PART. 111. THEOLOGIE PIHLOLOG. — DES LANGUES. — DISSERT. IV
Il parait d'abord que le verbe substantif est auxiliaire en grec et en latin, comme en français; on peut ajouter même qu'il est impossible de conjuguer sans lui dans au* cune langue.
Quand 011 dit tÛtttm , tÛtttî!?. rvTzrti , tÛ7t-
•rafuv, tO-t£T£, T-jw o-jfft, etc.; si l'on retranche la syllabe radicale du verbe, qui est tvjt ou tm7tt, que resle-l-il ? «, £t>-, et, owv, ste, oo<ti. C'est le verbe substantif pur, dans toutes s,-s inflexions, avec de très-légères variétés. De même, si dans ies conjugaisons latines, on retranche la syllabe radicale, il ne reste que le verbe eo, ire, dans tousses temps, avec le changement, des voyelles selon les conjugaisons, o, are, eo, ère, io, ire, etc.
Mais, dira-l-on, eo n'est point le verbe substantif. Il ne l'est point sans doute quand i! est seul, mais il le devient quand il est auxiliaire, parce qu'il en prendalors la signification; ou si l'on veut d'autres termes, le verbe substantif auxiliaire en latin se conjugue comme ire, eo, en changeant les voyelles, pour varier la conjugaison.
L'on en sera convaincu, siou veut faire attention; 1* que e"&), tipi ou «Tftt en grec, signifie également je vais et je suis; 2° qu'en français l'on confond encore ces deux verbes; un dit j'ai été, ou je fus, pour je suis allé; et au contraire cela va mal, pour cela est mal ; 3" que le latin eo, dans toutes ses inflexions, est parfaitement conforme aux racines du verbe substantif que l'on a vues dans la table ;ibam, ibo, ivi, ne sont différents de =]N, "W (iph, iv), que par le changement des lettres oujophones; 4-° que eo signifie être dans rentre, venum ire, pessum ire, etc.; 5° que ï"W qui exprime Vêlre en hébreu, signifie encore aller et tenir, comme en grec p«îvu, aller, et «^oC«î»w, devenir; 6°' qu'il y a le même rapport en la tin entre /îo et evado , aussi bien qu'en français entre venir, qui désigne le mouvement, et devenir, qui a rapport à Y être.
On doit dire la même chose du verbe avoir. 11 ne peut être auxiliaire qu'en prenant la signification du verbe substantif. Or, il est clair que dans nos trois langues, avoir est souvent synonyme d'être; îyu en grec, Itabeo en latin, signifient être et avoir; eu i'/ji,r.ax€is tyti, bene habet, malehabet; cela est bien, cela est mal : en français il y a, il y avait, il y aura, ne signifient autre chose sinon, il est, il était, il sera. Nous disons au parlait je suis allé, je suis venu, dans le même sens que nous dirions, j'ai allé, j'ai venu; preuve complète de l'identité de ces deux Yerbes.
Bien plus (je prie le lecteur de se prêter pour un moment à une discussion de logique, elle ne sera pas longue) , ce principe, que le verbe substantif entre nécessairement dans la composition de tous les verbes, et qu'il est le seul auxiliaire, se tire évidemment de la définition même que les
grammairiens et les logiciens donnent du verbe en général. C'est, disent-ils, un terme qui exprime la liaison d'un sujet et d'un attribut, qui renferme par conséquent un jugement. Or, celte liaison ne peut êlreexprimée que par le verbe substantif, que les logiciens nomment pour cette raison copula. C'est en lui qu'est renfermée toute l'essence du jugement: d'où ils concluent fort bien, qu'à prendre les termes à la rigueur, il n'y a qu'un seul verbe dans toutes les langues , qui est le verbe substantif, ou, ce qui est le même, qu'il ne peut y avoir de verbes sans lui, ni par conséquent de conjugaisons.
La raison fondamentale de toutes ces vérités, c'est que le verbe substantif n'est auxiliaire, que quand il est pris dans le second sens expliqué ci-devant, c'est-à-dire comme liaison. Or, la racine primitive des verbes eo,habeo, fio, avoir, aller, venir, devenir, -bsI aussi l'idée de liaison ou de proximité; il n'est donc pas surprenant que les deux premiers puissent être auxiliaires, comme être liaison. Quand nous disons, fui du courage, cela signifie que le courage et moi sommes étroitement liés, intimement unis. Je vas à la maison, je viens à la maison, je m'approche de la maison, c'est la même chose ; un maître, au lieu de dire à son valet, viens ici, lui crie simplement approche: je deviens sage, signifie quejem'approche de la sagesse. (2300)
Dans ces observations, l'on ne prétend pas prendre parti contre l'abbé Girard, dans ses éléments de la langue française et les autres grammairiens. Jusqu'à Je que tous soient convenus de l'essence et de la définition du verbe, il est permis de s'en tenir au sentiment commun. Que ce soit l'essence, ou seulement une propriété du verbe, de renfermer une affirmation ou un jugement, cela m'est égal. Toujours esl-il vrai qu'il n'y a point de verbe qui ne renferme le verbe substantif, ou expressément, ou équivalemment, et cela me suffit. ;
§ V. — Des verbes hébreux.
De tous ces principes, qui me paraissent clairs, je tire une nouvelle conséquence, qu'il n'y a donc point de verbes en hébreu, puisque dans cette langue, le verbe substantif n'est point auxiliaire, et n'entre pour rien dans les conjugaisons, si ce n'est dans la cinquième, comme je le dirai bientôt.
Je le répèle, au hasard d'effaroucher tous les grammairiens, et d'attirer sur moi les malédictions de la synagogue ; dans la langue des Hébreux, il y a des participes et des participes aoristes ou indéterminés pour le temps, mais point de verbes proprement dits. Cette proposition mérite d'être plus amplement éclaircie
C'est une propriété des verbes d'avoir des temps ; or, il n'y a dans les prétendus verbes hébreux que deux temps, le passé et le
f2300) Ces mêmes verbes ont aussi le sens con- paraiion ; je viens de la ville, je m'en vais, etc. ; traire comme toutes les racines. Avec certaines mais ce n'est pas en ce sens qu'ils sont auxiprépositioDS, ils expriment sortie, éloignement se- flaires.
futur; ils se mettent fort souvent l'un pour, l'autre, et l'addition d'une simple conjonction suffit pour changer le futur au passé et le passé au fulur. Ils sont donc indéterminés en eux-mêmes; ce sont des aoristes. Ce que l'on nomme participe, est un adjoctif signifiant un attribut distingué par des genres et des nombres, comme les noms, et ordinairement par des temps, comme les verbes; or, les verbes hébreux ont dis genres et des nombres, ils ont des personnes et point de temps ; ce sont donc plutôt des participes que des verbes.
On peut prouver ce môme fait par la comparaison de l'hébreu et du syriaque.
Dans celui-ci, pour exprimer le passé, on joint le verbe substantifau participe, commue nous faisons dans je suis allé, je suis venu; par conséquent, sans cette addition, qui ne se fait point en hébreu, le participe demeure aorisle ou indéterminé.
Mais une langue peut elle se passer de verbes? Plus aisément que l'on ne pense; le verbe sert à joindre l'attribut au sujet, par le moyen du verbe substantif qui en Lut la liaison, relativement à un certain temps. Dans l'hébreu, le participe n'exprime <jue l'attribut, et laisse à l'esprit le soin de suppléer la liaison et le temps qui convient au sujet dont on parle.
C'est tellement le génie de celte langue, qu'elle se sert du participe proprement dit pour tous les temps, et qu'elle attribue aux substantifs verbaux un régime, comme s'ils étaient des verbes. C'est parce que l'on n'a pas fait assez d'attention à cet article , que l'on a pris pour idiotismes hébreux, des façons de parler très-simples et tiès-naturelies, comme je le montrerai dans la sixième dissertation.
Si l'on veut éprouver quel effet peut faire sur l'esprit la suppression des verbes, et cômmebt on peut parler sans eux, il n'y a qu'à lire les premiers versets de la Genèse, en substituant aux verbes des participes ou des noms verbaux; on dira: In principio creans Deus cœlum et terrant, ou creator JJeus aeli et terrœ. Terra autem exislensinanis et vacua, et tenebrœ super faciem abyssi, tt spiritus Dei ayilans se, ou flans super uquas; et dicenle Deo, esto lux, lux existent, etc. Ce qui reste à faire à l'esprit avec ce langage, c'est de suppléer est,erat, fuit, c'est-à-dire la liaison et le temps.
Que ce soit Je caractère de la langue hébraïque de sous-enteudre le verbe substantif, on pourrait le prouver par cent exemples de phrases où il n'y a point de verbes. En voici un pris au hasard, Cant. u, 1 : Ego fias campi , et lilium convallium, sicut lilium inter spinas, sic arnica mea in ter filias ; sicut malus inter ligna silvarum , sic dilectus meus inter filios. Voilà le verbe est supprimé cinq fois dans trois versets; tout le cantique est dans ce style.
Mais je dois la preuve de ce que je viens d'avancer, que le participe se met en hébreu pour tous les temps. Pour le mon rer, iJ ne m'en coûtera que la peine de copier les
exemples cités par les critiques : Gen. i, 6 : Esto dividens, pour dividat ; Deut. ix , 2V : fuistis rebellantes , pour rebellastis; Nehem. i, 4 ; Fuijejunans, pour jejunavi. etc.: et en supprimant le verbe substantif, Exod. xxm, 19 : Ecce ego miltens , pour milto ; Exod. xui, 21 : Et Dominas anlecedens eos , pour antecessit, ou antecedebal ; Gen, vi, 17 : Ecce ego adducens diluvium, pour adducam; psal. Lxxvm, h : In generatione altéra narrantes , pour qui narrabunl, etc.
§ VI. — Des conjugaisons he'braiques.
Cette imperfection de l'hébreu, de n'avoir point de verbes conjugués régulièrement, surprendra peut être; mais c'est une preuve évidente de son antiquité. Ce que nous appelons conjugaison dans les langues , est un ouvrage trop régulier, trop médité, pour avoir été imaginé par les premiers hommes.
Qu'est-il donc arrivé? Les premiers qui ont voulu étudier l'hébreu par principe , étaient Grecs ou Latins : ils étaient accoutumés à conjuguer dans l'une ou l'autre de ces langues ; comment s'en abstenir en hébreu? Les premiers rabbins qui composèrent une grammaire (à supposer que cet ouvrage vienne d'eux), savaient sans doute un peu de grec, qui était la langue la plus générale; ils trouvaient en grec des verbes et des conjugaisons , pouvaient-ils se dispenser d'en mettre en hébreu ? Quel déshonneur pour leur langue , si l'on avait dit crûment qu'elle n'avait pas de verbes 1 II fallut donc conjuguer bien ou mal , et la belle invention des points ne servit pas peu à perfectionner l'ouvrage et à augmenter l'embarras. Mais il s'est trouvé tant de verbes irréguliers ou défectifs, que les règles prétendues sont noyées dans les exceptions.
J'espère montrer dans la dissertation sixième, que cette même manie de compa- >arer l'hébreu aux langues , et surtout au atin,et de vouloir l'assujettir à la même marche, a fait naître les trois quarts des hébraïsmes.
On ne saurait trop applaudir au travail de ceux qui ont eu le courage de détruire une bonne partie des conjugaisons hébraïques, et qui, en supprimant les points, ont réduit presqu'à rien cet ouvrage de fantaisie. Us ont porté la cognée aux branches , j'ose après eux la mettre à la racine de l'arbre : et quoique une antique superstition l'ait consacré, 'je ne crains point que le fer se retourne contre moi pour me frapper. Voici dans le vrai tout le mystère des conjugaisons hébraïques.
L'on est forcé de convenir d'abord que le sens des verbes n'est pas toujours relatif à leur conjugaison. Il en est de même en grec et eu latin, ou plusieurs verbes conjugués, comme le passif, ont cependant la signilicalion active. Ainsi eu hébreu, Kal et Niphal ont souvent la même signification, très-souvent encore Hiphil elHophal n'ajoutent rien aux deux premières. Je ne parle pas de Piel et de Puai, qui ne sont que des changements de points ou de prononciation.