous favorise et tantôt nous mal- scylhes , grecs et romains, admettent traite. Il n'est pas vraisemblable qu'elle ait un Dieu suprême, rémunérateur et vendit d'abord: Ils y a deux pouvoirs; car pour- geur.

quoi plusieurs? On commenceen tout^genre par le simple, ensuite vient le corapos4,jît souvent enfin on revient au simple par des lumières supérieures. Telle est la marche de l'esprit humain.

Quel est cet être 'que l'on aura d'abord invoqué ? sera-ce le soleil, sera-ce la lune? il n'y a pas d'apparence. Les enfants ne font point attention à la beauté, à l'utilité, au cours régulier des astres, ils y sont accoutumés; mais que le tonnerre gronde , ils tremblent, ils vont se cacher. Les premiers hommes ont sans doute agi de mê-

On n'ose d'abord le dire au peuple ; mais on le dit secrètement et dans le mystère. Toutes les autres divinités ne sont que des êtres "intermédiaires. On place des héros, des empereurs au nombre des dieux, c'est à-dire des bienheureux. Mais il est sûr que Claude, Octave, Tibère et Caligula ne sont pas regardés comme les créateurs du ciel et de la terre.

En un mol, il paraît pçouvéque du temps d'Auguste, tous ceux qui avaient une religion, reconnaissaient un Dieu supérieur, éternel, et plusieurs ordres de dieux seine. Ce sont des espèces de philosophes condaires, dont le culte fut appelé depuis qui ont remarqué les premiers le cours des idolâtrie (1882).

astres. § XIII. — Assurément nous no pensons

Un village se sera donc borné à dire : il pas que ces réflexions soient une preuve y a une puissance qui tonne, qui grêle sur démonstrative, plusieurs sont très-sujettes nous, qui fait mourir nos enfants, apai- à contestation ; mais enfin jusqu'à ce qu'on sons-la par de petits présents, comme on ait prouvéque lachose s'est iaite autrement, calme les gens irrités. Il faut bien aussi lui nous sommes en droit d'affirmer, en vertu donner un nom: le premier qui s'offre, est des preuves que nous en avons données, celui de chef, de maître, de seigneur. Kneph que les Grecs, comme les autres peuples, chez, les Egyptiens, Adoni chez les Syriens, ont admis d'abord un seul Dieu sous la noliaal, Bel, Moloch chez leurs voisins, Papée chez les Scylhes, signifient seigneur et maître. Ouranos ou Cœlus , premier dieu des Grecs , a désigné la même chose.

Ce n'est point par une raison supérieure

tion confuse d'Etre supérieur, avant que d'en venir à celte multitude de génies ou de puissances inlermédiairesqu'ils ont adorés dans ia suite.

Mais quelque système que l'on suive sur

la manière dont ce culte s'est introduit , il

et cultivée "que tous les peuples ont ainsi demeure pour certain que les principaux et

commencé à reconnaître une seule divi ni té ; s'ils avaient élé philosophes, ils auraient adoré le Dieu de toute la nature, et non pas le dieu d'un village; ils auraient examiné ces rapports infinis de tous les êtres qui prouvent un être créateur et conservateur; mais il n'examinèrent rien, ils sen

les plus anciens dieux du paganisme ont été les génies moteurs de la nature; que le culte des héros a élé inconnu à tous les peuples barbares; qu'il n'a commencé par conséquent que fort tard chez les Grecs et lorsqu'ils ont été policés; qu'il n'a rien changé au culte des dieux plus anciens.

tirent. Chaque bourgade imaginait un être L'explication de la Théogonie achèvera de

tuiélaire et terrible, résidant dans la forêt voisine, ou sur la montagne, ou dans une nuée; elle n'en imaginait qu'un seul, parce qu'elle n'avait qu'un seul chef à la guerre.

Il est bien naturel que l'imagination des hommes s'élant échauffée, et leur esprit ayant acquis des connaissances confuses, ils aient bientôt multiplié leurs dieux et assigné des génies moteurs aux éléments, aux mers, aux forêts, aux fontaines, aux

mettre celte vérité dans la dernière évidence, ou ou moins la portera au souverain degré de la probabilité.

§ XIV. — Il reste cependant toujours une objection dont tous les esprits sont dabord frappés. Est-il vraisemblable que, dans un objet aussi important que ia religion et le culle divin, les anciens peuples aient pris des êtres imaginaires pour des personnages réels, des allégories pour des narrations sérieuses; que les seules équivoques du

astres. Plus ils auront examiné ces globes langage aient pu opérer un aveuglement si

lumineux, plus ils auront été frappés d'ad- inconcevable?

miration. Le moyen de ne pas adorer le. On pourrait répondre que le système des

(1882) Diction, plutôt., art. Religion, deuxième question.

885 PART. II. THEOL. ARCIIEOl.

mvlhologues historiens suppose des faits infiniment plus incroyables que celui-ci. Kst-il vraisemblable qu'il y ail eu un puissant empire chez des peuples sauvages, qui s'est formé on ne sait comment, et qui n disparu de môme; que les Grecs aient commencé par adorer des scélérats; qu'aprés avoir rendu un culte aux êtres naturels, ils l'aient quitté pour honorer des étrangers; que, pouvant multiplier à discrétion ces héros vrais ou fabuleux, ils y aient encore ajouté des personnages chimériques, la Nuit, la Discorde, le Sommeil, la Mort, etc.; qu'ils aient fait ainsi dans leur religion le mélange le plus bizarre? On ne reflétera point les autres objections que l'on a faites contre ce système.

Mais il faut résoudre directement la difficulté. Je soutiens que la supposition dont les esprits [(revenus révoquent en doute la possibilité , devient très - vraisemblable quand on veut réfléchir sur la marche de 1 esprit humain, telle qu'on l'a tracée (chapitre 2, § VIII, et chap. 6), sur les fables, sur les erreurs, sur les pratiques populaires qui subsistent encore aujourd'hui et qui paraissent avoir la même origine que chez les Grecs.

1° Il y a chez nous , comme chez eux, deux espèces de fables, les unes physiques, les autres historiques, telles que les romans. L'on doit mettreau rang des premières tout ce que l'on raconte sur les feux nocturnes, sur le cauchemar, sur les follets qui pansent les chevaux , sur les ditférentes espèces de lutins : erreurs dont les unes i.ont nées des opérations des somnambules, les autres de la malice de quelques fourbes. Parmi les romans anciens, il en est quelquesuns dont les principaux personnages ont existé, comme ceux de Richard sans Peur, de Robert le Diable, de Pierre de Provence, etc. ; d'autres où tout est fabuleux : Gargantua, l'Espiègle, qui est un recueil de tours et de filouteries , etc. N'est-il pas à présumer qu'il en était de même chez les Grecs?

2° Les principales erreurs des anciens se retrouvent eucore parmi les peuples grossiers des campagnes, malgré l'attention que l'on a de les instruire ; ils croient encore aux influences de la lune, aux songes, aux présages, aux jours heureux et malheureux, ;uix talismans, aux sorciers, au sabbat, etc. Ne doit-on pas juger que les mêmes préventions venaient autrefois de la même source, de l'ignorance des causes naturelles, de la croyance d'un pouvoir supérieur agissant dans tout l'univers, et des génies répandus •Jans ses différentes parties?

3° Dans noire religion même, malgré les lumières qu'elle donne aux plus simples, malgré le zèle et la vigilance îles pasteurs, il s'est introduit souvent parmi le peuple des erreurs et des pratiques, les unes innocentes, les autres superstitieuses, qui n'étaient fondées que sur l'ignorance et l'abus du langage : l'inscription Vera icon, platée sous une image de la face du Sau-

veur, a fait naître une sainte Véronique; d'autres noms anciens mal entendus ont fait honorer dos sainls imaginaires et des reliques apocryphes, dont les critiques ont prouvé la fausseté, et dont les évêques les lus sages ont souvent eu bien de la peine déraciner le culte. Il y a eu des dévotions particulières fondées sur la simple allusion des noms : l'on a invoqué saint Fort, pour fortifier les membres, saint Genou pour le mal des genoux, etc. Ce culte n'avait rien de mauvais, puisque l'intercession des sainls peut être utile contre toutes sortes de maux; mais l'idée particulière que s'en formait le peuple venait uniquement du langage. Il s'est glissé parmi les ignorants des pratiques superstitieuses établies sur le même fondement, comme la coutume de plier les pièces de monnaie que l'on donnait pour offrande, la confiance à l'eau de quelques fontaines auxquelles on avait donné le nom d'un saint, et plusieurs autres usages dont il serait inutile, peut-être même dangereux de rappeler le souvenir. N'est-il donc fias vraisemblable que les erreurs, les fables, les superstitions anciennes ont eu la même origine?

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