‹ Œuvres completes de BergierChapitre 13 sur 255 · ii, n · texte numérisé non relu

ii, n

> Cicero , De tiat. deor,

sous nos yeux des êtres nouveaux ou des espèees nouvelles?

« 11 parait que l'on peut prendre sur toutes ces questions, indifférentes au fond de la chose, tel parti que Ton voudra. Au défaut de l'expérience, c'est à l'hypothèse à fixer une curiosité qui s'élance toujours au delà des bornes prescrites à notre esprit. Cela posé, le contemplateur de la nature dira qu'il ne voit aucune contradiction à supposer que l'espèce humaine, telle qu'elle est aujourd'hui, a été produite, soit dans le temps, soit de toute éternité ; il n'en voit pas davantage à supposer que cette espèce soit arrivée par différents passages ou développements successifs à l'état où nous la voyons (7). »

Avancer que l'on peut prendre sur toutes ces questions , qui ne sont rien moins qu'indifférentes au fond de la chose, tel parti qu'on voudra , c'est avouer clairement qu'aucun parti n'est fondé en raison; que le matérialisme , ce système si propre à débrouiller la nature , nous laisse dans des ténèbres plus épaisses que le système opposé, pendant qu'on rejette celui-ci, sous prétexte qu'il ne peut nous donner aucune idée de la formation de l'univers. (Chap. 2, p. 25.)

Je soutiens que les deux partis dont l'auteur nous laisse le choix sur la formation de l'homme , sont également absurdes, également contradictoires ; le contemplateur de la nature aurait dû s'en apercevoir.

1° C'est une contradiction de prétendre que l'homme a été produit de toute éternité. La production d'un être suppose une cause préexistante; or rien ne peut préexister à l'éternité : un être produit a un commencement, un être éternel n'en a point; il est donc absurde qu'un être soit produit et soit éternel. L'existence éternelle et l'existence nécessaire sont la même chose ; rien n'est éternel que ce qui existe par lui-même. On objectera que des philosophes, et peut-être des théologiens , | ont soutenu que le monde a pu être créé de toute éternité. Nous ne sommes pas garants des opinions de gens qui ont abusé des termes; s'ils ont mal pensé, il faut tâcher de penser mieux.

2° Il y a contradiction à dire que l'espèce humaine existe de toute éternité ; il y aurait une suite actuellement infinie d'individus successifs : à une telle suite on ne peut rien ajouter; or de nouveaux individus peuvent être ajoutés à l'espèce humaine , et y sont ajoutés tous les jours. La suite des générations est infinie en puissance , parce qu'elle peut toujours augmenter; mais une suite uiluellement infinie est une absurdité. (Voyez première Dissertation du P. Gbbdil.)

3* Jl n'est pas moins absurde de supposer que l'homme , tel qu'il est, a été produit dans le temps, sans une cause intelligente : un être organisé, c'est-fi-dire dont toutes

les parties sont arrangées avec touto la sagesse et l'industrie possible, ne peut être la production d'une cause aveugle , fortuite, privée d'intelligence. Il y a d'ailleurs contradiction à prétendre que tout est nécessaire, et que l'homme est un être contingent.

Réussira-t-on mieux dans l'hypothèse contraire , en disant que l'espèce humaine a varié, et qu'elle peut changer encore?

1° C'est toujours une contradiction au dogme de ia nécessité, de l'immutabilité des essences , de l'invariabilité des lois du mouvement : des causes nécessaires , qui agissent selon des lois invariables , ne peuvent varier leurs effets; 2° il faudrait admettre une suite infinie de variations successives (page 87) ; ce qui est encore absurde; 3° ce serait toujours par hasard que l'espèce humaine serait parvenue à l'état d'organisation et d'ordre régulier où elle est actuellement ; et la même absurdité subsiste constamment.

Le seul moyen pour sortir de ce chaos est d'admettre une intelligence éternelle , infinie, immuable, incapable de succession et de changement , dont les volontés éternelles s'exécutent dans le temps qu'elle a marqué. Si c'est un être inconcevable, du moins il ne renferme pas contradiction.

Il a créé l'univers et l'homme , quand il lui a plu, et comme il a voulu; il l'a créé tel qu'il est aujourd'hui : il n'y a point eu d'œuf ni de germe préexistant; Dieu a placé dans le premier individu le germe de toute l'espèce. Les espèces sont donc invariables et indestructibles , et leur germe inaltérable : telle est la loi suprême émanée du Créateur. Nous n'avons pas à craindre de voir changer ou anéantir les espèces actuelles , ni d'en voir naître de nouvelles.

§ VIL Nous avons déjà remarqué ailleurs que l'auteur tombe en contradiction , lorsqu'il dit que la matière est éternelle et nécessaire , mais que ses combinaisons et ses formes sont passagères et contingentes (page 82). Il a observé que l'existence suppose des propriétés dans la chose qui existe, qu'une matière sans propriétés est un pur néant. (Ch. 2, p. 27 et 28.) L'existence de la matière suppose donc aussi une forme dans la matière ; une matière sans forme serait un pur néant. Or une existence nécessaire peut - elle supposer une forme accidentelle et contingente? Cette forme serait nécessaire et ne le serait pas. Tout est nécessairement ce qu'il est : c'est un axiome du matérialisme qu'il ne faut jamais oublier.

Nouvelle contradiction dans la même page. « L'existence est essentielle à l'univers ou à l'assemblage total de matières essentiellement diverses que nous voyons ; mais les combinaisons et les formes ne leur sont point essentielles. »

Si ces matières sont essentiellement di-

(7) Pages 81 cl 82. Lucrèce enseigne que les espèces ne rjnn.^e.pi point, lit. r, v. OFcvns compl. dl Bebgier. 1.,

verses , c'est sans doute parce que leurs formes et leur-s propriétés sont essentiellement différentes ; ou bien nous ne nous entendons plus. Ces formes ne peuvent donc changer sans que l'essence de la matière ne change à son tour. Si , outre la forme essentielle , il faut admettre des formes accidentelles , nous demandons quelle en est la cause dans une nature ou tout est nécessaire. D'ailleurs l'idée de Y univers renferme nécessairement un ordre ou un arrangement quelconque; si l'existence est essentielle à Yunivers, ellè^n'est pas moins essentielle à cet arrangement supposé ; ou bien nous nous entendrons encore moins.

Aussi renonçons-nous à la gloire de comprendre la doctrine suivante. « Toutes les productions , pour pouvoir se conserver ou se maintenir dans l'existence , ont besoin de se coordonner avec le tout dont elles sont émanées; sans cela elles ne peuvent subsister. C'est cette faculté de se coordonner, c'est cette coordination relative que nous appelons Y ordre de l'univers ; c'est son défaut que nous nommons désordre.... c'est cette aptitude dans l'homme à se coordonner avec le tout, qui non-seulement lui donne l'idée de l'ordre , mais encore qui lui fait dire que tout est bien, tandis que tout n'est que ce qu'il peut être , tandis que ce tout est nécessairement ce qu'il est , tandis qu'il n'est positivement ni bien ni mal. »

L'auteur vient de nous dire que les combinaisons ne sont point essentielles ou nécessaires ni à la matière ni à l'univers; à présent,, le tout est nécessairement ce quil est , et il ne peut être autrement : pour que l'univers subsiste , il y faut de l'ordre ; mais il n'y en a point; rien n'y est positivement ni bien ni mal. En vérité , le matérialisme est l'évidence même.

Voici ce que signifie ce chaos pour un lecteur intelligent. Je sens très-bien qu'il y a dans l'univers un ordre admirable sans lequel il ne pourrait subsister. Si une intelligence très-sage en avait arrangé les parties , elles ne seraient pas mieux adaptées les unes aux autres, plus propres à contribuer à leur conservation et au maintien du tout. Mais comme il est essentiel à mon système de ne point admettre d'intelligence, je dois nier absolument qu'il y ait dans cet univers de l'ordre, de l'intelligence, un arrangement bon ou mauvais : je le nie donc formellement ; me comprendra qui pourra.

Nous pouvons nous dispenser de suivre en détail les conjectures frivoles et absurdes auxquelles l'auteur se livre dans le reste du chapitre. Il prétend que l'ordre présent peut changer, que les espèces varient sans cesse, que la nature est peut-être occupée à former ties êtres nouveaux, que des soleils s'éteignent et s'encroûtent , que d'autres s'allument , que l'homme n'est peut-être pas actuellement le même qu'il a été autrefois ou qu'il sera un jour. Nous pourrons con-

cevoir toutes ces belles choses quand nous aurons oublié que tout est nécessairement ce qu'il est.

Par le titre de ce même chapitre, l'auteur avait promis de parler de l'homme moral ; et il n'a parlé que de l'homme physique. N'en soyons point surpris ; il a eu soin de nous prévenir que l'homme est un être purement physique , que l'homme moral est l'homme agissant par des causes physiques que nos préjugés nous empêchent de connaître. (Chap. 1 , p. 2 et k.) 11 reste à savoir comment un être purement physique peut être susceptible de morale ; c'est un mystère que nous discuterons dans la suite.

Notre philosophe finit en nous avertissant que l'homme ne peut pas tout savoir , qu'il ne lui est pas donné de connaître son origine, de pénétrer dans l'essence des choses, ni de remonter aux premiers principes.

(Page 88.) Telle est cependant l'espérance dont l'auteur nous avait flattés en commençant son ouvrage : son système devait dissi per. toutes les ténèbres , calmer tous nos doutes , nous montrer la vérité sans nuage ( ch. 1, p. 8 et 9): vaines promesses, langage insidieux, supercherie philosophique.

Dans l'hypothèse du matérialisme , nous ne savons ni ce que nous sommes , ni d'où nous venons , ni ce que nous deviendrons : ce système absurde et meurtrier nous enfonce plus avant dans la nuit et nous y laisse.

O homme! être pensant et libre, qu'une philosophie insultante et chagrine ose traiter d'insecte éphémère (page 87; , lu es indigné de cet outrage. Ce front majestueux que tu portes vers les cieux , la varrété de tes pensées, la rapidité de tes désirs, l'étendue de tes projets , l'immensité de tes espérances , attestent la dignité de ton être, la noblesse de ton origine , la grandeur de ta destinée. L'empire que tu exerces sur la matière, le mouvement que tu lui imprimes, les formes que tu lui donnes, Jes qualités que tu y découvres et dont tu sars faire usage, la docilité avec laquelle elle se prête à tes volontés, te font assez sentir que tu lui es supérieur, et qu'elle est faite pour t'obéir. Dans la vaste étendue des cieux , où elle semble hors de ta portée , tu fuis encore la marche que lui a prescrite le Créateur, tu en calcules les instants, tu en prévois les révolutions, tu en combines les lois : sous les yeux du Maître qui en est l'auteur et l'arbitre , tu en es le témoin et l'admirateur. Vois dans quelles archives tu dois chercher tes litres, dans celles de la philosophie ou dans celles de la religion ; l'une l© déclare que tu es l'avorton de la nature , destiné à être étouffé presque au moment de ta naissance; l'autre t'apprend que tu es l'enfant du Créateur, l'héritier du ciel, le citoyen de l'éternité. A ces deux langages, reconnais ta véritable mère: sois homme, crois un Dieu, et tu auras un père.

PART. I. THEOLOGIE PHILOS. - EXAMEiN DU MATERIALISME.

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