‹ Œuvres completes de BergierChapitre 144 sur 255 · PART. III. THEOLOGIE PHILOLOG. — DES LANGUES. — DISSERT. V · texte numérisé non relu

PART. III. THEOLOGIE PHILOLOG. — DES LANGUES. — DISSERT. V

elohim) spirilus Dei, pour spirilus vchcmentissinuis. On pourrait môme confirmer cet usage par des expressions semblables dont le peuple se sert. Il dit un te m pu de Dieu, pour un temps beau et favorable; du pain de Dieu, pour du pain excellent ; ainsi nous disons un vin des dieux, pour un vin exquis.

Ces exemples ne suffisent point pour me persuader : les deux premiers peuvent signifier seulement que le temps favorable et le bon pain sont; un don de Dieu et viennent de lui; le troisième' est une allusion au nectar fabuleux des poêles. Sans vouloir révoquer en doute l'attention que les Hébreux avaient pour la Divinité, on peut donner un sens plus simple aux passages cités. Puisque El ou Elohim, attribué à Dieu, signifie Très-Uaut, il n'est pas étonnant qu'il le signifie aussi , lorsqu'il est attribué à une créature; ainsi arzé-el exprime très-littéralement et sans aucun mystère des cèdres très-hauts, et harré-el, des montagnes très-hautes.

On m'opposera qu'ici le substantif est au pluriel, et que le nom que je prends pour adjectif est au singulier; que d'ailleurs ce substantif est en état de construction, et suppose un génitif après lui. J'en conviens. AJais si l'on se rappelle ce que j'ai dit, que l'adjectif chez les Hébreux signifie le sujet et sa qualité, le haut et la hauteur, on sentira qu'ils ont pu dire des cèdres et des montagnes de hauteur, pour des cèdres et des montagnes élevés, el qu'il n'y a rien en cela de contraire à la grammaire. Quand même je m'écarterais de ses règles, je ne croirais pas commettre un atteniat; elles ne sont pas si sûres que celles de l'arithmétique. On le verra dans la dissertation suivante.

Rouach elohim de la Genèse peut très-bien signifier que Dieu lui-même souillait sur les eaux, et qu'il était la cause immédiate du vent; l'écrivain sacré, ne supposant encore rien de créé que te ciel et la terre, n'a pas pu supposer qu'il y eût déjà une cause naturelle du vent. C'est sans doute pourquoi le Targum a traduit : Et ventus a facie Dei sufflans super aquas, ou ab ore Dei. Sans recourir à cette raison. Moïse n'a-l-il pas pu dire un vent très-haut, pour un vent violent, comme nous disons que le vent se lève, quand il devient plus fort?

Pour exprimer le superlatif en syriaque, on met le monosyllabe 210 (tob) bon devant l'adjectif. Tobgadol, fort grand. C'est a la lettre bon grand; et cette manière de parler est encore usitée en français parmi le peuple : un bon grand habit est un habit fort long. Elle est équivalente a bien grand et beau grand, dont on se sert encore. L'ancienne expression moull grand, est la même que gadol méod de l'hébreu, magnum valde. Il y a même des contrées en France où les paysans se servent de l'adjectif gros pour exprimer le superlati. Ils disent dans leur patois gros beau pour fort beau.

Toutes ces façons de s'énoncer, qui nous paraissent barbares, n'ont au iond rien de

plus bizarre que celles dont se servent les langues que nous appelons polies. En français, très ou fort, mis devant l'adjectif, marque le superlatif; or très est le même que les racines bébraiques, t~i , y~i, un (rez,

rets, ress), et tptç en composition grecque; elles signifient grandeur, qualité, supériorité; Tf,iao\€ioç\ très-heureux. Fort est l'adjectif fortis des Latins, parallèle à "a et "S (bor et phor) de l'hébreu, et qui se retrouve en grec dans «y«upô», faible, débile, Il correspond encore à l'ad verbe valde tiré de l'adjectif validas. Ainsi le superlatif très-beau, ou fort beau, considéré indépendamment de l'usage, n'est ni plus expressif, ni mieux imaginé que bien beau, moult beau ou gros beau.

Les degrés de* comparaison? qui nous semblent si élégants en grec el en latin, n'ont pas été formés par une mécanique différente; zepoç, qui exprime le comparatif en grec est la syllabe "in(thcr) qui signifie en hébreu grandeur, supériorité, excellence; "in' (jether) plus ou plus grand; ~irp (jather) bon, excellent, supérieur : tocto?, marque du superlatif, est de la même racine nn (lhath) hauteur, grandeur, grosseur, d'où est venu notre substantif tête, la partie la plus élevée; ewv, autre comparatif, est l'hébreu ]x, p (on

hon) force ou grandeur ; et tarot, pour le superlatif, est H7N, WV (isch, hisch) grand ou élevé.

En latin, or, ior, terminaisons du comparatif, sont tirés des monosyllabes ")fî, ny (hor) grandeur, élévation, d'où vient le grec opoç, montagne : ssimus pour le superlatif, n'est point différent de l'hébreu OD, tno (sira, ssim), ni du français cime el sommet; rrimus, autre superlatif est encore l'hébreu an (roum) hauteur, et le grec /3/s £/*>;, force, puissance, supériorité. Ces signes de comparaison n'ont donc rien qui .les distingue des précédents, sinon'qu'ils sont mis après l'adjectif qu'ils augmentent, au lieu que les premiers sont placés avant lui. Au reste, même méthode, même analogie partout.

§ V. — Des adverbes.

La plupart des adverbes dans les langues ne sont que des noms et ne forment aucune difficulté pour Ja grammaire. Si on les a considérés autrement en hébreu, si l'on a traduit sanguines innoxie, au lieu de sanguines innoxios, 111 Reg. il, 31, pour avoir le plaisir de faire un hébraïsme, et maintenir une ponctuation défectueuse, c'est une erreur dont il serait temps de revenir. 11 y a cependant quelques adverbes qui méritent attention, et qui nous fourniront occasion de parler des noms qui désignent les qualités abstraites, ou la manière d'être des choses. Tels sont en hébreu quelques adverbes terminés en ith, comme rvnn' (jehoudith) judaice, à la juive; n'iaiN (ara m ith.) syriace ; rWTTTp (kedoranith) tristement, Maluch. m, \h). C'est la formation ordinaire des adverbes dans le syriaque.

Il est clair quo cette terminaison en ilk est la même chose que l'adverbe latin Ua,

ainsi; de cette manière, jehoudith signifie à ce qui précède et ce qui suit; voilà leur la lettre Judœus ita,ut Judœus. Voilà pour- unique destination.

quoi les noms latins en itas expriment les modes, les qualités, la manière d'être des choses; quantitas , bonilas, sanctitas. Us sont aussi terminés en ilia, qui est la même racine, justifia, sapientia; en ilus; comme habitus, sonilus ; en itudo, fortitudo,sanclitudo, et ces terminaisons sont à peu près les mêmes en français. Les noms grecs en oT»c leur sont encore semblables, ùyxQÔTnç

ùytÔTriç.

Mais la plupart des adverbes et des noms qui marquent la manière en français, sont terminés en ment, fortement, saintement, d'une manière forte, d'une manière sainte; un vêtement, c'est une manière d'être vêtu.; le sentiment, c'est la manière de sentir. Tels sont aussi les noms latins en men et mentum : munimen , munimenlum ; fulcimen, futcimentum. Cette terminaison en men est sûrement la même racine que notre substantif manière, qui est plus simple dans mine, figure, apparence, et qui se trouve en hébreu sans

On nous dit que ns* (elh) en hébreu , n> (jath) en chaldéen, placé après !e verbe, désigne quele nom suivant en est !e régime. Cela est vrai, si ce verbe exige un régime. Mais si l'on conclut de là que ce nom suivant est à l'accusatif, et qu'en Iraduisant l'on s'obstine à le rendre par l'accusatif grec ou latin, souvent on fera ou un barbarisme ou un contre-sens. Elh hébreu n'est point différent de et conjonction latine et française, ni du grec izi ; c'est une liaison et rien davantage. Par conséquent, après un verbe passif ou neutre, il ne désigne point le régime, mais le nominatif du verbe. Exod. x, 8 nKmràaam (vajjouschab eth Moseli), et revocatus est Moyses. Si ce verbe , pour être traduit, demande un datif, il est clair qu'il faut mettre un datif, sans s'imaginer qu'alors la construction est différente de l'hébreu. Eth entre deux substantifs se traduit par et ou par cum :D"n nx n"ï (tsijjim et ijjim) dracones cum faunis , dracones et

aucun changement; po» W (nain» naoun), fauni,Jerem. l, 39. Cette seule remarque

figure, apparence, ressemblance.

Il est encore en latin un grand nombre d'adverbes enfer, qui marquent la manière, prudenter, fortiter, et celle terminaison est relative au mot hébreu in, iNH (thar, thoar), air, figure, manière. De même les adverbes grecs en uç qui ont le même sens, fpovïpuc, tV^ûpwf, sont formés de la particule »ar la même méthode que les ad

anéantit au moins vingt hébraïsmes.

Elh n'étant qu'une simple liaison , se trouve souvent remplacé par S (lé) qui est une autre liaison. C est la méthode ordinaire du syriaque, pour désigner le régime du verbe. Ce S est notre vieille préposition lé, qui n'est plus en usage qu'avec les noms de lieu : St-Denys lé Paris, St.-Denys près Paris. Elle subsiste encore en latin dans

wî, SICUt, pin

verbes hébreux en ith; et ce monosyllabe l™?, beau-frere, que les grammairiens ont wff est exactement parallèle aux racines m, ridiculement expliqué par lœvus vir

iy, Vi (hoz , hiz, ziz), figure, ressemblance, apparence. Ainsi, avec le secours des monosyllabes, tout se développe; et nous apercevons l'analogie des langues.

§ VI. — Des particules ou liaisons du discours.

Presque tous les termes qui servent à lier les différentes parties du discours sont monosyllabes; ce sont par conséquent autant de racines, mais il n'est pas aisé d'en découvrir la signification précise. Dans les langues polies et cultivées, les grammairiens exercés a la logique ont subtilement distingué les divers usages des liaisons ou conjonctions : les unes sont pour affirmer, les autres pour nier ou séparer, celles-ci pour rendre raison, ceiles-là pour conclure. Rien n'est mieux étendu que cette distribution, et ne contribue davantage à la clarté du discours. Mais les Hébreux emploient indifféremment leurs conjonctions à toutes sortes d'usages; souvent ils les prennent dans le sens le plus opposé. Lorsque les grammairiens ont voulu comparer les particules hébraïques avec celles du grec et du latin, souvent ils n'en ont pas pris le sens,

C'est la racine du verbe grec ><û, >«;, désirer, s attacher, vouloir, et de notre veibe français lier.

Lé ne signifie donc qu'une liaison entre ce qui précède et ce qui suit ; voilà pourquoi il se met enire deux substantifs comme la conjonction précédante, et peut se traduire par et. Gen. xvi : Q'aS n'a j*i (ben maïm lé maïm) inter aquas et aquas.

Comme cette conjonction lèse liouve mise pour ad, autre liaison, et. peut être rendue alors par le datif latin, lorsque les grammairiens l'ont vue entre un verbe et un nom , ils ont conclu que ce nom était au datif, et que le verbe hébreu gouvernail le datif, au lieu que le verbe suivi de elh gouvernait l'accusatif. Mais supposer en hébreu un datif el un accusatif, c'est vouloir parler latin en hébreu. Ils ont cru conséqueuittient que pour traduire à la lettre les mots de la Genèse, il fallait dire inter aquas ad aquas, ce qui serait un contre-sens.

Une nouvelle preuve que eth et lé ne sont autre chose que des conjonctions qui marquent une suite, une dépendance, c'est quo souvent ils sont répétés eulre:plusieurs substantifs qui ont rapport au même verbe.

Gen. xlv, 29 : Et vocavil lé filium suum lé

et ils ont bâti sur cette comparaison fautive Joseph; I Reg. v, 3 : Pasces eth populum des règles sans fondement. La force radicale meum eth Israël. Voilà pourquoi lé se met de la plupart de ces monosyllabes n'est autre encore entre le verbe et l'infinitif qui suit : que de lier les membres d'une phrase, de Voluit lé pernoctare; entre le substantif et mettre une relation, une dépendance entre le participe : Erat porta lé claudenda; entre

PAHN. III. THEOLOGIE PIIILOLOG. — DES LANGUES. — PISSERT. V.

la proposition et son régime : Inde a lé diebus; entre deux substantifs, pour marquer le second au génitif, Gcn. xvi, 14 : »rf5TN3

(béer le-ehaj) puteus viventis.

Au lieu de elh et lé, on trouve quelquefois c (mi) pour marque du régime; / Iteg. x\m : Considerateet videte m omnia latibula. Il est vrai que mi est ordinairement préposition équivalente à ex ou de; mais on en conclurait très-mal qu'il a ici le même sens, et qu'il faut traduire a la lettre videte de omnibus latibulis. Ce serait supposer un hébraîsme, ou plutôt un solécisme où il n'y en a point, et on n'en a que trop supposé qui n'ont pas plus de fondement.

Enfin, au lieu de elh, le régime se marque encore par Sx, 3, ny (el, ké, him), qui sont d'autres liaisons, et qui ont toutes la même force.

§ VII. — Du relatif.

Ce que nous appelons relatif dans les langues, est une syllabe simple dans la plupart ; ôc v, ô en grec ; qui, quœ, quod, en latin ; qui, que, en français, n, \D, m, 11 (ha, sebe, zeb, zou), en hébreu, mais le plus commun, c'est laïx (asker, ascher, asser) Les grammairiens, ne sachant à quelle ra cine le rapporter, l'ont mis au nombre des mois primitifs ; mais c'est un primitif qui n'a pas Je dérivés, un père sans enfants. II n'y a pas de doute que sa vraie racine ne soit mW (scher, sser) lier, serrer; c'est le latin assero, el le grec ottpu. Il signifie et il est liaison, parce qu'il marque relation entre ce qui précède et ce qui suit. Si on examine bien la force du relatif en général, ce n'est rien autre chose. Dans celte phrase, Dieu Qti voit tout, nous considère; c'est comme s'il y avait, Dieu lié a voit tout, nous considère.

Le relatif en grec n'est qu'une voyelle aspirée ; aussi a-ton vu dans la troisième dissertation, § 1, que les voyelles, seules ou au commencement du mol, expriment souvent liaison ou relation : de là on peut tirer une nouvelle conséquence; qui, quœ, en latin; qui. que, en français, ne sont point différents de >3 (ki) en hébreu, que l'on traduit sans nécessité par quod ou quia, lorsqu'il désigne Je que adverbe, qui ne s'exprime point en latin. Ko effet, ki se trouve en hébreu pour simple relatif; Levit.

xxvii,2,MV?S"3BM (isch ki japhli), homo qui spoponderit, et de môme, Gen. m, 19.

Conséquemment ce même ki n'est pas autre chose que v.uL en grec, conjonction, que final en latin. Quod relatif ou adverbe, est donc la même syllabe que 73 "Tp (cad, knd, quad) en hébreu, d'où sont venus Tpy (hakad) lier, garrotter; le grec v.r,ot<)',>, contracter alliance, le lalin chorda, le français corde, par l'addition d'une r, addition qui ne se trouve point dans les patois où l'on prononce code.

Cela est si vrai, que celte môme particule kad se met en syriaque devant le participe, pour lui servir d'article ou de relatif ; au

lieu de kad, on y mot quelquefois 1 (dé) autre relatif, qui est la racine du verbe grec 5iw, lier, et quo nous retrouvons dans la préposition latine de, qui signifie touchant. Cette étymologie du mot asker, liaison, nous fournit une explication bien simple d'un passage qui a occupé les grammairiens,

Num. xvi, 5: Dominus manifestabit "\b~Wtcr\n (eth ascher lo); c'est, disent-ils, à la lettre, Dominus manifestabit quem ei, pour manifestabit eum qui est ei. On conviendra que cette construction est louche et obscure. L'embarras disparait, si on suppose que ascher n'est pas ici simple relatif, mais un nom qui signifie lié, attaché; Dominus manifestabit ligalum ei, ou adhœrcnlem sibi : Dieu fera connaître celui qui lui est attaché.

Le relatif s'exprime encore en hébreu par ha, hé, zeh, zou, pronoms démonstratifs, et par ve , qui est la plus commune de toutes les liaisons.

Une fois convaincus de l'équipoilence de toutes ces syllabes, nous comprenons pourquoi ascher et ve s'emploient en hébreu dans tous les sens des différentes conjonctions grecques et latines; c'est que ces conjonctions, dans leur origine, n'ont pas une autre énergie que ascher et ve liaisons; c'est uniquement l'usage qui lésa modifiées dans la suite, qui a rendu leur sens moins étendu, en ne^meltaut chacune d'elles que dans certains cas, pour lier les membres de la phrase. Malgré celte modification, plusieurs se trouvent encore employées dans dix ou douze sens analogues; èkî, en grec, se met pour super, à, de, coram, apud, in, sub, ultra, prœter, ad, juxta, pr opter, post, per, eonlra, usque ad. Ad en latin signifie souvent in, prope, circa, circum, versus, prœ, post, propter, pro , ante, prœter, secundum, adversus. Les Latins ont beaucoup allongé les conjonctions en les joignant : nam , enim, etenim, quianam, quoniam, quandoquidem, verum enim vero, etc. Ce n'est que la répétition et le mélange des liaisons monosyllabes. Les Hébreux en ont usé de môme, et c'est un des exemples les plus sensibles >le la manière dont les mots ont été eompo ses dans toutes les langues.

On pourrait pousser plus loin ce détail ; mais, à l'aide du dictionnaire des racines, il sera facile de le prolonger tant qu'on vou dra. Je tacherai de n'y omettre aucun des monosyllabes usités dans nos quatre langues, et de rapprocher leurs significations autant qu'il me sera possible; opération trop négligée jusqu'ici. Ce n'est qu'en les comparant entre eux qu'on en peut découvrir le vrai sens, et cette attention me paraît nécessaire, pour bien sentir ce que les langues ont entre elles de commun, et ce que chacune d'elles a de particulier.

§ VIII. — Pourquoi l'on admet plusieurs dialectes en grec, non en latin, ni en français.

Comme les différentes villes de la (ïrôco formaient autant de petits étals séparés, où

les arts et les sciences étaient à peu près également cultivés, leur langage, quoique divers , devait être également poli. Les mœurs des Grecs mettant plus de liaison entre le peuple et les grands qu'il n'y en a parmi nous, tout le monde contractait aisément la délicatesse de l'oreille, et l'habitude de prononcer purement. Il n'y avait pas dans la Grèce une ville capitale, une cour de souverain où les savants et les écrivains eussent intérêt de se rassembler, et qui fût en droit de donner le ton aux provinces. Athènes, quoique plus polie que les autres viles, n'avait point d'autorité pour leur faire adopter sa prononciation ou ses idiotisraes. Un poêle, un orateur, qui écrivait au delà de l'Hellespont, sûr d'être entendu partout, parlait à ses concitoyen* leur propre langage, sans s'embarrasser si l'on parlait mieux dans l'Attique ou le Péloponèse. Plusieurs dialectes ayant été ainsi rais en usage par de bons auteurs, ont mérité une considération à peu près égale. Ce qui a rendu la langue grecquesi abondante, c'est non-seulement parce que l'on parlait de tout en public, mais encore parce qu'elle renferme tous les termes qui ont été en usage chez plusieurs peuplas, et dans un espace de pays assez étendu.

Elle le serait encore davantage, si nous connaissions un plus grand nombre de ses dialectes, mais plusieurs sont demeurés dans l'oubli. Les Spartiates, par exemple, ayant toujours été grossiers et comme barbares à l'égard des autres Grecs, et plus jaloux de former des soldats que des écrivains, leur langage particulier est presque inconnu. On ne trouve dans les anciens auteurs et dans les Dictionnaires, que quelques-uns de leurs termes, et quelques vestiges de leur prononciation qui était fort dure et analogue à leurs mœurs. Ainsi le dialecte laconique a péri. Quand on pourrait le retrouver, il serait inutile pour l'intelligence des auteurs grecs; aucun n'a écrit dans ce langage. 11 faut dire la même chose de celui des Macédoniens.

Le latin eut une destinée très-différente. Il n'a commencé à être cultivé qu'à Rome et dans le temps de la chute de la République, c'est-à-dire, lorsquecelte ville était maîtresse de toute l'Italie, et que tous les peuples latins avaient une relation nécessaire avec elle. Il fallait, pour parler poliment cette langue, parler comme on faisait à Rome, au barreau, et sur la tribune aux harangues, seul théâtre de l'urbanité et de l'éloquence latine. Nous ne connaissons, par conséquent, d'autre latin que celui des Romains. Le langage des autres cantons de l'Italie devint particulier au bas peuple de chaque province ; aucun écrivain ne s'avisa de composer dans le patois des Toscans ou des Insubres. Il n'est donc pas étonnant que les termes et les idiotismes usités seulement chez ces peuples soient ignorés, et que le latin soit ainsi moins riche et moins abondant que le grec.

La même chose est arrivée à l'égard du

français. Nous n'entendons sous ce terme que le langage qui se parle dans la capitale et à la cour de nos rois; langage que les personnes polies de chaque province sont clans la nécessité de copier, et dont tous les écrivains sont obligés de se servir. On n'a composé eu gascon, en picard, ou en tel autre jargon, que quelques poésies ou cantiques à l'usage du bas peuple. Aucune raison ne peut engager les particuliers d'une province à imiter le patois d'une autre. Il est naturel qu'il demeure enseveli dans le canton où. il est usité, et qu'il ne soit point regardé comme faisant partie de notre langue.

Si , par un ordre de choses tout différent, chacune de nos provinces était demeurée indépendante, et qu'il se fût trouvé dans toutes ces diverses contrées un nombre d'excellents écrivains qui eussent composé chacun dans leur langue maternelle, qui fussent ainsi parvenus à la polir et à la faire connaître, il est clair qu'alors le fiançais, ou plutôt la langue de Fiance serait la réunion de tous ces jargons divers, qu'elle serait infiniment plus abondante qu'elle n'est; qu'un glossaire; qui en rassemblerait tous les termes , serait pour le moins aussi étendu que le dictionnaire grec le plus complet.

Il est donc de nécessité absolue que le français soit toujours pauvre, ou, si l'on veut, moins riche que le grec ; parce que notre langue, considérée comme langue polie, ne sera jamais que celle de la cour et de la capitale, c'est-à-dire d'un petit nombre de personnes imité et suivi de tous ceux qui veulent bien parler.

La considération toujours attachée à ceux qui composent ce que l'on appelle le beau monde, inspire aux autres l'envie de les copier, et l'affectation de ne savoir que ce qu'ils savent. C'est donc un point d'honneur d'ignorer les termes propres des arts exercés par le bas peuple. On attache ainsi une idée de bassesse à une infinité de mots très-nécessaires, et on fait rejeter des tours de phrase fort commodes et fort heureux. Les écrivains, que ce préjugé met souvent à la torture, ne viendront pas à bout de le corriger avec toutes leurs réflexions. Cependant, malgré son empire, ou plutôt sa tyrannie, on s'est déjà vu forcé sur plusieurs articles d'adopter les patois. D'où sont venus, par exemple, les termes propres à la navigation, sinon du jargon de nos provinces maritimes, seul connu des matelots?

Les auteurs les plus élégants sont réduits à s'en servir, parce qu'il n'y en a pas d'autres ; c'est ainsi qu'ils sont devenus français. De même, qu'est-ce que la plupart des expressions affectées à l'art militaire, sinon le vieux langage des soldats gaulois, conservé parmi les gens du métier? Mais la profession des armes étant si noble ne pouvait manquer de répandre un air de dignité sur tout ce qui lui appartient. Déjà il est arrivé quelque chose de semblable à certains arts mécaniques, dont les savants ont

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