‹ Œuvres completes de BergierChapitre 121 sur 255 · F. 19 NOVEMBRE 17G · texte numérisé non relu

F. 19 NOVEMBRE 17G

Depuis longtemps on Ira vaille à éclaircir l'ancienne mythologie : peut-être n'est-il aucun sujet sur lequel les savants se soient plus souvent exercés, et malgré tant de recherches, il n'en est aucun qui soit encore enveloppé de plus épaisses ténèbres. Comment un système aussi monstrueux que la religion grecque a-t-il pu se former? Par quelle voie un peuple si éclairé d'ailleurs est-il tombé dans celte espèce de délire dont !a philosophie même n*a pas su le guérir? Qu'était-ce que ces divinités bizarres, auxquelles il offrait son encens; des personnages réels ou des êtres imaginaires? Ces questions sans doute ont de quoi piquer la curiosité. Les Romains, en adoptant les idées ridicules de la Grèce, les ont communiquées à tous les peuples qu'ils ont soumis à leur empire; les dieux d'Athènes et de Rome ont été pendant longtemps les dieux de nos pères. Bannis des temples et des autels que la superstition leur avait érigés, ils régnent encore sur nos théâtres ; la peinture, la poésie, la sculpture nous les reproduisent sans cesse. Ne saurons-nous jamais l'origine de ces personnages, toujours si intéressants, à la destinée desquels semble attaché le sort des beaux arts.

L'histoire des différentes opinions que l'on a suivies pour en découvrir la naissance serait assez longue et fort inutile. Les unes sont presque ensevelies dans l'oubli, les autres ont eu peu de partisans. Si par un hasard on peut trouver un système plus vrai ou plus probable, peu importe de savoir en quoi tous les autres sont défectueux.

Après une lecture attentive de la théogonie, poème U'Hésiode, où le plan do l'ancienne mythologie est développé, il nous a paru que les dieux des Grecs no sont point des nom mes ou des rois qui aient vécu dans aucune contrée de l'univers , mais des génies, des intelligences que l'on supposait occupés à diriger les différer) les parties de la nature. L'ignorance des res-

sorts qui la font mouvoir, l'admiration stupidq de ses phénomènes, ont persuadé aux anciens peuples que des esprits en étaient les auteurs, et ce préjugé est encore aujourd'hui répandu chez toutes les nations barbares, dans toutes les parties du monde. Selon cette physique puérile et grossière, Jupiter est le génie qui anime le ciel ; Junon, celui qui produit les agitationsde l'air ; Neptune, le pouvoir qui domine sur la mer et sur les eaux; Pluton, l'esprit qui réside dans l'intérieur de la terre; Minerve, l'industrie qui a inventé les arts : Cérès, l'intelligence qui dirige l'agriculture; Bacchus, l'inlluence bienfaisante qui fournit aus hommes les différentes espèces de boissons, et ainsi des autres. Aux yeux des peuples ignorants et sauvages tout est animé dans l'univers, tout respire, tout est mu par des esprits occupés des besoins de l'homme et chargés d'y pourvoir. S'ils lui sont favorables, ils le comblent de bienfaits; s'ils sont irrités, ils fout pleuvoir sur lui les fléaux, et les malheurs. L'intérêt et la reconnaissance, la crainte et la douleur l'engagent de concert à rendre un culte à ces êtres puissants qu'il envisage comme les arbitres de sa destinée. Telle est la première source du polythéisme, de cette multitude infinie de dieux que les païens ont adorés.

Pour rendre présent l'objet de son culte, pour le mettre sous ses yeux, l'homme » voulu pcindro les dieux; il les a représentés d'abord par des figures informes, par des symboles arbitraires, ensuite par des images et des statues. Il s'est imaginé que ces esprits, avides d'hommages,.de respects, d'offrandes, venaient habiter les temples, les autels, les symboles qu'il leur consacrait. C'est l'origine de l'idolâtrie proprement dite, du cérémonial et des superstitions païennes.

L'on a donné d'abord aux dieux le nom même des êtres physiques ou moraux, auxquels on a supposé qu'ils présidaient : chaque peuple lésa désignés dans son langage selon cette idée, et ce procédé était natu-

vas

rel. Dans la suite des siècles ces noms anciens sont devenus surannés et inintelligibles au commun des hommes, lorsque les hommes ont changé, et souvent on a perdu de vue leur signification primitive. Les opérations des dieux, c'est-à-dire les phénomènes de la nature, exprimés de même en ancien langage, ont été pris pour des actions humaines; le style figuré des poètes, qui ont été les premiers écrivains, a augmenté le prestige; l'esprit frivole et léger des Grecs a saisi le merveilleux par-

paganisme. Les fables que l'on a débitées sur ces héros, ont été composées selon la môme méthode que celles des dieux. Cellesci ne sont autre chose que la cosmogonie ou l'histoire naturelle de l'univers, telle que les Grecs la concevaient dans les siècles d'ignorance : c'est le récit des phénomènes les plus communs, selon le génie d'un peuple encore barbare. Les fables des héros sont l'histoire naturelle particulière de la Grèce et des environs, une topographie très-peu exacte et entendue de travers. Les fleuves,

tout où il a pu l'apercevoir. Au lieu dédire les montagnes, les rochers, les fontaines,

simplement le tonnerre gronde, la mer est agitée, une fontaine tombe dans une rivière, le crépuscule précède le jour, on a dit : Jupiter fait gronder la foudre, Neptune ébranle îa terre de ses (lots, une nymphe épouse un fleuve, l'aurore est la mère du jour. Ainsi les dieux ont été métamorphosés en hommes et en femmes auxquels on a

les torrents, les gouffres, les écueils, sont devenus des rois, des héros, des géants ou des monstres, dans l'imagination des Grecs ignorants et avides do merveilleux; les travaux que les premiers colons ont été obligés d'entreprendre pour rendre leur pays habitable et propre à Ja culture, sont pompeusement décrits comme autant d'ex-

donné une famille et une généalogie. De là ploils de guerriers et de conquérants. Enfin,

sont nées les alliances, la postérité, les aventures des dieux, en un mot toutes les fables et les imaginations bizarres de la mythologie.

Jl estaisédecomprendrecommenlon a pu attribuer des crimes à ces mêmes dieux, au culte desquels la crainte avait beaucoup plus départ que l'admiration et la reconnaissance. Tous les désastres qui arrivaient dans la nature, tous les maux qui affii

es changements arrivés dans le culte public sont dépeints sous le nom de combats entre les anciens dieux et les nouveaux. Voilà tout le fond de l'ancienne mythologie. Tel est le système que je me suis formé sur l'origine du polythéisme et de l'idolâtrie, sur la nature des dieux et des fables du paganisme. Il porte sur ce principe fondamental que les dieux principaux des païens n'ont point été des hommes, mais les gé-

raient ias mortels, étaient des forfaits des nies que l'on croyait répandus dans toute

dieux ou un effet de leur colère ; des phé numènes fort simples, exprimés en style figuré, paraissaient des crimes affreux.

Lorsque les vapeurs demeurent suspendues dans les airs, c'est Jupiter qui épouse sa sœur : lorsqu'il pleut d'un coté et que le soleil luit de l'autre, la sérénité de l'air semble combattre contre l'orage; alors Jupiter et Junon se querellent et sont en discussion : quand la pluie trouble l'eau des fontaines, c'est Jupiter qui corrompt des nymphes. Si un orage fait déborder les ruisseaux et en détourne le cours, c'est Junon, jalouse, qui veut perdre le fruit des adultères de son mari : les ardeurs excessives du soleil viennent-elles à produire une contagion? c'est Apollon, irrité, qui lance des traits meurtriers; si un homme est blessé par un instrument tranchant, c'est Mars ou le fer qui lui a ôté la vie. Ainsi, l'explication grossière et populaire des phénomènes de !a nature et les abus du langage ont fait naître des fables.

Il y a eu des héros ou des hommes célèbres honorés d'un culte religieux après leur mort, et placés par les païens au nombre des dieux, on eu convient ; mais ou soutient qu'il y en a très-peu dont l'existence soit suffisamment constatée. Chez tous les peuples, cet usage est postérieur de ['lusieurs siècles à l'établissement de la religion publique, et à la naissance des premières fables; il n'est point la source du polythéisme ni de l'idolâtrie, c'en est plutôt une conséquence; il n'a rien changé aux idées ni aux pratiques ancien, es du

Ja nature. Comme ce principe est directement opposé au sentiment des plus savan s mythologues, il est essentiel d'en apporter des preuves, du moins en abrégé, et il en est de deux espèces, les unes directes et positives: ce sont les monuments qui attestent la croyance de tous les peuples idolâtres anciens ou modernes; les autres indirectes : ce sont les difficultés que renferme l'opinion de ceux qui ont voulu expliquer les fables par l'histoire ancienne.

On doit placer à la tête des premières, le témoignage des livres saints. Dans le treizième chapitre de la Sagesse, l'auteur sacré nous enseigne que les païens, n'ayant pas su reconnaître le Seigneur dans ses ouvrages, ont pris pour des dieux les éléments et U( diverses parties de la nature, le feu, l'air, li. vents, les astres, les eaux ou la mer, le soleil, la lune, qu'ils ont envisagés faussement comme les seuls gouverneurs du monde.

(Sap. xiu, 1, 2.) Ce sont ses paroles, et elles n'ont pas besoin de commentaire.

Dans Je chapitre quatorzième, il ajoute qu'ils ont honoré de même t image des personnes qui leur étaient chères, d'un fils dont ils avaient pleuré la mort, d'un prince dont ils avaient Ressenti les bienfaits (Sap. xiv, 15) ; que ces idoles sont ainsi devenues d»-s dieux; c'est l'origine du culte des héros. Mais il y aurait de la prévention à vouloir que ce culte ail été la source première du polythéisme et de l'idolâtrie, au lieu qu il en est seulement une conséquence. Le S;ige confirme la même doctrine dans le chapitre quinzième : L'homme, dit-il, est un êtri

supérieur lux dieux <|w'il adore : il est vivant, quoique sujet à la mort; pour eux, ils. n'ont jamais vécu. Cette réflexion ne serait pas exactement vraie, si le plus grand nombre des dieux du paganisme avaient été des hommes. Ces dieux sont constamment appelés dans l'Ecriture des démons ou

ment. Selon lui, les titans ou les dieux anciens sont le ciel, la terre, le temps, le maître du ciel, la reine de l'air, le seigneur des eaux, le roi du tombeau ou des enfers, le soleil, la lune, la nuit, le sommeil et toutes les parties de l'univers dont il fait la généalogie. Au lieu d'une théogonie, Hé-

génies : « omnes dii gentium dœmonia (Psal. siode nous donne une cosmogonie, c'est-à-

xcv, 5) » : terme qui n'a jamais signifié les dire l'histoire de la naissance du monde et

âmes des morts. des diverves parties de la nature. L'abbé

Une seconde preuve est le sentiment'des Banier, toujours peu fidèle à son système,

philosophes : tous ont enseigné que les dieux anciens et principaux du paganisme n'étaient autre chose que les différentes parties de la nature animées par des intelligences. C'est l'opinion que Velléius attribue à Chrysippe, chef des stoïciens, et à ses disciples; à Platon et à ses sectateurs dans le premier livre de la Nature des dieux, et Cicéron penchait pour le même avis. L'abbé Banier (2281), malgré l'intérêt de son système, convient qu'à l'exception des épicuriens, c'était un dogme commun à toutes les sectes, mais il prétend que c'était une innovation à l'ancienne théologie des païens. Plutarque atteste formellement le contraire.

observe, après Ludworth, savant anglais, que l'opinion des anciens sur l'origine des dieux était toujours mêlée avec celle de l'origine du monde. Il en fournit une preuve par une exposition de !a théogonie ou de la tradition des Chaldéens, des Phéniciens, des Egyptiens, des Atlantides, qu'il compare avec celle d'Hésiode. Cette seule remarque détruit absolument le système qui suppose que les dieux des païens étaient d'anciens rois divinisés.

On peut tirer une quatrième preuve de la mythologie des Romains et de ce qu'elle avait ajouté à celle des Grecs. On sait que les dieux de ces deux peuples étaient les

Selon lui, Isis, Osiris, Typhon, les géants et mêmes; il est à présumer que leur culte

les titans des Grecs, étaient plutôt des dé- s'adressait aux mêmes objets, qu'il avait été

nions que des hommes. Ainsi en ont jugé, dirigé par le même esprit, qu'il était né de

dit-il (2282), Pylhagore, Platon, Xénocrate, la même source. L'histoire nous apprend

Chrysippe, qui ont suivi en cela les opinions l'origine de quelques-uns, tels que Aïus Lo-

des vieux et anciens théologiens. Il est donc cutius, le dieu Rediculus; la Fortune des

certain que ce dogme est de la plus haute dames, Fortuna muliebris : la manière dont

auliquité chez les philosophes. La manière ils furent créés peut nous faire juger des

de parler des poêles atteste la même créance, autres.

Chez les tragiques, les noms 6eo? et SmuoJv, dieu et génie, sont parfaitement synonymes. Tjus les événements heureux ou malheureux cent attribués à un génie. C'est un usage familier à tous les héros de la tragédie Je raconter leurs infortunes au ciel ou au soleil, en leur adressant la parole, d'invoquer cet astre et toutes les autres parties île la nature, comme la terre et la nuit, de .es attester daus leurs serments, de jurer par le soleil, par l'air, par la mer; ce langage aurait-il pu s'introduire, si l'on n'avait pas cru ces différents êtres animés? Homère, le plus grand conteur de l'univers,

Les Grecs n'avaient pas compris qu'un seul dieu pût suffire à gouverner tout l'univers ; les Romains ne conçurent pas mieux que les dieux des Grecs fussent capables de prendre tant de soins différents. On leur donna donc des substituts pour les décharger du détail; on en supposa pour diriger tous les événements considérables, toutes les fonctions de la vie, pour présider à tous les travaux, à tous Jes sentiments de l'humanité, pour être présents dans tous les lieux : l'énumération en serait infinie. Jamais les mythologues n'ont pensé que ces nouveaux dieux, nés àRome, aient été des

qui dit tout ce qu'il sait et souvent ce qu'il êtres vivants ; c'étaient de prétondus génies

que l'imagination superstitieuse des Romains avait enfantés. Ne doil-on pas présumer la même chose des dieux plus anciens, introduits chez les Grecs?

A la vérité, la coutume s'établit à Rome de déifier les empereurs après leur mort; tel fut l'excès d'adulation chez un peuple devenu à peu près esclave, mais qui n'avait pas eu lieu daus les siècles de la république; ce fut le dernier période de l'idolâ-

ue sait pas, qui ne finit point sur les antiquités vraies ou fausses de sa nation, qui n'omet rien de ce qui peut flatter la vanité des Grecs, n'a point connu le règne prétendu des titans ou des dieux sur la terre. Il les place dans le ciel; il les peint comme des génies qui se mêlent de tous les événements, qui gouvernent toute la nature; jamais il ne les représente comme des mortels qui aient vécu dans la Grèce ou ailleurs; il les appelle souvent la race divine des immortels qui existent éternellement. Il suppose que les âmes des morts soni dans les enfers ou dans les champs Elysées. Jamais il n'a confondu les dieux avec les hommes.

Hésiode, qui a suivi Homère, pense comme lui, il s'explique même plus claire-

tjrîfi romaine, et non pas l'origine de leur religion. Le culte ne changea rien à celui que l'on rendait aux dieux : sans doute l'apothéose des héros chez les Grecs n'eut pas une autre cause ni d'autres effets.

En cinquième lieu, tout le monde convient que l'idolâtrie des Grecs et des Romains

(-2281; T. I, 1. i.cli.3, p. 23

(228-2) De hid. ci Jur. n. 11 et 12.

était la même que celle des 'peuples plus .anciens, en particulier des Egyptiens et des Phéniciens; quelques savants même prétendant que ces derniers l'avaient communiquée aux Grecs; mais les Egyptiens et les Phéniciens n'ont point adoré des hommes; on avoue que chez ces deux nations le culte des héros était inconnu. Il en est de même des Libyens et des Arabes. Les Scythes, les Chaldéens, les Thraces, les peuples de la Scandinavie, les anciens Germains, les Gaulois n'avaient point pour objet de leur culte des hommes déitiés. L'on en peut* juger par les monuments de leur religion. Par quelle fatalité les Grecs seuls auraient-ils donné dans cette erreur?

Aussi les mythologues, prévenus du\préjugé contraire, se sont trouvés bien embarrassés pour rendre raison de la plupart des usages duipaganisme, par exemple du culte que les Egyptiens rendaient aux animaux, et du fétichisme des nègres : deux singularités qui s'expliquent naturellement dans notre syslème. Dès que l'on tient pour certain que tous les peuples ont supposé des intelligences dans toutes les parties de la nature, il n'est pas diilicile de concevoir que les Egyptiens en aient placé dans les animaux. On connaît déjà le préjugé de presque toutes les nations sur cet article. Personne n'ignore la tendre amitié des Arabes pour leurs chevaux, avec lesquels ils vivent dans' une étroite fraternité; l'opinion des Turcs, qui pensent que l'aumône faite à un chien est une œuvre très-méritoire pour l'autre vie; la créance des nègres, qui sont persuadés que les singes sont une espèce d'hommes, et qu'ils s'abstiennent de parler de peur qu'on ne les fasse travailler; la prévention des sauvages, qui croient que les brutes ont une âme tout comme les hommes; le sentiment des Lapons, qui regardent les animaux féroces comme des génies. Il n'est pas surprenant que les Egyptiens aient cru les animaux doués de raison et animés par un génie

Voici donc comme ils ont pu raisonner.

C'est sans" doute une intelligence bienfaisante et amie de notre nation qui fait revenir chaque année la hupe avec Je souille des vents élésiens , poui\manger les vers et les insectes qui endommageraient nos moissons. C'en est une autre qui ramène exactement l'ibis et la cigogne pour détruire les serpents et les reptiles dont^ nos campagnes seraient infestées : c'est un génie obligeant qui engage l'ichneumon à chercher les œufs du crocodile, et à les casser pour empêcher ce dangereux animal de multiplier. C'est un esprit supérieur qui donne au chien une sagacité singulière et un attachement inviolable pour son maître. Ou ne saurait assez honorer ces dieux si officieux pour tous les services qu'ils nous rendent; mais il faut apaiser par des respects et par des offrandes les génies malfaisants qui se sont logés dans les animaux léroctss pour nous faire du mal.

Avec ces raisonnements est-il plus ridi-

cule de 'voir un Egyptien prosterné religieusement aux pieds d'un animal industrieux ou utile, que de voir un bel esprit grec sacrifier un taureau à la nymphe d'un fleuve; ou le poète Horace immoler gravement un chevreau à la fontaine de Blandusie? Assurément celui-ci est moins raisonnable que l'autre. .11 y a plus d'intelligence dans le manège d'un chien que dans le cours d'une fontaine. De quel front les poètes latins ont-ils osé railler les Egyptiens siw leur respect pour les oiseaux, pendant qu*à Rome aussi bien qu'en Grèce, on leur supposait l'esprit prophétique, et que les augures les consullaienfsur les affaires d'état? En fait d'opinions et d'usages ridicules, les Romains n'avaient rien à reprocher à personne.

De même, à moins qu'on ne parte de ce principe, que tous les peuples idolâtres ont eu pour objet de leur adoration les intelligences répanlues dans toute la nature, concevra-t-on jamais le fétichisme des nègres , c*i st-à-dire le culte qu'ils rendaient à un arbre, à un morceau de bois, à un caillou?Dans lessavantesdisserlations que l'on a laites sur ce sujet, l'on n*a point rendu raison de ce respect bizarre? On en sérail aisément venu à bout, si l'on avait mieux examiné la religion de ces peuples. Les nègres , comme tous les autres idolâtres, anciens et modernes, ne connaissent d'autres dieux que les esprits identifiés avec toutes les parties de la nature; ils croient que leurs prêtres ont une communication familière avec ces- esprits imaginaires; qu'en vertu de la consécration faite par ces prêtres, une pierre, un morceau de bois, une arèle de poisson , une plume d'oiseau, peut être un gage assuré de la présence, de la protection, de l'assistance de leurs dieux ; devenir un talisman préservatif, un instrument de divination. De là vient le respect superstitieux et excessif qu'ils ont pour toutes ces bagatelles.

Ainsi à l'aide de la croyance fondamentale que nous attribuons à tous les peuples idolâtres sur la foi des monuments, sur le témoignage des historiens et des voyageurs, l'on découvre l'origine de toutes les superstitions anciennes et modernes. Si l'on s'obstine à soutenir que l'idolâtrie consistait et consiste encore aujourd'hui à honorer des hommes, toute la mythologie n'est plus qu'un chaos.

Cette observation nous conduit naturellement h une sixième preuve, qui est la conformité de l'ancienne idolâtrie avec l'idolâtrie moderne et avec les idées des peuples barbares. La règle la plus sûre pour juger des opinions et de la créance des anciens peuples, est sans doute de les comparer avec celles des peuples modernes placés dans les mêmes circonstances. Partout les hommes se.iessemblent ; ils sont toujours affectés de même par les objets extérieurs; ce qui a été pour eux une source d'erreurs depuis le commencement du monde continuera de les abuser jusqu à la l\n des siècles, à moins qu'une lumière surnaturelle ne les. éclaire»

PART. 11. THLUL ARCHEOLOG. - ORIGINE DES DIEliX. — APPEND.

Or, on peut se convaincre par un simple extrait de l'histoire des voyages, que l'idolâtrie de tous les.peuples modernes consiste a honorer les génies ou intelligences qu'ils croient répandus dans toutes les parties de la nature. En Europe, les Islandais , les Lapons, les Samoïèdes et les autres barbares «lu nord; en Asie, les Chinois qui ne sont pas du nombre des lettrés, les Tartares voisins de la Chine, les peuples du ïonquin; les Siamois, plusieurs sectes de Banians ou de Parsis indiens; en Afrique, les nègres do la côte de Guinée, les Holtentols du cap de Bonne-Espérance; en Amérique, les peuples du Brésil, de la Virginie, du Mexique, les sauvages ou américains septentrionaux, sont tous frappés de la môme idée, que le monde est plein de génies bons ou mauvais , qu'ils sont la cause de tous les phénomènes de la nature et de tous les événements, tous les adorent, chacun à sa manière, et on ne trouve nulle pari, de vestige de l'adoration des hommes. L'abbé Banier, quoique décidé pour le système des hommes déifiés, est convenu que, malgré le raffinement des nations les plus policées, on a pensé à peu près de même dans tous les lieux du monde où la véritable religion n'a pus été connue. Voilà donc un monument toujours subsistant de l'origine du polythéisme et de la manière dont il s'est introduit chez les nations les plus sages.

Toutes ces preuves réunies , dont l'enchaînement fait la principale force , et qui sont détaillées plus au long dans l'ouvrage dont je rends compte, ne paraîtront certainement pas légères à quiconque les examinera sans prévention; elles acquièrent encore un nouveau poids par les difficultés que l'on peut opposer à ceux qui soutiennent que les premiers et les principaux dieux des Grecs et des Romains, ont été des hommes placés dans le ciel après leur mort. Il n'est pas aisé d'abord d'admettre les suppositions sur lesquelles ils ont fondé leur opinion. Ils supposent un empire des Titans ou des rois divinisés dans un temps où il ne pouvait encore y avoir de villes bâties, ni d'arts cultivés, où les peuples étaient encore sauvages et barbares. Il est cependant certain , par l'histoire de toutes les nations de l'univers, que les monarchies n'ont pu se former que quand les peuplades ont été rassemblées, qu'elles ont commencé à se policer, à montrer quelque connaissance des arts les plus nécessaires. Des chefs de sauvages ne seront jamais des monarques el des conquérants.

Quelque système de chronologie que l'on suive , la uilliculté est égale. Selon l'ordre des migrations du genre humain, les premiers empires ont dû commencer dans le voisinage de la Mésopotamie , parce que c'est là que les hommes se sont trouvés rassemblés après le déluge. Les états do l'Afrique et do l'Asie doivent donc être plus anciens que ceux de l'Europe. Il est clone impossible que dès les commencements de la domination des Assyriens, avant la mo-

narchie des Egyptiens» avant la naissance des royaumes arrosés par le Tigre et l'Euphrate, avant la formation des étals de l'Asio mineure, il y ait eu à 400 lieues des plaines de Sennaar et au delà des mers, un prétendu empire des Titans. Dans quelle partie du monde ces princes ont-ils vécu? Les Grecs prétendent que c'est dans la Thessalie, les Egyptiens et les Phéniciens soutiennent que c'est chez eux. Les uns les placent sur les côtes d'Afrique chez les peuples Atlantiques ; d'autres plus hardis les transportent dans le fond du nord. Il est fort à craindre que des rois qui'ont vécu en tant de lieux el qui n'ont laissé nulle part de vestiges certains de leur règne, n'aient exislé que dans les fables. Si Jupiter et Saturne sont des rois de Thessalie, comment ont-ils élé adorés à Memphis et à Tyr? Si Vulcain a vécu dans la Grèce , comment a-l-on pu rêver sur les bords du Nil qu'il y avait régné? Si au contraire ces personnages sont Egyptiens d'origine, comment les Phéniciens el les Grecs ont-ils pu quitter les aDciennes divinités pour adorer ces étrangers? Quelque prévenu que l'on soit en faveur de ces hommes déifiés, l'on est forcé d'admettre un grand nombre de divinités allégoriques, ouvrage de l'iinaginatiun des peuples et des poètes. Jusqu'à présent on ne nous a pss montré quelle connexion il peut y avoir entre des dieux d'une nature si différente. Ce mélange bizarre de mortels déifiéi d'abord et d'êtres physiques adorés ensuite , est-il concevable? N'est-il pas à présumer que tous les dieux ont été de même espèce et sont nés de la même source?

On fait néanmoins une objection qui peut paraître séduisante, il est essentiel de la prévenir. Il est naturel, dit-on, que les anciens peuples aient été portés d'inclination à diviniser les fondateurs des empires, les rois bienfaisants et vertueux, les héros destructeurs des monstres, les inventeurs des arts ; qu'après leur mort on leur ait attribué le pouvoir et les honneurs suprêmes comme une récompense du bien qu'ils avaient fait aux hommes. Rien de plus vraisemblable sans doute dans la spéculation, malheureusement les faits ne s'accordent point avec cette supposition.

1° Les empires n'ont point élé fondés chez les peuples tombés dans la barbarie après Je déluge, mais chez les nations qui commençaient à se civiliser; l'idolâtrie au contraire el les fables sont nées dans les âges les plus grossiers; leur naissance a précédé celle ues plus anciennes monarchies.

2° Les peuples qui passonl pour les premiers auteurs de l'idolâtrie, u oui point regardé leurs souverains comme les descendants de leurs dieux ; les" Egyptiens n'ont point enseigné qu'Osiris ait élé le fondateur de leur monarchie : ;>elon leurs traditions, le règne des dieux avait précédé en Egypte celui des rois, et ils étaient .d'une nature différente. Les Phéniciens n'ont point regardé Ouranos el Chronos comme la lige

de leurs princes; jamais les rois de Phénicie n'ont cru en être descendus. La théogonie de ces peuples ne nous donne aucun lieu de le supposer. Les Grecs de môme n'ont point envisagé Cœlus, Saturne, Jupiter, comme les fondateurs de leurs premiers Etats ; ceux-ci sont tous postérieursde beaucoup à l'empire supposé des Titans, et cet empire a disparu sans laisser de successeurs.

3° Les rois prétendus, loin d'avoir mérité par leurs vertus les respects de la postérité, ont été de parfaits scélérats. Cœlus, selon la fable, étouffait ses enfants ; Saturne avalait les siens et mutila son père; Jupiter a détrôné Saturne, et rempli l'univers du fruit de ses débauches. La plupart des héros Grecs, dans un Etat mieux policé, auraient expiré sur la roue. Le ciel des poètes était le séjour des crimes plutôt que le temple de la vertu. Il faut démentir l'histoire de tous ces personnages, pour supposer que les honneurs qu'on leur a rendus ont été la récompense de leurs mérites. Les premiers hommes étaient très-méchants, cela est incontestable; majs leurs forfaits n'ont jamais pu être pour leurs descendants un motif de les adorer. Certainement on aurait eu de la vénération pour ceux qui auraient détruit des monstres. Mais y a-t-il eu réellement des monstres à combattre dans la Grèce. Croirons-nous l'existence de l'hydre de Lerne , du sphinx de Béotie , de la bich a aux cornes dorées et aux pieds d'airain, de la chimère, etc.? Tuer des bêtes féroces a été un exercice commun à tous les premiers chasseurs; les sauvages y sont accoutumés, mais ils n'ont jamais regardé Ja défaite d'un sanglier, d'un ours ou d'un lion , comme un exploit qui méritât des autels.

De même, on aurait rendu de grands honneurs aux inventeurs des arts, si un seul homme avait inventé quelqu'un des arts les plus nécessaires, et l'avait porté d'abord à la perfection par un effort de génie; mais ce n'est point ainsi que ces arts précieux ont été formés. Le savant auteur de l'Origine des lois, des arts et des sciences, a montré que l'on y est parvenu par des progrès successifs et très-lents , par des essais d'abord très - grossiers , que différents ouvriers ont perfectionnés peu à peu, cl auxquels le hasard a eu souvent plus de part que l'industrie. Aucune des premières

tentatives n'a dû paraître assez admirable pour faire décerner un culte à son auteur. D'ailleurs les Européens qui ont étalé aux yeux des sauvages de l'Amérique des arts tout formés et des ouvrages merveilleux , n'ont point reçu pour cela l'encens de ces peuples.

Enfin nous voyons l'idolâtrie régner aujourd'hui chez des nations qui n'ont eu ni souverains, puissants , ni héros, ni artistes ; il n'est donc pas probable que l'erreur ait eu chez les anciens l'origine qu'on lui attribue; et la vraisemblance prétendue du système que nous attaquons, quand on l'examine de près, est justement ce qui en fait la plus grande difficulté.

On doit donc regarder comme démontré le principe fondamental que nous avons établi, que les dieux principaux du paganisme n'ont pas été des hommes adorés après leur mort, mais des génies, dos intelligences supérieures à l'humanité, auxquels on attribuait tous les phénomènes de la nature, tous les événements de la vie, tout ce qui arrive de bien et de mal dans l'univers. Conséquemment nous sommes forcé d'abandonner la méthode adoptée par la plupart des savants, d'expliquer les fables, par l'histoire. Ce préjugé, quoique autorisé par des noms respectables, n'a pu produire que des erreurs; il a répandu de nouvelles ténèbres sur les premiers siècles de la Grèce , nommés à juste litre les siècles fabuleux. Les fables ne peuvent renfermer l'histoire civile et politique d'aucun pays du monde, mais seulement l'histoire naturelle, telle qu'un peuple ignorant et encore à demi- sauvage est capable de la concevoir.

C'est le récit des phénomènes les plus sensibles et les plus communs, ou la description des différentes contrées de la Grèce, déligurée par un faux merveilleux, par un abus continuel du langage, par lo style figuré des poètes. On espère le montrer par une explication détaillée des fables grecques : et c'est ce qui l'ail l'objet principal de l'ouvrage. On s'est déterminé à traduire en français les poésies d'Hésiode qui n'avaient point encore paru dans nolie langue, à les accompagner d'un commentaire suivi, et à Je faire précéder d'un discours sur l'origine des fables : je viens d'en donner le plan et l'abrégé.

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