‹ Œuvres completes de BergierChapitre 111 sur 255 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Pourquoi l'on suit Hésiode ; idée de la version française de ses poésies et des remarques qui l'accompagnent.

§ I. — Pour développer le système de l'idolâtrie, on ne pouvait choisir un meilleur guide qu'Hésiode. M. l'abbé Banier observe que, pour bien expliquer les fables, il faut les prendre dans les poètes les plus anciens. Hésiode est l'un des premiers, et il s'accorde assez avec Homère. La Théogonie est l'histoire des dieux la plus complète et la plus suivie ; ceux qui l'ont continuée n'ont fait qu'ajouter quelques fables plus récentes. Dès que l'on peut réussir à expliquer celles de notre poète, il est aisé de découvrir l'origine et le sens de toutes les autres; elles ont été bâties sur le même fond et selon la même méthode.

§ II. — On ne s'ariêlera point à faire remarquer la beauté du génie d'Hésiode, les grâces naïves de son style, le sublime même auquel il s'élève quelquefois. La description du combat des Titans, celle de la naissance de Typhon, celle du bouclier d'Hercule peuvent être mises en parallèle avec les plus beaux endroits d'Homère. Si on ne trouve pas le même feu , la même vivacité dans le reste de ses ouvrages, c'est que la matière ne le comportait pas. On no peut disconvenir qu'il n'y ait répandu tous les agréments dont elle était susceptible; aussi Quintilien lui donne-t-il Je premier rang parmi les poètes qui ont écrit dans le style médiocre.

§ 111. — Quand on dit que sous les règnes allégoriques de Cœlus, ue Saturne, de Jupiter, Hésiode a voulu nous indiquer les divers états de la religion grecque, on no prétend pas assurer que là ail élé son dessein

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exprès, ni qu'il l'ait ainsi conçu distinctement lui-môme. Peut-être a-t-il eu seulemont en vue de nous apprendre ce que l'on publiait communément par tradition, sur les dieux anciens et nouveaux. Mais on soulientquecette tradition, tellequ'Hésiode la rapporte, nous indique en termes obscurs les révolutions arrivées successivement dans la croyance des Grecs. Il est cependant probable que le poète en a soupçonné quelque chose, qu'il a parlé en termes énigmaliques, pour ne pas blesser l'opinion reçue et pour n'avoir pas à craindre le môme sort que Sorrate subit dans la suite.

Quoi qu'il en soit, nous regardons Hésiode, non pas commeauteur ou inventeur, mais coin me simple historien des fables, quoique Hérodote ait pensé le contraire (1883).

§ IV. — Quant à la version française, on conçoit qu'il était impossible de la rendre exactement littérale ; un poète ne doit point être servilement traduit. Notre langue ne .souffre point les épilhètes entassées qui ne servent que pour l'harmonie du vers, ni les répétitions si familières aux anciens. Plusieurs expressions qui n'étaient peut-être pas indécentes chez les Grecs, feraient un irès-mauvais sens en français. La traduction que nous donnons ne doit point être lue sans les remarques.

Le lecteur s'apercevra aisément que nous nous sommes servis de l'excellente édition d'Hésiode, donnée par Leclere : on n'y peut rien ajouter pour la correction du texte ni pour l'exactitude de la version latine. Que pouvait-on faire de mieux que de la suivre constamment? C'est là qu'il faut avoir recours, s'il survient des doutes sur la fidélité de la iradu< lion française.

§ V. — Les remarques, outre leur objet principal, qui est de développer le vrai sens d'Hésiode et le système de la Théogonie, sont encore destinées souvent à montrer que celles de Leclere ne sont pas toujours aussi bien fondées qu'elles le paraissent; que le plus grand nombre de ses étymologies, tirées des langues orientales, comme celles de Brocliari, sont forcées et arbi Iraires ; que l'opinion de ces deux auteurs, tant sur l'origine de la mythologie que sur la multitude des colonies phéniciennes, n'est rien moins que solide. L'on n'a cependant fait aucune dilliculié de copier quelques-unes des notes du premier, lorsqu'elles ont paru justes et nécessaires pour l'intelligence du texte.

§ VI. — On a partagé le poëme de la Théogonie en cinq parues : la première, qui sert comme de préface, est une Invocation des Muses; les quatre suivantes sont relatives aux quatre époques de la religion grecque, que l'on a distinguées ci-devant et dont ce poème est l'histoire.

8 Vil. — Lu nous appliquant à ce travail, nous ne l'avons point envisagé comme un objet de pure curiosité; il a semblé propre à établir deux vérités importantes. La pre-

ETES DE KERGIEK.

mière, que tous les anciens peuples ont connu d'abord un seul Dieu, que c'est du moins l'opinion la plus probable, et que l'idolâtrie n'est point de la plus haute antiquité. La seconde, qu'aucune nation livrée à elle-même n'a conservé longtemps de saines idées sur la Divinité; qu'il fallait par conséquent une révélation surnaturelle, éclatante et revêtue «les caractères les plus frappants, pour établir et conserver la vraie religion sur la terre. C'est ici en môme temps une application du principe que nous avons lâché de développer ailleurs , que l'étude des éléments primitifs des langues et leur comparaison peuvent servir à dissiper peu à peu les ténèbres répandues sur l'histoire des anciens peuples, et nous faire distinguer avec plus de certitude les événements réels d'avec les imaginations fabuleuses.

§ VIII. — Mais quand ce principe serait encore plus évidemment démontré dans cet ouvrage, il sera toujours fort aisé de le tourner en ridicule, en suivant la méthode employée par quelques savants pour décrier ce genre d érudition. L'on affectera de choisir quelques-unes des étyroologies qui paraîtront les moins plausibles au premier coup d'œil, en les détachant de ce qui peut les appuyer et les rendre probables. On présentera ces lambeaux décousus et déplacés comme un échantillon par lequel on peut juger du reste; on conclura que toutes ces observations grammaticales sont absolument destituées de la plus légère vraisemblance. On pourra élayer encore cette décision par des réflexions générales sur les abus de la science étymologique, sur l'incertitude de ses applications, sur le danger de s'y livrer. Le lecteur ainsi prévenu par le compte infidèle qu'on lui rend d'un système dont on ne combat que l'accessoire, ne se donnera pas Ja peine de consulter le livre môme, d'en examiner les principes, d'en suivre les conséquences, de voir si l'auteur raisonne de- suite, ou s'il s'écarte de propos délibéré comme on l'en accuse.

Par ce procédé peu équitable et qui est assez à la mode, i'on parviendra très-sûrement au point auquel nous louchons déjà de fort près, à faire mépriser souverainement l'étude des anciennes langues, à décréditer toute espèce d'érudition, à ne plus estimer d'autre talent que celui d'écrire avec légèreté et avec grâce; et il n'est pas nécessaire de montrer jusqu'où cette façon de penser peut nous conduire.

§ IX. — Qu'on me permette de le répéter et de finir par où j'ai commencé. Pour porter un jugement sensé et réfléchi de cet ouvrage, il y a deux choses à faire : la première, d'examiner la question principale, si les dieux du paganisme ont été des êtres réels ou imaginaires, si Ja mythologie est fondée sur l'histoire ou si elle est allégorique, et de peser les preuves que nous avons rassemblées. La seconde, de suivre,

(1885) HÉrtODDTE, 1. n, n. 69.

«su

PART. 11. T11E0L. ARCHEOl.OG. - ORIGINE DES DIEUX.

du moins sommairement, l'application do la méthode que nous proposons [tour l'explication des fables : nous avons déjà fait observer qu'elle ne porte que sur des conjectures, et qu'il est impossible qu'elles soient toujours également heureuses. Mais quand il y en aurait encore un plus grand nombre de hasardées, ces défauts de détail sont-ils un motif suflisant de rejeter un système, quand il est prouvé d'ailleurs? Avec cette prévention, quel livre, quel genre d'étude peut être à l'abri de la critique et du mépris des censeurs les plus ignorants ? Tant que l'on n'a pas montré le faible ou la fausseté des preuves directes dont un auteur s'appuie, il est ridicule de le chicaner sur les conséquences.

Nous ne nous flattons pas néanmoins do persuader ceux qui ont déjà pris parti sur celte matière. Un écrivain obscur doit-ii assez compter sur la force du vrai pour espérer de renverser, par un premier effort, une opinion qui a pour elle les plus grands noms et les suffrages les plus respectables? C'est beaucoup, si l'on daigne seulement jeter un coup d'œil sur ses raisons et sur sa méthode. Mais il se trouve toujours un certain nombre de lecteurs équitables et non prévenus, qui ont égard aux preuves plus qu'à l'autorité, qui cherchent de bonne foi, dans chaque question, ce qu'il y a de vrai ou de plus vraisemblable; c'est pour eux principalement que l'on a composé cet ouvrage.

THEOGONIE D'HESIODE,

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