‹ Œuvres completes de BergierChapitre 14 sur 255 · DE LAME ET DE SA SPIRITUALITE · texte numérisé non relu

DE LAME ET DE SA SPIRITUALITE

§1. Dès qu'il est évidemment prouvé que le mouvement n'est point essentiel h la matière, qu'elle est purement passive par sa nature et sans aucune activité, nous sommes forcés de croire qu'il y a dans l'univers une substance d'une nature différente, un être actif auquel le mouvement doit être attribué comme à la cause première, un moteur qui n'est point matière lui -même. Dès qu'il est incontestable qu'il y a de l'ordre dans ce monde, que toutes les créatures, chacune à sa manière, tendent à un but, qu'il y a entre elles des relations et un arrangement qui supposent un dessein, du choix, de la réflexion, nous ne pouvons nous dispenser de reconnaître qu'une intelligence ou un être pensant a présidé à cet ordre, et a soumis la matière aux lois immuables qu'elle suit dans ses mouvements.

D'un autre côté, si l'homme, réfléchissant sur. lui-môme, sent qu'il pense, qu'il veut, qu'il agit, qu'il est la cause de ses mouvements spontanés, qu'il se propose une fin et qu'il choisit les moyens; en un mot, qu'il agit souvent avec ordre et avec intelligence, il est invinciblement déterminé à juger qu'il y a en lui un être distingué du corps ou de la matière, qui est le principe de ses opérations; et quand il dit moi, il entend autre chose que les atomes de matière dont son corps est formé.

Voyons néanmoins plus en détail si cette créance est appuyée sur des preuves plus claires, sur des fondements plus solides que le matérialisme.

1° L'homme n'a pas eu besoin des leçons de la philosophie pour tirer cette conséquence ; sa conscience et sa raison la lui ont dictée : plus il est ignorant, plus il est entraîné parle penchant irrésistible qui lui fait distinguer l'esprit d'avec la matière. Qu'un philosophe s'épuise en raisonnements pour persuadera un sauvage ou à un artisan qu'il n'est point l'auteurni Je principe du mouvement de son bras, qu'il le reçoit d'ailleurs comme la hache nu le marteau qu'il tient à la main : l'ouvrier sensé ne répliquera riei. ; il secouera la tête, et dira tout haut ou tout bas : Voilà un fou.

2° Si, oubliant pour un moment cet instinct de la nature, nous examinons la pensée en elle-même, que verrons-nous? Un acte simple, indivisible, instantané, que l'on ne peut mesurer ni décomposer. Jamais le maléria-: liste, au plus fort de son délire, n'a osé dire la moitié ou le quart de ma pensée, le premier, le second instant de mon jugement, uwpouce ou un pied cube de raisonnement, un morceau ouune fraction de volonté : vouloir, désirer, choisir, ne sont point des actes où l'on puisse concevoir de l'étendue, de la durée, des parties. Tous ces actes simples peuvent-ils naître d'un principe divisible? Un être composé ou étendu peut-il en être le sujet?

3" Toutes les propriétés connues de la ma-

tière sont divisibles, sont susceptibles de plus et de moins; l'étendue, la solidité, la ligure, la gravité, le mouvement, le repos ou la force d'inertie, et telle autre qualité que l'on voudra, peuvent être divisées, se divisent en effet lorsqu'on sépare l'une de l'autre les parties de la masse ; toutes les propriétés de la masse se retrouvent à un moindre degré dans chacune des parties.

En est-il de même de la pensée? -Si le cerveau pense, est-il vrai que chacune des particules du cerveau pense aussi dans un moindre degré, ait une pensée moindre que le cerveau tout entier?

4° Dans un être composé, divisible, formé par l'agrégation de plusieurs individus, tel que l'auteur lui-môme conçoit la matière (chap. 3, p. 33), ou c'est l'individu A qui pense, ou c'est l'individu B. Prétendre que plusieurs individus peuvent concourir à une même pensée, c'est supposer un acte indivisible actuellement divisé ; c'est se contredire d'une manière révoltante.

Plusieurs forces distinctes peuvent concourir au même mouvement, parce que le mouvement est divisible; il peut se mesurer, il est susceptible de plus et de moins; nous en calculons les instants, les degrés de force et de vitesse : la pensée est-elle sujette au même calcul, et la confondrons-nous avec le mouvement?

5° L'homme peut éprouver au même instant plusieurs sensations différentes : je sens tout à la fois la chaleur du l'eu, l'odeur et la saveur d'un fruit, le plaisir de la musique, la beauté d'un paysage : je juge laquelle de ces différentes sensations m'est plus agréable ; je la choisis et la préfère. Dira-t-on que ce n'est pas le mot indivisible qui a reçu au même moment ces différentes affections, qui les compare et qui en juge? Puisque toute matière est essentiellement divisible, il est impossible que le moi soit matière. D'ailleurs la même molécule de matière , le même atome ne peut recevoir au même instant quatre ou cinq mouvements divers : encore moins peut-il les compareret en juger. Rayle, après avoir pesé la force de ce raisonnement, ne craint point de conclure : On peut dire sans hyperbole que c'est une démonstration aussi assurée que celles de géométrie. (Nouv. de la Répub. des lettres, août 1684, art. 6, p. 110.)

6° Rayle fait encore un autre raisonnement. « Si un corps, dit-il, est capable de douleur, quand il est placé dans les nerfs ou dans le cerveau, il en sera également capable en quelque endroit qu'il se trouve; et si un atome d'air est destitué de pensée, il ne peut en être capable en devenant ce qu'on appelle esprits animaux, ou tout ce qu'on voudra. Comme un être qui n'a pas de présence locale, ne peut acquérir une présence locale, de môme un être non pensant ne peut devenir pensant par une nouvelle situation. Ainsi il faut nier que les corps pensent, ou il faut soutenir que tous les corps pensent. Supposé qu'un assemblage d'os et de nerfs sente et rai.<onnev tout autre

assemblage de matière devra également sentir et raisonner. L'arrangement des organes se réduisant à un mouvement local, si les parties organisées n'ont pas le don de penser avant d'être organisées, elles ne l'auront pas après l'organisation, qui n'est qu'une nouvelle position de ces parties. Tout ce qu'on peut faire dans des parties matérielles, c'est de les placer autrement qu'elles n'étaient. Or, en leur donnant une nouvelle situation, il n'est pas possible d'en .tirer la pensée. Si elles ne sont pas pensantes étant a droite, elles ne seront pas pensantes placées à gauche. La nouvelle situation produit en elles un changement extérieur bien différent de la pensée...

« Si le sentiment est une propriété de certaine portion de matière, cette portion de matière ne peut perdre un sentiment sans en acquérir un autre, comme un corps ne peut perdre une figure sans en acquérir une autre. Si donc une portion de matière sent dans un corps vivant , elle sentira aussi dans un cadavre. » (Dict. crit., art., Dicéarque.)

11 est donc démontré, si quelque chose peut l'être, qu'outre la matière il y a dans l'homme un être simple, une substance immatérielle, qui est le principe de ses opérations: c'est ce que nous nommons Vâme ou l'esprit.

Si ces preuves sont fausses, il était du devoir d'un matérialiste d'en faire sentir le défaut. L'auteur n'a pas pris la peine d'en rapporter ni d'en réfiiter aucune : avonsnous tort de croire que c'est par impuissance, et que ce sont autant de démonstrations?

§ II. Quand même nous ne pourrions concevoir distinctement l'essence de l'âme, ni la manière dont elle agit sur la matière, son existence et son action ne seraient pas moins certaines. Notre philosophe est forcé d'avouer que l'essence de la matière nous est inconnue, que plusieurs de ses propriétés sont inexplicables. (Chap. 6, p. 79 ; ch. 7, p. 98; ch. 8, p, 103 et 118; tome II, ch. 4, p. 136;) qu'il n'est point donné à l'homme de pénétrer dans l'essence des choses (ch. 6, p. 88). Notre ignorance est donc égale sur la nature de la matière et sur celle de l'esprit; et on ne peut en rien conclure.

Nous connaissons la matière et ses propriétés par les impressions qu'elle fait sur nous, dont nous avons la conscience; et pas autrement : l'auteur en convient. (Chap. 2, p. 15; tome II, ch. 4, p. 107.) Nous connaissons notre âme et ses attributs par ses opérations dont nous avons aussi la conscience ou le sens intime. Tout homme qui réfléchit est donc aussi certain de l'existence de son âme, • que de l'existence de son corps. Les philosophes qui révoquent en doute l'existence des corps,, et ceux qui nient l'existence des esprits, sont également ridicules.

il est inutile de nous objecter que sous le nom d'esprit , d'âme , d'être immatériel , nous admettons une substance inconnue, incompréhensible, un pur néant; que nous

entassons des mots vides de sens qui n? présentent aucune idée : les philosophes idéalistes font la même objection contre l'existence de la matière. Il lest encore plus de nous fatiguer par vingt questions sur la nature de l'âme et sur la manière dont elle fait ses opérations. 11 ne nous est pas possible de donner des explications ou des notions plus claires que le sens intime , qui est le souverain degré de l'évidence, ni de convertir ceux que leur propre conscience ne peut persuader. Nous ne pouvons définir la pensée, le sentiment, la volonté; s'ensuit-il que ces opérations sont des chimères ?

C'est une fausseté d'avancer que nous ne désignons l'âme que par des attributs négatifs, en disant que c'est une substance non étendue, indivisible, insensible, etc., par conséquent une pure négation de tout ce que nous connaissons. (Pag. 90.) Un être qui pense, qui sent, qui veut, qui meut la matière, est un être très-positif. Nous ne pouvons avoir l'idée de l'espace étendu, sans avoir l'idée du point qui n'est pas étendu ; nous ne pouvons concevoir la divisibilité, sans concevoir l'unité : en admettant des corps sensibles, nous en supposons d'insensibles. Est-il vrai que le point, l'unité, les molécules insensibles sont un pur néant?

« Mais comment se former l'idée d'une substance privée d'étendue, et néanmoins agissant sur nos sens, c'est-à-dire sur des organes matériels qui ont de l'étendue ? Comment un être sans étendue peut-il être mobile et mettre la matière en mouvement ? Comment une substance dépourvue de parties peut-elle répondre successivement à différentes parties de l'espace? »

1° L'on n'a jamais imaginé que l'âme fût mobile, comme le corps , ou capable de le mouvoir par un choc, mais par sa volonté; l'on n'a jamais dit qu'elle répondît successivement à différentes parties de l'espace. 2° Je demande à mon tour comment un être étendu peut agir sur un autre être étendu; quelle relation il y a entre l'étendue et le pouvoir d'agir ? Comment un être divisible peut communiquer son action à un autre être divisible? Quel est le rapport entre la divisibilité et la force d'impulsion ? Comment, en un mot, un corps peut mouvoir un autre corps? L'auteur convient avec tous les philosophes que cela est inconcevable. (Chap. 8, p. 118, Mélanges de d'ALEMBERT; tome IV, p. 241, quatrième Essai de Hume.)

Je le conçois , direz-vous , parce que je le vois. Fort bien. Et moi je conçois que mon âme remue mon corps, parce que je le sens : il serait fort singulier que le sens intime ne fût pas aussi sûr, aussi infaillible que celui de la vue.

3° L'auteur prétend que Vidée des objets , la perception de leurs qualités, agit sur le cerveau et le met en mouvement. (Chap. 11, p. 194 et 209.) Une idée, une perception , est-ce un être étendu ? Est-il plus difficile de concevoir qu'une substance spirituelle meut notre corps , que de comprendre

qu'une idée remue notre cerveau ? Les mat'étial istes admettent done , malgré eux , le même mystère que nous.

§ III. Pour qu un esprit mette en mouvement notre corps, il faut, selon notre auteur, qu'il change successivement ses rapports , sa tendance , sa correspondance , relativement aux divers organes qu'il met en action. (Pag. 91 , Lucrèce, liv. i, v. 305; 1. m, v. 166.) Cela est faux. Les rapports , la correspondance de notre âme , aux différentes parties du corps soumises à son empire , sont permanents et habituellement les mêmes , en vertu de la loi du Créateur. L'âme peut mouvoir telle ou telle partie à son choix, par un simple acte de sa volonté. Elle n'a pas. besoin pour cela d'être mue ni de se mouvoir, mais de vouloir: être mû ne convient qu'à la matière (pag. 92). L'âme ne donne point le mouvement au corps par communication, ou par un choc, mais par action. En elle. réside la force motrice, mais force limitée à un certain degré par l'Auteur de son être. De ce qu'un homme peut mouvoir un poids de dix livres, il ne s'ensuit pas qu'il puisse remuer le monde entier.

On prie le lecteur de remarquer le principe sur lequel l'auteur continue d'argumenter contre l'activité de l'âme; c'est que rien ne peut donner Je mouvement qu'autant qu'il la reçu ; qu'ainsi tout mouvement est acquis. Il se contredira formellement dans le chapitre suivant , et il attribuera à la matière des mouvements spontanés. Rien de constant dans le matérialisme que les contradictions.

« Dès que l'on attribue de l'action , dit-il, à une cause quelconque , je suis obligé de la regarder comme une cause matérielle. » (Pag. 93; Lucrèce, 1. i, v. U5.) Tout au contraire., selon vous-même , la cause matérielle ne peut mouvoir, si elle n'est mue par une autre ; elle n'est donc point cause proprement dite, puisqu'elle en suppose une autre : communiquer le mouvement reçu, ce n'est pas le produire.

« Lne substance spirituelle qui se meut et qui agit implique contradiction; d'où je conclus qu'elle est totalement impossible. » C'est la décision de notre philosophe. La contradiction, selon lui , consiste en ce que le mouvement suppose de l'étendue , de la solidité , de la densité, de l'impénétrabilité dans la substance qui donne ou qui reçoit le mouvement.

Nous avons déjà répondu que l'âme riest point mue, qu'elle ne meut point le corps par un choc, en lui communiquant son propre mouvement, comme le corps le communique à un autre corps ; elle se meut par sa volonté et par son action. Le sophisme éternel des matérialistes est de confondre le mouvement communiqué avec le mouvement produit; le premier est propre à la matière; le second ne convient qu'à l'esprit.

Maisnousnele voyonspas,: ques'ensuit-il?

Nous le sentons, etcela suffit.

Après nous avoir reproché une contra-

diction imaginaire , l'auteur nous objecte un cercle vicieux. Selon lui , on a imaginé Dieu ou l'esprit universel d'après l'âme humaine; ensuite on s'est servi de la volonté de Dieu pour expliquer la liaison de l'âme humaine avec le corps. (Not., p. 92.)

Cette prétendue progression d'idées est fausse. Dès que l'on a vu du mouvement dans le monde, on a compris que la ma-, tière inerte et passive de sa nature ne pouvait en être le principe; qu'il fallait par conséquent l'attribuer à un esprit. Comme ce mouvement est compassé, régulier, assujetti à des lois, il ne peut partir que d'une cause intelligente qui est Dieu. Le même raisonnement, joint au sens intime, nous force de reconnaître dans l'homme une âme spirituelle. Ces deux preuves sont indépendantes l'une de l'autre.

Quelques philosophes, qui ne concevaient point comment un esprit créé peut remuer la matière, ont supposé que l'esprit incréé, Dieu lui-même, était la cause immédiate de nos mouvements, que notre âme n'en était que la cause occasionnelle. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner s'ils ont bien ou mal raisonné.

On accuse mal à propos les partisans de la spiritualité de l'âme d'avoir dit, que Yâme est tout entière sous chaque point de son étendue : jamais personne n'a supposé l'âme étendue. Plusieurs ont dit que l'âme est tout entière sous chaque point de l'étendue du corps qu'elle anime : cela est fort différent. Il est malhonnête de nous attribuer des inepties pour se donner le plaisir de les réfuter.

Notre censeur dira sans doute que cette seconde supposition ne se conçoit pas mieux que la première; mais il doit faire attention que dans la même page, parlant de la cause matérielle, il dit : « Je puis ignorer sa nature particulière et sa façon d'agir. » Avonsnous plus grand tort de supposer une cause spirituelle, quoique nous ignorions sa nature particulière, sa façon d'être et d'agir? En se bornant à des causes matérielles, on tombe dans un abîme de contradictions; nous n'avons cessé de les relever, et continuellement l'auteur en produit de nouvelles : il n'a pu encore nous en montrer aucune dans notre système, qu'en l'altérant et en le déguisant à son gré.

Il peut argumenter, tant qu'il lui plaira, contre la supposition d'une ûmc étendue (note, p. 93 et 94); nous n'y prenons aucun intérêt.

On ne comprend point comment une âme sans étendue peut correspondre à différentes parties d'un corps étendu, agir dans chacune d'elles en particulier, être renfermée dans l'étendue même de ce corps, être transportée avec lui, dépendre de lui dans ses opérations, etc. Nous en convenons. La manière d'être des esprits, entièrement différente de la manière d'être de la matière, ne donne point de prise à l'imagination, et ne peut être conçue par aucune comparaison. Quel avantage les matérialistes

OEUVRES COMrLETES DE 11ERG1LR.

tireront-ils de cet aveu? 11 est toujours question de prouver que cette manière d'être renferme contradiction ; et Yoilà ce qu'ils ne prouveront jamais.

§ IV. L'auteur, qui ne peut nous pousser plus loin, se borne à répéter de vieilles objections; nous tâcherons d'y répondre le ulus brièvement qu'il sera possible.

1° L'âme, dit-il, est assujettie à toutes les affections du corps, forcée à subir les mômes changements, soumise à l'action de toutes les causes extérieures qui influent sur lui; elle naît, se fortifie, s'affaiblit, vit et meurt avec lui; elle n'est donc rien dans la réalité que le corps même, et ne peut en être distinguée que par abstraction. (Lucrèce, liv.m, v. 446.)

Cette conséquence n'est pas juste. Lorsqu'une cause agit par le moyen d'un instrument et sur cet instrument même, son action peut être empêchée, affaiblie, altérée par la mauvaise disposition de l'instrument, sans que l'on puisse conclure que l'altération est dans la cause môme. J'ai" beau toucher le clavier d'un orgue dérangé, il ne joue point; s'ensuit-il que le dérangement s'est communiqué à ma main, qu'elle est engourdie et dans le même état que l'orgue? Parce que l'âme n'agit plus dans un cadavre, on peut conclure qu'elle en est séparée, mais non pas qu'elle est morte avec lui : une substance simple ne peut mourir.

2° Tous les termes dont on se sert dans les diverses langues pour désigner l'âme ou l'esprit, n'expriment rien que de matériel; ils signifient seulement le souffle, la respiration, Vhaleine, le vent, Yair. On ne peut donc concevoir l'âme que comme un être matériel.

Autre conséquence fausse. Nous avons remarqué qu'un être spirituel ne donne aucune prise à l'imagination. ; nous ne pouvons le figurer ni le peindre par aucun son: nous sommes donc forcés de le désigner par ses opérations sensibles. Or, un effet sensible de l'âme et qui atteste sa présence dans le corps, est le souffle ou la respiration; il est donc naturel de s'en servir pour désigner l'âme elle-même.

3° L'idée que nous attachons aujourd'hui au mot esprit est très-nouvelle. Les anciens philosophes, les Pères mômes de l'Eglise n'entendaient point sous ce nom un être incorporel, immatériel, non étendu, mais seulement une matière trèsrsubtile et trèspure, une substance volatile, aérienne, ignée, ou lumineuse. Descartes est le premier qui ait conçu l'esprit comme nous le concevons aujourd'hui ; c'est lui qui a établi que ce qui pense ne peut être matière. Voilà ce qu'on a répété dans vingt brochures différentes.

Nos adversaires ne se sont jamais accordés sur l'époque où ils ont voulu fixer la naissance de l'idée d'un pur esprit ou de la parfaite spiritualité. Les uns l'attribuent à Platon, d'autres à saint Augustin, d'autres rnfin à Descartes ; dans le fait, elle est aussi

ancienne que le monde. (Voyez les remarques de M. Lagrange sur Lucrèce, tome I, j). 347.) Notre auteur a observé (seconde partie, c. 1. p. h) que dans tous les temps et dans tous les Meux, les hommes, incapables de concevoir la matière comme principe des opérations et des phénomènes dont ils étaient étonnés, ont eu recours aux esprits pour les expliquer. De là est née, selon lui, non.-seulement la créance des dieux et des génies du paganisme, mais encore la notion d'un seul Dieu et de l'âme humaine. L'idée de l'esprit remonte par conséquent jusqu'à la création. Que Ton se soit bien ou mal expliqué sur sa nature, que l'on ait comparé ses opérations à celles de l'air, du feu ou de la lumière, que l'on se soit même servi du nom de ces éléments pour les désigner, cela ne prouve rien. Le fait est certain, et nous nous en tenons là. Quand nous conviendrions que Descartes a épuré le langage de l'ancienne philosophie, qu'il s'est exprimé plus exactement que Platon, que Cicéron, que saint Augustin, s'ensuivrait-il qu'il a créé la notion de la parfaite spiritualité, que personne ne l'avait eue avant lui?

Mais cette supposition est encore fausse. On peut se convaincre que Plotin, disciple de Platon, saint Augustin, Claudien Mamert, ont parlé de la spiritualité de l'âme dans les mêmes termes que Descartes, en ont donné les mêmes preuves, et ont établi comme lui, que ce qui pense ne peut être matière. (Voyez la Religion naturelle et révélée, tome L dissert 3, art. 1.) On ne peut concevoir Dieu, dit Cicéron, que sous l'idée d'un esprit pur (mens), sans mélange, dégagé de toute matière corruptible, qui connaît tout, qui meut tout, et qui a de luimême un mouvement éternel. ( Tuscul., 1. 1, ch. 27.) Ailleurs il conclut son existence des qualités mêmes de notre âme. ( De nat. deor. 1. ii, n. 6 et 7.) Je demanderais volontiers aux philosophes modernes, dit M. l'abbé d'Olivet, s'ils ont des termes moins équivoques et plus décisifs pour désigner un pur esprit.

4° L'auteur prétend que le dogme incompréhensible de la spiritualité s'est trouvé conforme aux vues de la théologie, qui se fait un principe d'anéantir la raison: ce système, dit-il, est l'effet d'une politique très-profonde et très-intéressée dans les théologiens. Il a fallu imaginer que l'âme est spirituelle, pour conclure qu'elle est immortelle, capable de récompenses et de châtiments après celte vie : en vertu de cette opinion, les prêtres ont mis l'homme sous leur empire, même après sa mort.

Il est fâcheux que cette belle théorie soit encore une contradiction. « Rien de plus populaire que le dogme de l'immortalité de l'âme; rien de plus universellement répandu que l'attente d'une autre vie. » C'est la réflexion de l'auteur même. (Chap. 13, p. 260.) Ce dogme populaire ne doit donc sa naissance ni aux spéculations des philosophes, ni à la polftique des théologiens, mais à

PART. I. THEOLOGIE PHILOS

EXAMEN DU MATERIALISME

fin 1 1 lit t de la nature, tout comme celui de la spiritualité. Ou les trouve répandus de l'un des bouts du monde à l'autre, chez des peuples qui ne connaissent ni la philosophie, ni la théologie. Les philosophes, loin d'avoir contribué à établir cette créance, ont été les premiers à l'attaquer; ceux d'aujourd'hui ne font que renouveler les sophismes des épicuriens.

5" Les théologiens , peu d'accord avec eux-mêmes, enseignent que cette âme spirituelle sera brûlée et souffrira l'action d'un l'eu matériel dans l'enfer ou dans le purgatoire ; peut-on croire ce dogme sans contraoition? (Note, p. 98.)

Où est donc la contradiction à supposer qu'un être spirituel est sensible ou capable ue recevoir les impressions de la matière,

rendant que nous sentons à chaque instant la réalité de ce phénomène ? Est-il plus difficile à la puissance divine de faire

éprouver l'action du feu à l'âme séparée du corps, que de lui faire éprouver l'action des objets extérieurs pendant son union avec le eoros ? L'auteur a beau s'écrier que cela est inconcevanle : i! enseigne des dogmes que l'on conçoit encore moins : que la matière produit des actes spirituels, tels que la pensée et la volonté, que ces actes spirituels peuvent agir sur la matière ou sur le cerveau, etc. Ce n'est pas aux matérialistes èle lions reprocher des mystères.

§ V. Voilà néanmoins où se réduisent tous leurs arguments contre l'existence de l'âme. « Qu'est-ce que présente à l'esprit une Mibstance qui n'est rien de ce que nos sens nous mettent à portée de connaître? Est-il donc vrai que l'on puisse se figurer un être < qui, n'étant point matière, agit pourtant sur la matière, sans avoir ni points de contact ni analogie avec elle, et reçoit lui-même les impulsions de la matière par les organes matériels qui l'avertissent de la présence des êtres ? Est-il possible de concevoir l'union de l'âme et du corps, et commentée corps matériel peut-il lier, renfermer, contraindre, déterminer un être fugitif qui échappe à tous les sens ? Est-ce de bonne foi résoudre ces difficultés, que de dire que ce sont là des mystères, que ce sont des (dl'ets de la toute-puissance d'un être encore plus inconcevable que l'âme humaine et que sa façon d'agir? Résoudre ces problèmes par des miracles, et faire intervenir la Divinité, n'est-ce pas avouer son ignorance ou le dessein de nous tromper ? » (Page 98.)

Cette déclamation serait pardonnable à un matérialiste, s'il nous présentait un système exempt de mystères et de miracles, sf tout y était clair, évident , démontré. Nous avouons volontiers notre ignorance; il serait à souhaiter que nos adversaires reconnussent la leur d'aussi bonne foi. Mais sont-ils [il us avancés que nous, leurs dogmes sont- ils p.'us aisés à concevoir que les nôtres ? Sans doute on comprend à merveille l'énergie et

l'action d'une matière passive , l'éternité d'une matière dont les formes sont contingentes ; une nécessité qui n'est fondée sutrien, et qui n'empêche pas que le monde ne puisse changer; des lois nécessaires et immuables, et qui produisent des effets variés; un ordre dans le monde, sans que l'intelligence y ait eu aucune part ; des animaux et des hommes créés par le hasard ; une matière qui pense et qui veut, qui reçoit l'impression des idées et des perceptions, qui se* modifie et se change elle-même, qui s'anime, devient sensible et intelligente ; l'homme,, être purement physique et passif, et néanmoins susceptible de morale et de vertu ;. l'homme nécessité dans toutes ses actions, et digne de récompense ou de châtiment; l'homme destiné par la nature à se conserver , et qui fait bien de se tuer; l'homme anéanti à la mort, et louable de désirer l'immortalité, etc., etc. Assurément ce symbole est moins chargé que le nôtre ; nous ne devons pas hésiter un moment de le préférer. Si pour expliquer les opérations de l'homme nous avons recours aune âme spirituelle, ce n'est point dans l'espérance de dissiper toutes les obscurités ; elles sont inévitables dans tous les systèmes : Dieu seul connaît parfaitement la nature qu'il a faite ; mais c'est pour éviter les contradictions et les absurdités innombrables dans lesquelles le matérialisme est noyé. A-t-on beaucoup gagné en remplaçant les mystères et les miracles par des contradictions?

L'auteur peut déclamer à son gré contre les entraves que la théologie a données aux philosophes chrétiens : entraves salutaires ; quiconque voudra les franchir, est sûr de se précipiter. Nous n'avons aucun intérêt à soutenir les opinions de Leibnitz, de Descartes, de Malehi anche, de Cudworth ; nous n'épousons aucun système ; qu'on les regarde, si l'on veut, comme des chimères ingénieuses; toujours sont-elles moins absurdes que l'hypothèse du matérialisme.

Obstiné à n'admettre qu'une âme matérielle, l'auteur veut qu'on l'abandonne aux médecins et aux anatomistes pour la disséquer et nous la faire toucher au doigt. Déjà il résulte de leurs observations que l'âme n'est rien autre chose que le cerveau (8) ; c'est par cet organe que se font toutes les opérations que l'on attribue à l'âme ; ce sont ses divers mouvements que l'on a désignés sous le nom de facultés intellectuelles : l'auteur le démontrera dans le chapitre suivant ; car il démontre toujours. Grâce à cette rare découverte, nous pouvons espérer de voir notre âme coupée en. morceaux ou conservée pendant plusieurs années dans l'esprit de vin. '

Selon luijcs théologiens en soutenant que la matière est incapable de penser, que Dieu même ne peut lui donner cette faculté, sont tombés dans l'athéisme ; ils ont supposé par là que Dieu n'a pas pu créer la matière. Il e>t aussi impossible, dit-il, que l'esprit ou

(8j I.cs r|»icuriens la plaçaient dans In poitrine (Lucrèce, liv. m, v. 275- )

la pensée produise la matière, qu'il .est impossible que la matière produise l'esprit ou la pensée. Raisonnement admirable 1 La matière inerte et passive de sa nature ne peut rien produire, pas même le moindre degré du mouvement : donc l'esprit, essentiellement actif, ne peut rien produire non plus : l'impuissance est l'apanage essentiel de la matière ; donc, il répugne à la raison d'admettre un Esprit tout-puissant créateur de la matière. \

Il dit que « l'homme peut être comparé à une harpe sensible, qui rend des sons d'elle-même, et qui se demande qui les lui fait rendre. Elle ne voit pas qu'en sa qualité d'être sensible, elle se pince elle-même, et qu'elle est pincée et rendue sonore par tout ce qui la touche. » (Page 101.)

De la matière qui se pince elle-même est sans doute une imagination merveilleuse : dans ce cas, la matière se donne le mouvement ; elle n'a plus besoin d'être pincée parce qui la louche, ni de recevoir l'impulsion des autres corps. Elle a par elle-même une énergie isolée et indépendante, qui rompt la chaîne infinie de la communication du mouvement. Ce n'est point là seulement un miracle et un mystère, mais une contradiction formelle avec les principes de l'auteur.

C'est l'ignorance des causes naturelles, dit-il, qui a fait imaginer des esprits pour expliquer les phénomènes de la nature. C'était donc à lui de dissiper cette ignorance en démontrant'que la matière pense et produit le mouvement ; nous cherchons en vain cette démonstration dans son livre. Il fallait du moins répondre aux preuves que nous avons données du contraire, et il a fait semblant de les ignorer.

Il est faux que cette croyance des esprits soit de nature à retarder nos connaissances; c'est plutôt l'hypothèse contraire. En attribuant à la matière les qualités essentielles de l'esprit, elle confond toutes les notions, renverse tous les principes, fait retomber la philosophie dans le chaos. Les matérialistes ont-ils pénétré plus avant dans les secrets de la nature, que les philosophes convaincus qu'il y a des esprits? De quelle découverte importante leur sommes-nous redevables ? Ils savent déprimer les travaux des autres, censurer toutes les opinions, blâmer toutes les institutions, déclamer contre leurs propres maîtres, accuser et calomnier le genre humain : voilà où se bornent leurs exploits. Leur philosophie meurtrière, acharnée à détruire, n'a jamais pu rien édifier.

En commençant l'examen de ce chapitre, j'étais humilié : une idée sombre s'était emparée de moi et m'ôtait la faculté de raisonner. Ne suis-je qu'un automate? Ce doute seul est accablant. En finissant, je respire; mon âme rentre, pour ainsi dire, en possession de son être : fière d'avoir prouvé qu'elle existe, elle ose défier tous les matérialistes du monde d'attaquer ses titres. En dépit de tous leurs sophismes, ces preuves restent dans leur entier : les difficultés,

dont ils ont voulu m'étourdir, ne m'empêcheront pas de prétendre à l'honneur de penser.

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