DES LANGUES. — DISSENT. I
racteres ne pouvant jamais égaler (a mnliiiinii' des mouvements de In langue, ni les rendre bien parfaitement, il paraît certain qu'il y a dos lettres qui ont élé prononcées déplus d'une manière: on en fait Inexpérience, quand on veut écrire les patois. On oe peut donc sentir certainement quelles sont les consonnes analogues, ni par quelles gradations insensibles l'on a passé de l'une à l'aulre. Ce n'est môme qu'en comparant ensemble ces divers changements que nous pouvons soupçonner comment on les prononçait, et c'est une méthode dont l'on a fait peu d'usage jusqu'ici.
En vain j'essayerais de faire goûter mes observations aux savants entêtés de rabbinisme, qui sont persuadés qu'en hébreu tout est sacré ou mystérieux, qui voudraient diviniser jusqu'aux accents et aux virgules, établir sur des règles de prononciation les fondements de notre loi. Il s'en faut beaucoup que j'en aie la môme idée. L'orthographe chez les Hébreux, était sans doute inconstante et bizarre, comme elle l'a été partout, et leurs écrivains n'ont pas été tous également lettrés. Lorsque Dieu jugeait à propos de choisir dos hommes occupés à la garde des troupeaux, pour en faire des rois et des prophètes, il n'y a pas d'apparence qu'il commençât par en faire des grammairiens habiles. Que peut-on penser des prétendues règles u'écriture hébraïque, lorsqu'on voit le monosyllabe lo, négation, écrit
de cinq manières différentes : S,nS,iS. nb, xiS? Il en est de môme de l'adverbe pho, po ibi : "E, K5, nts, rïS. 'N'est-ce que dans ceux-là que les écrivains ont varié?
Notre orthographe française est d'une bizarrerie étonnante, et suffit pour déconcerter un éiymologiste ; nos grammairiens l'ont remarqué: mais je ne sais s'ils en ont aperçu un autre défaut. Comme nos premiers écrivains avaient tiré toute leur érudition de la langue latine, ils se sont attachés autant qu'ils ont pu à rendre nos mots semblables aux mots latins, lors môme qu'ils se prononçaient différemment, et les Lutins étaient tombés dans la môme servitude à l'égard du grec (2297). Voilà sans doute une des principales sources de l'opinion adoptée trop légèrement par de savants hommes, que notre langueest tiréedu latin, opinion qui sera discutée dans lu suite. Vraisemblablement les Grecs et les Lutins n'étaient pas plus tidèles que nous à écrire exactementcomme ils prononçaient. Quoi qu'il en soit, pour trouver la racine des mots, il ma paru que dans les anciennes langues, il fallait faire plus d'attention à l'écriture qu'à la prononciation, parce que celle-ci est incertaine et ne subsisteplus; qu'en français au contraire, il fallait s'attacher à la prononciation plutôt qu'à l'orthographe.
229T) Quelle nécessité , par exemple . de mettre leur est semblable, oui bien sentir que .a terminai lin x nu mot paix, parce qu'il y en a un en latin? son latine esl une addition arbiliairc. Il en est «le
même de croix, que les patois prononcent nui, cru,
il tii'J , cit.
de noms hébreux, grecs, latins, français, rangés selon l'ordre de leiiF généalogie, formeraient un spectacle également curieux et singulier. 5° Enfin on' se filait à voir l'origine des sciences et des arts, leurs commencements, leurs progrès ; serait on moins satisfait de contempler dans son berceau l'art de parler, le [dus nécessaire, le plus cultivé, le plus précieux de tous les arts?
J'avoue que, si ce système est vrai, et peut èlre mis en pratique, les travaux de tant de savants sur les langues sont encore bien imparfaits, et tous les dictionnaires bien fautifs. Mais je ne vois d'autre conclusion à tirer de là, sinon qu'il reste encore bien du chemin à faire dans la carrière des sciences, et que nous ne devons jamais désespérer d'aller plus loin que nos maîtres, •si nous savons également mettre à profit leurs lumières et leurs erreurs. Qu'on ne dise point qu'il y a de l'imprudence à entreprendre ce travail, ;J( à vouloir commencer l'élude des langues par où les plus habiles n'ont encore pu la finir. Cette réflexion n'est propre qu'à décourager et à retarder le progrès des connaissances humaines; nous devons un grand nombre de connaissances utiles à une heureuse témérité.
§ VIII. — Difficultés de cet outrage.
En me livrant à ce genre d'étudo, je n'en ignore ni les désagréments, ni les difficultés. Cràce au bon sens supérieur qui règne sur le théâtre Français, loule observation grammaticale est devenue souverainement ridicule; un homme qui raisonne sur lu prononciation des lettres, est l'original duBourgeois -gentilhomme. Quinlilien, ce maître si sensé, qui voulait que l'on instruisit les enfants surce point, ne serait parmi nous qu'un radoteur; un étymologisle est désormais un personnage gothique ; qu'il ait tort OU raison, al fana vient d'equus, et tout est dit. Mais où en sommes-nous, si, dans les sciences mêmes, il faut consulter l'avis du parterre, et si la raison doit reculera l'aspect du bon mol? Il est des difficultés plus sérieuses, et je ne dois point les passer sous silence.
La décomposition des mots n'est point une science susceptible d'évidence ; un même terme peut souvent se rapporter avec une égale probabilité à trois ou quatre racines différentes qui sont toutes analogues à sa signification. Un objet a nécessairoment plusieurs rapports, et il n'est pus toujours certuin que l'on saisira celui quia fait le plus d'impression sur ceux qui ont nomme cet objet les premiers. En conjecturant sur le changement des lettres, il est impossible de ne pas se tromper quelquefois. Il y a plusieurs consonnes que nous ne prononçons pus comme les Grecs et les Latins; plusieurs lettres de l'hébreu sont encore plus incertaines. Le nombre des ca-
L;i manière ilonl nous le pronuiiçoiis, la simplicité Originale des putois ou l'on dit pà, le grec tt«v<o iiui
3143, ŒUVRES COMPI
Maigre ces obstacles et plusieurs autres que je n'ai déjà que trop bien éprouvés, jo me flatte.de donner un si grand nombre d'étymologies palpables, qu'elles feront passer aisément sur celles qui paraîtront moins heureuses, surtout si l'on veut les comparer avec celles que l'on trouve dans les Dictionnaires communs, et qui souvent n'ont pas la moindre lueur de vraisemblance. En tout cas je pourrai fournir à d'autres le moyen de mieux faire.
§ IX. — Objections et réponses.
Il me reste à prévenir deux difficultés capables d'arrêter d'abord. On sera surpris sans doute qu'une môme racine ait vingt ou trente significations différentes; l'on>aura peine à comprendre qu'un même monosyllabe ait été employé pour désigner des objets, non-seulement disparates, mais tout à l'ait opposés ; que l'on ait appelé du môme nom le baut et le bas, la grandeur et la petitesse, l'eau et le feu.
Cette bizarrerie serait sans doute incroyable, s'il n'y en avait pas des exemples dans toutes les langues; mais il n'en est aucune où les monosyllabes, et même un grand nombre de termes composés, n'aient les deux sens contraires. Personne n'ignore que UTp (kadascb) en hébreu, «710? en grec, sacer eu 'alin, sacré en français, signifient tout à la fois saint et exécrable. Le monosyllabe ^N (ep, up), d'où sont formés inl, vn*p,vno des Grecs, super, sub et subter des Latins, exprime en composition le dessous et le dessus, devant et après : ûîraTOf, l'un de ses dérivés, désigne le plus haut et le plus bas, imus et summus. Sub chez les Latins prend le même sens, surtout en composition ; sublatus , élevé en haut, sublimis, le môme; subjicio est employé par les meilleurs auteurs pour dire jeter dessous et jeter dessus : Corpora subjiciunt in equos, dans Virgile. Aussi les interprètes latins de l'Ecriture l'ont pris quelquefois au même sens (pie in et super : Extendet manus suas sub e 0 , il étendra ses mains sur lui (Isa. xxv, 11); Ilomo sum sub potestale constitutus, je sois un homme établi en autorité {Matth. vu 1, 9). En français sur et sous se confondent souvent; nous disons, Défendre sur peine et sous peine de la vie, Supporter, Soutenir, Supérieur, Souverain, etc. Il en est de même de la préposition grecque inl. Je trouverais de pareils exemples dans toutes les langues du monde, surtout parmi le peuple, qui n'y regarde pas de si près.
On en sera moins étonné, si l'on fait attention : 1° à ce que j'ai remarqué sur la pauvreté des langues dans leur origine, et sur l'habitude qu'ont eue les hommes de donner le même nom à divers objets, à cause du rapport qu'ils y ont aperçu. Or, entre les choses les plus opposées, il y a toujours un .point de réunion qui suflit pour fonder une j analogie, *p (caph, cap) qui veut dire courbe, a été employé pour signifier creux et bossu, concave et convexe, parce que toute ligne courbe est nécessairement concave d'un côté,
ETES DE DERGIER.
et convexe de l'autre. *?N (al) allus, exprime haut et profond, parce que la hauteur et la profondeur sont également la distance d< deux extrémités considérées en ligne perpendiculaire. En un mot, les contraires forment des idées inséparables ei qui se rap pellent naturellement; voilà pourquoi ces idées se sont confondues dans le langage.
Grand et petit sont des idées de comparaison. Tout ce qui est petit a nécessairement quelque grandeur, et tout ce qui est grand se trouve petit, quand on le compare avec quelque chose de plus grand. Un enfant, par exemple, est petit à l'égard d'un homme fait; mais il croît sans cesse, et l'enfance est, par son idée même, l'âge où l'on grandit. Cet âge a donc pu être également caractérisé par la petitesse et par la grandeur, ou la crescence, et c'est ce qui est arrivé. Toutes les racines, qui signifient petitesse ou enfance, signifient encore adolescence et grandeur, parce que ces idées sont inséparables. L'uniformité constante de cette double allusion est donc fondée sur la nature des choses et sur la plus exacte métaphysique.
2° La même racine est souvent parvenue à exprimer deux opposés par la voie d'une ou de plusieurs idées intermédiaires qui ont fondé l'analogie. Par exemple, îaa (bot) signifie élévation, bosse, boule, rondeur; et rondeur est analogue à circuit et circonférence ; celle-ci renferme la capacité intérieure, et cette capacité n'est autre que le dedans ou la profondeur. Elévation se prend encore pour la hauteur, la pointe, le bout le plus élevé, et le bout désigne souvent la lin ou l'extrémité. Elévation est la même chose que le sommet, le dessus, la tête ; et la tête exprime ainsi le commencement.
Voilà donc les idées contraires de commencement et de fin, de pointe et de rondeur, do hauteur et de profondeur qui peuvent se trouver liées au même terme ; mais c'est l'idée générique d'élévation oui sert à les rapprocher.
3° Le même terme a pu signifier les contraires par une analogie de représenter lion. =}** (aph,ef) signifie l'air, l'eau et le feu; c'est que l'on a peint ces trois éléments par le souffle ou par le bruit que fait l'air agité. De loin, on a peine à distinguer le bruit d'un fleuve rapide ou d'une cascade d'avec un vent violent ; celui de la flamme fait encore le même effet à nos oreilles. Quand les habitants des îles Mariannes virent un feu [tour la première fois, ils crurent que c'était un animal, et que le bruit de la flamme était son souille ou sa respiration.
4° Le même monosyllabe a pu exprimer les idées contraires par le changement de prononciation. Supposons que dès l'origine du langage, cap ait signifié tête ou rondeur, et cub creux et cavité; le p et 6 étant lettres de môme organe, se sont aisément confondus, et bientôt l'on a prononcé indifféremment cab et cap pour désigner la cavité, cap et cab pour exprimer la rondeur.
Dès qu'on fera bien attention à ces quatre sources de confusion, Ton ne sera plus sur-
4li
PART III. TIILOI.OGIK IMIILOI.OC. Hi;S I.ANGIKS. MSSERT. II.
me
pris de trouver presque toutes les racines
équivoques* et employées pour exprimer les deux contraires} on sentira même qu'il était impossible que cela n'arrivât pas. Le seul moyen de prévenir cet inconvénient, eût été de forger autant de mots qu'il y a d'objets ou d'idées, ce qui n'est pas possible. Les Chinois ont inventé autant de caractères différents ou de lettres qu'ils connaissent d'objets; aussi n'onl-ils pas fait de grands progrès dans les sciences, et encore ont-ils besoin des analogies pour diriger leur méthode.
Mais s'il est vrai que la première langue ait été si pauvre, comment peut-elle avoir une multitude de synonymes, douze ou quinze monosyllabes pour signifier le feu, autant pour désigner l'eau, un pareil nombre pour exprimer la hauteur, etc ? N'étailil pas plus naturel d'employer tous ces synonymes à signifier des objets différents, que de confondre ainsi les idées par un même nom? N'en est-il pas de ces prétendus synonymes comme des nôtres, qui ne le sont qu'en apparence, qui expriment à la vérité des idées analogues, mais non point identiques?
Je ne me suis point chargé d'enseigner aux hommes ce qu'ils auraient dû faire, mais de raconter ce qu'ils ont fait ; or, qu'ils se soient donné le superflu, tandis qu'ils manquaient du nécessaire, qu'ils aient attaché le même nom à différents objets, et au contraire le même objet à différents noms, c'est ce que j'espère de démontrer dans les quatre langues dont j'ai ébauché le parallèle.
Si on veut y réfléchir, les mêmes raisons qui ont nécessairement produit des équivoques, ont dû aussi multiplier les synonymes. 1° La prononciation, en faisant passer successivement la même syllabe par les
lettres de même organe, sans en changor la signification, a donné plusieurs noms à un même objet; ainsi cap, caph, cab, cav, gab. (juv, gapk, etc., ont tous désigné la cavité; 2" la peinture d'un objet a pu être variée; lèvent, par exemple, a élé représenté par le sifflement des lèvres, par celui des dents, et par celui du palais ; de la autant de syllabes et de mots différents ; 3" les analogies ont produit le même effet, lorsque plusieurs objets se sont trouvés semblables,on a confondu leurs noms, et par la un seul a réuni les noms de plusieurs. Il n'était donc pas plus possible de retrancher les synonymes dans le langage, que d'éviter les équivoques.
L'on a découvert, a la vérité, entre les synonymes français différentes nuances de signification ; mais cette entreprise ne pouvait être exécutée qu'à l'égard d'une langue vivante, dont l'usage ordinaire t'ait sentir les propriétés et les finesses. Ammonius lit autrefois pour le grec, et Cornélius Fionlo pour le latin, ce que M. l'abbé Girard a fait de nos jours pour le français; tous ont travaillé sur une langue qui leur était familière. Pour ce qui est des langues mortes, dont l'abondance même fait l'embarras, je ne crois pas que personne s'avise de le tenter. A supposer que le succès fût possible, l'on n'en pourrait rien conclure pour le langage primitif, qui n'exprimait que des idées simples et décharnées. C'est par la culture que les langues s'enrichissent et s'épurent ; c'est l'usage des personnes polies qui consacre les termes propres, et qui apprend à distinguer les gradations presque imperceptibles de leurs significations. Mais cette précision ne se trouve point dans le langage du peuple, et c'est à celui-là seul que l'on doit comparer la manière de parler des premiers hommes.