PREMIERE PARTIE
Invocation aux Muses (1884).
Commençons nos chants par invoquer les
(1884) Celle première partie serl de préface et d'introduction an reste du Poëme. On y verra cependant déjà des traits qui peuvent faire juger du dessein qu'Hésiode s'est proposé dans son ouvrage, ou du moins de la manière dont nous devons l'entendre. Quelques critiques ont pensé que les 115 premiers vers qu'elle renferme n'éiaienl pas d'Hésiode, qu'ils avaient élé ajoutés par un écrivain postérieur: mais le style en est si semblable à la suite de l'ouvrage, el la coutume d'invoquer les Muses est si familière aux poètes, qu'il n'y a aucun fondement à ie soupçon. Il convenait sans doute qu'en commençant un poème tel que celui-ci, l'auteur eût recours à ces divinités, non-seulement parce qu'elles présidaient spécialement à la poésie, mais encore à cause du sujet : pour découvrir la naissance des dieux, il fallait sans doute une espèce de révélation , une inspiration spéciale. (Voyez v. lui et suiv. (a)
^885/ Les divinités qui président à la musique. On sera peut-être surpris de voir traduire ainsi mu* v Hilicutuailvs : c'est qu'il y a déjà ici une é>jui- \iii|ue. 't'/.tx&jv a signifié en grec du fil, des cordes, un instrument à cordes, une lyre ou une guitare; lleticoniadès, eu ce sens, désigne les Muses qui jouent de la lyre, qui président aux instruments et a la musique. Mais les Grecs ayant confondu ce nom avec celui du muni Hèlicon dans la Déotie, il n'eu fallut p;is davantage pour supposer que les Muses habitaient sur cette montagne et dans les lieux >oisins, el pour engager les béotiens à leur baur des leuiules chez eux. Telle est l'origine de la plupart des fables el des usages religieux de la Grèce.
(1880) i.l i/ui habitent sur le mont lléticuii. ai lleiicoiiiudes dans le pi < mier vers faisait allusion à la demeure des Muses, Hésiode ferait ici un ploon isine et une répétition ridicule.
Le Clerc dérive le nom Moû?« du IMiénicien uwulsa, uivenirix. Il parait plus convenable de le
divinités qui président & la musique (1885) el qui habitent sur le mont Hélicon (1886), les Muses de tua pairie (1887) qui s'exercent à danser (1888) autour de la belle fontaine
tirer du grec Mvéoj, enseigner, instruire, comme a fait Diodore. (Tome H, p. 17.) Aussi. selon la remarque de Priscien, les Béotiens prononçaient mulia pour musa. On dit populairement d'un homme qui rêve, il muse; el ce terme en anglais signiiie méditer. Moùo-sïov, musivum opus, est un ouvrage fait eu compartiments, avec beaucoup d'application, une mosaïque. Moûo-a exprime donc application de l'esprit, par conséquent science, instruction. La poésie ayant élé un des premiers talents de l'esprit que l'on a cultivés t liez les Grecs, comme chez tous les autres peuples, il n'est pas surprenant que l'on ait d'abord destiné les Muses à la poésie. On leur attribua néanmoins dans la suite presque tous les genres d'érudition, et l'on appelait "Apovcroc celui qui n'avait pas l'esprit cultivé, qui n'avait aucune teinture des sciences. Hésychius observe que les Athéniens appelaient musique, toute espèce d'arl.
Le même auteur, après Hochait, fait venir avec plus de raison le nom Hélicon, montagne, de l'hébreu halik, hauteur; il n'est cependant pas nécessaire d'eu conclure que ce sont les Phéniciens qui Fout ainsi nommée. La racine lik a la même loice en grec que dans les langues orientales ; 'ti'hxia, stature ou hauteur, 'EvijXizor, jeune homme déjà grand, iuvtîumç, montagne de l'Allique, qui avait cinq sommets, c'est ce que son nom signiiie.
Dans un ouvrage de la nature de celui-ci, il n'est pas inutile de relever les étymologies qui semblent peu justes, quoique données parties savants distingués. Cela sert à montrer que n'ayant pas envisagé le grec dans ses premiers cléments, ils oui manqué l'unique méthode par laquelle on peut découvrir la source des fables.
(1887) Les muses de ma patrie. Hésiode était d'Ascra, village de Héolie au pied du mont llelicou ; il eu lait le séjour des Muses, selon le privilège commun à tous les poètes.
^1888; Elies t'exercent a danser. On suppose que
(a) Les cuim-es auxquels renvoie l'auteur indiquent les vers grecs, que les lecteurs peuvent con- - lier.
OELVKES COMPLETES DE UEHGIER.
(1889) et do l'autel do Jupiter (1890). Après s'êire baignées dans les eaux sacrées du l»ermesse (1891), de l'Hippocrène (1892) et «iC l'Olmius (1893), elles continuent leurs aimables jeux sur !e sommet de l'Hélicon.
Enveloppées* d'un nuage léger, elles passent les nuits (189i) à célébrer dans leurs concerts le souverain des dieux, la reine d'Argos (1895), Junon (1896) à la brillante chaussure, la tille de Jupiter Minerve aux
Ico Muscs sonl des nymphes ou des déeues, parce q;»e muta «si du féminin; conséquemmeul, on leur attribue les amusements ordinaires des jeunes filles, le chant, la danse, les conversations enjouées, les veillées nocturnes , le plaisir de prendre le bain.
(1889) La belle fontaine. Hésiode l'appelle 'losiSia que l'on traduit [erruginosum. Celle épillièle, dil-on, signilic noirâtre, telle qu'esl ordinairement l'eau dans les lieux profonds : elle signifierait plu loi roussàlre, couleur de rouille, selon la foree^dq terme. Ne peui-on pas l'entendre autrement? "u vient de 'iriat, emitio, comme dans 'loêôXoç, qui lance des flèches : ùBoç, esl de l'eau ; on le verra v. 4l(i. 'IouSîk peut donc exprimer scaturienlem, source vive, qui jaillit avec force.
(1890) L'autel de Jupiter. 11 pouvail y avoir un temple ou un aulel de Jupiter sur le mont Hélicon, ou dans le voisinage. Nous avons observé ailleurs que la coutume de placer les autels de ce dieu sur les montagnes, faisait allusion à son nom : c'était le dieu du ciel. (Voyez le discours, chap. 12, £ IL)
(1891) Le Per messe. Hocha ri dérive ce nom fie l'hébreu béer-metso, lonlaine qui s'écoule; Le Clerc, «le l';.rabe béer- mets, source pure 11 esl plus naturel de le tirer de per augmentatif, si de mass, mess, eau ou liqueur. Messeis est une fontaine de Thessalie, dans Pline. (Liv. iv, ch. 8.) Masseïs, fontaine de Laconie, se. ou Pausanias, (L. m, c. 20.) M assit, rivière de Libye, selon Plolemee ; Classe, rivière de Touraine; Meiss, rivière de Saxe.
(1892) llippocrène, dit le même liocharl, vient de l'arabe happigran, fontaine qui jaillit ; celte éiymologic conviendrait mieux à la fontaine Epigranea, que Pline place aussi dans la Héolie. Il esl certain qu'on t'expliquerait mal, si ou le lirait de Kpnvv 'litnuv, la fontaine du cheval : mais il faut se souvenir que Inppos désigne en grec autre chose qu'un cheval, puisque Hippos est une montagne de 1$.ihynie. llippocrène peut donc être très-bien rendu par fontaine de la montagne, parce qu'elle coule au pied du mont llehcon. i^ttoc peut-éire mis encore pour "bro», liqueur, boisson, par une prononciation plus ferme ; de là esl venu hippos, rivière de Colchide. Alors llippucrène signifierait seulement source d'eau, comme Agunippe qui esl une autre lonlaine. 11 y avaii encore une llippocrène chez les ïruéïënteiit», selon Pausanias (1. u, c. 31); par coiisequeul, les noms propres des montagnes, ues rivières, des fontaines oui été oiiginaireiuenl des noms appellalifs.
On a un que le cheval Pégase avait fait naître la fontaine llippocrène d'un coup de pied ; celle fable est fondée sur deux ou trois équivoques. Hippos, connue on vient de le remarquer, désigne un eue val, une montagne ei de l'eau. Urtyuç d'où est, loruié 7T/iy«ff9;, sigiiihe de la glace et un rocher. Jii/yok-, ue même esl un lieu élevé ei de la glace; par conséquent, lbi7«<ro; wriro;, que l'on a traduit mal a propos clievut féguse, exprime à la lettre eau boule, eau glacée, ou eau d'uu rocher. Uvy^ig xpwn, fontaine lroide, ou fontaine du rocher, el i.ou pas jous cabutlinus, comme les Latins l'ont tratraduii. Au lieu de due que l'Hippocrène sortait iiU pied de la montagne, ou du pied du rocher, ou •i dit qu'elle sortait du pied ne Pégase, que l'on prenait pour un cneval. (Voyez note 1977,)
Ces discussions grammaticales ue sont certainement pas amusantes ; mats il laul absolument eu
dévorer l'ennui, si l'on veut remonter à la source des fables. On verra par deux mille exemples qu'elles sont toutes nées de pareilles équivoques. H en esl peu qui aient été plus fécondes que celle que nous venons de développer, en montrant le double sens du mot hippos. De là ont été formées les nymphes ou fontaines llippia, Hippe, Euhippe, Alcippe, Gluucivpe, Ménalippe, etc. qui oui éié pour la plupart métamorphosées en cavales par la toute-puissance. des poêles : le nom Hippius donné à ISeplune, eu vertu duquel il est devenu le père des ch vaux fies noms llippodamas, Ihppodamie, Hippolyle, llippotioé, Hipi>ocentaures, etc. où l'on a cru voir une allusion aux chevaux : l'épilhète Euhippia donnée à plusieurs villes, parce qu'elles étaient sur des rivières : les deux villes d'Afrique nommées Hippo, parce qu'elles étaient baignées par les eaux , dont l'une même était traversée par une rivière, el surnommée pour ce sujet Uiarrylhus, etc.
(1893) L'Olmius. Bochart dérive celui-ci de holmuio eu syriaque, eau douce : il se dérive encore plus aisément du grec, 'olpo; 'QÀpeiôf, est un mortier ou un vase, par conséquent un lieu profond ; telle esl l'énergie du nom de la plupart des rivières. Almus, rivière de Mœsie qui se jelie dans le Danube, Aime, rivière de Weslphalie, oui la même racine.
(1894) Elles passent les nuits. Selon l'observation de Le Clerc, le poêle a eu raison de supposer que les Muses s'enveloppaient d'un nuage, ne dansaient que la nuit el sur le sommet d'une montagne, aliu qu'on ne pût lui objecter que jamais personne ue le» avait vues ; mais puisqu'il dit aussi qu'elles chaulaient, ou aurait pu lui objecter tout de même que personne ne les avail entendues.
(1896; Le souverain des dieux. ai« t' acyioxov. Ou traduit ordinairement Jovem œgida leuemem, ou Jovem a capru nutrilum : il semble qu'on doit plutôt traduire Jovem aile habitantes, ou summa tenenlem : 1° l'égide était une peau de chèvre ou un bouclier fait de celle peau ; c'est à Minerve- qu'on l'atiribue ordinairement, plutôt qu'à Jupiter; 2" quoique, selo.i la table, Jupiter ait été nourri par une chèvre (pure équivoque dont on montrera la source), co n'est pas une épilhéte fort honorable; el il parait qu'Homère el Hésiode affccleul de la répéter comme un titre d'honneur; 3u aï;, «t'y*? ne siguiire une chèvre que parce qu'il désigne un animal grimpant, ut par analogie, le lieu où il faut grimper : c'est dans
[PUe.
(1896) La reine d'Argos Junon. On verra par plusieurs exemples que les poètes oui donné aux différentes divinités le surnom des lieux où. elles é.uiem honorées, où elles avaient des temples célèbres, el dont elles étaient lutélaires; qu'ils ont me. ne pris occasion de ce culte de supposer que ces dieux étaient nés dans les lieux où on les mvoquail,el les peuples le publiaient ainsi par vanité.
Mais ces fables étaient ordinairement fondées suides équivoques ou sur de lausses allusions. Lorsqu'il y avait quelque rapport entre la situation ou le nom d'une ville el celui d'un dieu, on ne manquait pas de le choisir pour divinité tutélaire. La ville d'Argos avail élé ainsi nommée, à cause de sa situation élevée; 'A/jyaioç est une montagne de Cappadoce dans Pluie : el comme Junon, déesse hère et hautaine, étail surnommée "hpy«ç et 'Lpyttn, les Aigiens mirent leur ville sous sa protection. {Voye* le discours préliminaire, tiiap. u, § 15.)