PRINCIPES NATURELS DE LA SOCIABILITÉ, DE LA MORALE ET DE LA POLITIQUE
§ I. Le même amour de ia vérité, qui nous engage à relever les erreurs et les contradictions du Système de la nature, à montrer les sophismes et les suppositions fausses sur lesquels il est appuyé, ne nous permet point de dissimuler ce qu'il y a de vrai et d'utile dans les détails. Nous voudrions même avoir plus souvent occasion de faire remarquer les talents de l'auteur et d'applaudir à sa théorie. Le chapitre que nous allons examiner renferme des réflexions très-sages sur la sociabilité, des maximes de morale très-utiles; nous aurons grand soin de les confirmer. Malheureusement elles sont fondées sur des principes ruineux et qui se détruisent, mêlées avec des vues fausses, des projets impraticables, des maximes contraires à l'expérience, des déclamations indécentes contre l'autorité politique. On voit que l'auteur, en peignant l'enthousiasme (page 129), en a trouvé le modèle dans lui-même. Dans cette situation fâcheuse et peu digne d'un philosophe, il lui a été impossible de se tenir dans les bornes du vrai. Lacrai.nte de tomber dans le même défaut doit nous faire (tasser légèrement sur tout ce qui n'a point un rapport essentiel au système, afin de ne pas perdre de vue le fil des conséquences, et d'abréger un chapitre qui est trop long.
L'auteur démontre très-bien que, par la diversité des éléments dont notre nature est composée, il est impossible qu'il se trouve deux individus parfaitement ressemblants; que les forces et les facultés du corps, les talents de l'esprit, le tempérament et les inclinations des hommes sont nécessairement aussi variés que les physionomies; que cette diversité même et l'inégalité qui en résulte sont le fondement et le soutien de la société. « Cette inégalité, dit-il, dont souvent nous nous plaignons à tort, et l'impossibilité où chacun de nous se trouve de travailler efficacement tout seul à se conserver et à se procurer le bien-être, nous mettent dans l'heureuse nécessité de nous associer, de dépendre de nos semblables, de mériter leur secours, de les rendre favorables à nos vues, de les attirer à nous, pour écarter, par des efforts communs, ce qui pourrait troubler l'ordre dans notre machine. »
Par cette théorie lumineuse, il réfute solidement ce que certains philosophes ont écrit sur la prétendue égalité naturelle de tous les hommes, et les fondements arbitraires qu'ils ont donnés au contrat social (Diction, philos., art. Egalité, discours sur l'inégalité. Contrat social, etc.) Ce contrat est fondé sur nos besoins: c'e.>t la nature
qui l'a dicté et-qui a stipulé pour nous au moment de notre naissance.
Mais comment méconnaître dans ce tableau de la nature et de la constitution de l'humanité le doigt de la Providence? Est-ce une nécessité aveugle, un concours fortuit d'atomes, une matière privée de connaissance, qui ont arrangé les choses avec tant de sagacité et de prévoyance; qui ont fondé sur la diversité des besoins, sur la discordance des caractères et des tempéraments des hommes, l'ordre et l'harmonie dumonde moral, comme l'ordre et la durée du monde physique sur le combat des éléments? Une sagesse infinie n'aurait pas mieux réussi; et si elle n'a point de part à cet arrangement, il faut convenir que le hasard a été heureux.
Nous ne répéterons point ce que nous avons dit sur ce sujet dans le chapitre V, nous nous bornerons à observer qu'a moins d'admettre un ordre moral, fondé sur la nature même des choses, et par conséquent un dessein marqué de la part du Créateur, nous ne pouvons nous former une idée du vice ni de la vertu. Aussi, l'auteur suppose cet ordre essentiel dans toutes ses réflexions, et détruit ainsi les paradoxes qu'il s'est efforcé d'établir ailleurs".
§ II. Ce qu'il dit sur la diversité des tempéraments et sur les causes physiques de cette diversité, est vrai jusqu'à un certain point ; mais il est ridicule d'attribuer uniquement à ces causes, aux combinaisons de la matière, aux modifications du. cerveau, l'esprit, la sensibilité, V imagination, etc., et môme les vertus et les vices (page 122, De l'esprit, second discours, ch. 10, p. 193) : nous avons suffisamment montré dans le chapitre précédent l'illusion et l'absurdité de ce rêve philosophique.
On ne peut pas disconvenir que les différentes qualités du tempérament, la disposition [dus ou moins parfaite des organes, n'influent beaucoup sur les opérations de notre âme : il y a sans doute de la différence entre la constitution naturelle d'un imbécile et celle d'un homme d'esprit, entre les inclinations modérées d'un sage et les passions fougueuses d'un insensé ou d'un scélérat. Mais rapporter tout au physique, s'obstiner à ne voir dans l'homme que des combinaisons diverses de la matière, c'est un excès contre lequel la raison réclame et que le sens intime désavoue. Il n'est personne qui ne se sente le maître de résister à une passion, aussi bien que J'y succomber : la conscience qui accuse le méchant après son crime, et qui réjouit l'homme vertueux après sa victoire, est un témoin qui dépose continuellement contre le matérialisme.
N'est-ce pas une idée grotesque et trèspeu sensée, que de prétendre réformer les hommes par la médecine, de soutenir que cette science, dont les plus habiles praticiens reconnaissent l'incertitude et les bornes étroites, peut fournir à la morale la clef du cœur humain, et guérir les esprits en
donnant la santé au corps? Ce serait bien assez si elle réussissait toujours à guérir les corps, nous ne lui demanderions pas davantage.
« Si nous connaissions, dit notre philosophe, les éléments qui font la base du tempérament d'un homme, ou du plus grand nombre des individus dont un peuple est composé, nous saurions ce qui leur convient, les lois qui leur sont nécessaires, les institutions qui leur sont utiles. »
1° Cette connaissance est-elle possible?
Il est convenu lui-même que notre pénétration ne va point jusque-là. (Ch. 3, p. 32.) Quand un médecin serait continuellement occupé à étudier son propre tempérament, il ne viendrait pas encore à bout d'en connaître les premiers éléments, à plus forte raison ceux du tempérament d'un autre.
2° S'il est vrai que les tempéraments soient aussi différents que les physionomies, il est clair que les mêmes lois, Tes mêmes institutions, le même régime ne peuvent convenir exactement à deux individus. 3° Quand la médecine serait encore plus puissante, parviendrait-on à soumettre les hommes au joug qu'elle serait forcée de leur imposer? Faudra-t-il employer toute la sévérité des lois pour obliger les sanguins à se faire ouvrir la veine au printemps , et les bilieux à se purger en automne? Us ont bien de la peine à s'y résoudre quand ils sont malades. L'avantage prétendu de la médecine sur la théologie n'est qu'une idée creuse et le songe d'un matérialiste.
«Il n'est point douteux, dit-il, que le tempérament de l'homme ne puisse être corrigé, altéré, modifié par des causes aussi physiques que celles qui le constituent; chacun de nous peut, en quelque sorte, se faire un tempérament. » Lucrèce pensait de même (liv. ni, v. 321). Là-dessus il prescrit un régime à ceux en qui la bile domine, et il serait fort à souhaiter qu'il en eût usé lui-môme pour prêcher d'exemple. Mais, dès qu'il est question de diète et de remèdes, il doit s'attendre à ne pas faire beaucoup de prosélytes.
Quoique sa doctrine sur la flexibilité du du tempérament soit outrée , elle est sans doute moins répréhensible que celle du Dictionnaire philosophique , et du livre De l'esprit (art. Caractère; De l'esprit, quatrième discours, c. 11, p. 164) , où l'on enseigne que le tempérament est irréformable. Mais comment concilier cette docilité de la nature avec ce que l'auteur a dit ailleurs ?
» Tout ce que nous faisons ou pensons , tout ce que nous sommes ou serons , n'est jamais qu'une suite de ce que la nature universelle nousafaits.Nosactionssontdeseffets nécessaires de l'essence et des qualités que cette nature a mises en nous. » (Ch. l,p. 3.) C'est donc la nature universelle qui nécessite notre philosophe à nous conseiller le régime et la tempérance ; et il est fort à craindre que la plupart des lecteurs ne soient né essités à n'en pas profiter.
Nous laissons aux physiciens et aux chi-
mistes le soin de discuter les effets du phlogistique ou de la matière ignée dans l'animal et dans l'homme, d'examiner si le fluide nerveux est la même chose que la matière électrique , de décider si les liqueurs fortes peuvent donner de l'esprit, de l'imagination , du génie à ceux qui n'en ont pas. Tant qu'un matérialiste voudra se borner à ces spéculations , ses principes ne seront pas dangereux.
Selon lui, c'est de la sensibilité physique que découlent toutes nos autres qualités^intellectuelles ou morales. A la vérité, il n'a pas démontré fort clairement que l'esprit, le génie, l'imagination sont des suites nécessaires de cette sensibilité. ( Page 128, De l'esprit, premier discours, ch. 1, p. 25.) Mais cette question nest pas fort importante , puisque la sensibilité est nulle où il n'y a point de principe spirituel capable de perception . (Voy. chap. VIII, ci-devant.)
Il blâme les moralistes qui ont fondé sur cette sensibilité ou sur la compassion , qui nous est naturelle , les idées de morale et les sentiments que nous éprouvons pour nos semblables. « INon-seulement, dit-il , tous les hommes ne sont point sensibles, mais encore il y en a beaucoup en qui la sensibilité n'est point développée ». 11 devait dire seulement qu'il y a des hommes moins sensibles que les autres; et cela ne détruit point l'opinion des moralistes dont nous parlons. Mous aurons bientôt occasion de le montrer.
Remarquons en passant les effets qu'il attribue au dérèglement de l'imagination.
« Quand elle s'égare, elle produit le fanatisme, les terreurs religieuses, le zèle inconsidéré-, la frénésie, les grands crimes. » C'est donc très-mal à propos que les ennemis de la religion et l'auteur lui-même lui reprochent tous ces excès, puisqu'ils viennent d'un dérangement du cerveau. « L'esprit n'est juste, dit-il, l'imagination n'est réglée, que lorsque l'organisation est disposée de manière à remplir ses fonctions avec précision. » (Page 130, Bayle, art. Savonarole, rem. M.) Assurément ce n'est pas la religion qui dérange nos organes; et quand ils sont malades, ce n'est point à elle de les rétablir.
Nous adopterons volontiers les notions qu'il nous donne de X expérience , de la science, de la vérité, de l'erreur, de la prudence, de la prévoyance , de la raison; il y a néanmoins un peu d'humeur dans la réflexion qu'il ajoute sur le petit nombre des hommes raisonnables. On pourrait en faire une application maligne; mais son exemple n'est pas bon à suivre.
La justesse de nos sensations et la vérité de nos jugements dépendent sans doute beaucoup de la perfection et du bon état de nos organes : l'on ne peut cependant rien conclure contre la nature spirituelle du principe duquel ces actes procèdent. Quoique ''esprit ou l'Ame en soit la cause, elle ne ueut agir parfaitement qu'autant que l'instrument auquel elle est unie se prête à son action; lorsqu'il est dérangé, faible ou mala
de, l'action ou l'effet de la cause principale doit nécessairement s'en ressentir. D'ailleurs, quelque variété qu'il y ait dans l'or-ganisation des hommes, ils conviennent tous des premières vérités ou des notions évidentes : à moins qu'un malade ne soit absolument dans le délire, il'ne disconviendra pas que le tout ne soit plus grand que la | artie, que deux contradictoires ne sauraient être vraies , etc.
§ III. Il est à propos d'examiner avec une attention particulière le fondement que l'auteur donne à la morale, et la notion qu'il s'est formée du vice et de la vertu : c'est la partie la plus intéressante du Système du la nature.
« Quel est, dit-il, le but de l'homme dans la sphère qu'il occupe? C'est de se conserver et de rendre son existence heureuse. . . L'expérience et la raison lui montrent que les hommes avec lesquels il est associé, lui sont nécessaires, peuvent contribuer à son bonheur, à ses plaisirs, peuvent l'aider des facultés qui leur sont propres ; l'expérience lui apprend de quelle façon il peut Jes faire concourir à ses desseins*, les déterminer à vouloir et à agir en sa faveur; il voit les actions qu'ils approuvent et celles qui leur déplaisent; la conduite qui les attire et celle qui les repousse; les jugements qu'ils en portent; les effets avantageux ou nuisibles qui résultent des différentes façons d'être et d'agir. Toutes ces expériences lui donnent l'idée de la vertu et du vice, du juste et de l'injuste, de labontéet de la méchanceté, de la décence et de l'indécence, de la probité, de la fourberie, etc.
« C'est sur la diversité nécessaire de ces effets qu'est fondée la distinction du bien et du mal, du vice et de la vertu ; distinction qui, comme quelques penseurs l'ont cru, n'est point fondée sur des conventions entre les hommes, et encore bien moins sur les volontés chimériques d'un être surnaturel; mais sur les rapports éternels et invariables qui subsistent entre les êtres de l'espèce humaine vivant en société, et qui subsisteront autant que l'homme et la société. Ainsi la vertu est tout ce qui est vraiment et constamment utile aux êtres de l'espèce humaine vivant en société; le vice est tout ce qui leur est nuisible. » (Pages 13k et 135; Contagion sacrée, ch. 10, p. 63; et c. 13, p. 137; Essai sur les préjugés, ch. 1, p. 5 ; et c. 8, p. 202; De l esprit, second discours, ch. 1, p. 87; c. 5, p. 127; et c. 29, p. 377.)
Ce plan de morale, que l'on nous donne pour une invention merveilleuse, n'est vrai qu'autant qu'il est très-ancien; il est faux et pernicieux selon les idées particulières des matérialistes.
1° Ils supposent faussement que ces principes bien entendus sont contraire à ceux de la religion ; il n'estaucun théologien, aucun moraliste, qui ne convienne que la vertu est foiidée sur notre intérêt présent, réel et solide; qu'elle seule peut faire notre bonheur en ce monde ausii bien qu'en l'autre ;
qu'elle est également utile aux particuliers
et à la société ; que jamais le crime n'est véritablement avantageux. Les païens mêmes ont soutenu cette opinion, lorsqu'ils ont enseigné que rien n'est véritablement utile que ce qui est honnête. (Cioero, 1, Acad. mcrst.,n. 51; De fmib., f.ili.n. kS ; De offte., . v, n. 11; Paradox., i.) il est impossible d'admettre une loi naturelle, sans supposer qu'il y a une différence essentielle entre les bonnes actions et les mauvaises, antétérieureàtoute loi. Les premières, disent les moralistes, ne sont pas bonnes précisément parce qu'elles sont commandées, mais elles sont commandées parce qu'elles sont bonnes.
2° Une seconde erreur est de croire que nous contredisons ces mêmes principes, quand nous fondons la morale sur la loi divine ou sur la volonté du Créateur (10). N'est-ce pas Dieu qui a créé l'homme tel
au'il est, avec des besoins qui le mettent ans la dépendance de ses semblables, qui lui font sentir qu'il est destiné par sa nature à vivre en société, et qu'il ne peut demeurer isolé sans être malheureux? N'estce pas Dieu qui a constitué l'homme de manière que certaines actions lui sont nuisibles, et d'autres lui sont avantageuses ? Si Dieu est un être sage, comme on n'en peut pas douter, il a donc voulu que l'homme évitât les unes et pratiquât les autres: et cette volonté est attestée par la nature même de l'homme. Pour le remuer par un double intérêt, Dieu a joint aux avantages que la vertu procure en ce monde la promesse d'une récompense éternelle^et au dommage temporel causé par le vice, la menace d'un châtiment éternel. Si le premier motif est sujet à manquer par la faute de l'homme, le second est infaillible et toujours le même. Cette loi ou cette volonté est intimée à l'homme par la voix de la conscience et par les lumières de la raison. Ce n'est donc point ici la volonté chimérique d'un être surnaturel, c'est la volonté réelle et très-marquée d'un Créateur intelligent, sage et bon.
3° Par un trait de cette même sagesse, Dieu n'a point voulu laisser à l'homme le soin pénible de calculer les avantages réels ou apparents qu'il peut tirer d'une action, pour savoir si elle est bonne ou mauvaise. Les uns ont souvent la vue trop bornée pour faire cette opération ; les autres sont trop emportés par la passion pour s'en donner la peine. Dieu a mis dans l'homme un fond de sensibilité physique et de compassion à l'égard de ses semblables, une répugnance naturelle à les voir souffrir, un fond de bonté et de justice : instinct machinal, mais plus puissant et plus prompt que la réflexion. Où en serions-nous, si, pour compter sur la justice et sur la bienveillance des antres hommes, il fallait attendre qu'ils eussent compris que leur intérêt bien entendu les engage à ne point nous faire de
(10) Les motifs d'intérêt personnel, sans être contraires aux principe» de noire religion, suffisent pour
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tort et à nous aider? Le cri d'un malheureux (jui souffre, vient-il frapper notre oreille? Nous frissonnons à l'instant; nous accourons sans réflexion. Avons-nous réussi à le tirer du danger? nous en sommes payés sans délai, par le contentement que cette bonne action nous procure. Avons-nous fait un acte de justice contre notre propre intérêt? la conscience y applaudit et nous dédommage. Si nous résistons à sa voix, elle devient un moniteur importun et un juge sévère.
Pour donner à la morale toute la force dont elle est susceptible, il ne faut lui ôter aucun des motifs qui lui servent d'appui; il faudrait plutôt lui en donner de nouveaux, si cela était possible. Il faut apprendre aux hommes que leur bonheur est attaché à la vertu pour ce inonde et pour l'autre; que Dieu leur en fait un devoir; que leur conscience les en avertit; que le cri impérieux de la nature leur fait la même leçon.
4° S'il était absolument nécessaire de séparer ces divers motifs, auquel devrionsnous donner la préférence ? Sans doute a celui qui est le plus proportionné à l'intel ligence de tous les hommes, sur lequel il leur est le moins aisé de se méprendre, et qui est le même dans tous les temps et dans toutes les circonstances. La plupart sont-ils en état de comprendre quel est leur intérêt réel et véritable? Us sont plus affectés par l'intérêt particulier que par l'intérêt général, par l'intérêt momentané de la passion, que par l'intérêt de leur bien-être permanent et solide; notre auteur en convient. (Pages 141 et 142.) Est-il aisé de persuader à un homme passionné et souvent abruti, que son intérêt l'engage à dompter et à modérer sa passion ? C'est donc avec raison que tous les moralistes insistent principalement sur la loi éternelle, sur la volonté du législateursuprême. Il n'est pas besoin de longs raisonnements pour comprendre que si je fais une mauvaise action, Dieu me punira; ni pour concevoir qu'une action défendue par sa loi, est un crime. Au contraire, il est souvent des circonstances où tous mes intérêts semblent réunis pour me porter à un crime ou pour me détourner d'une vertu (page 152) ; malheur à tout homme qui n'aurait pour lors d'autre ressource que le calcul et les réflexions. Dans le système de la moralité de l'âme, je voudrais savoir quel intérêt peut engager le citoyen à mourir pour la patrie, lorsqu'il est sûr que son sacrifice sera ignoré?
5° L'homme raisonnable est seul en état de connaître promptement et sûrement ses véritables intérêts, et ce qui est solidement utile. Or l'auteur a commencé par avouer qu'il n'y a qu'un très-petit nombre d'individus de l'espèce humaine qui jouissent réellement do la raison; qu'il est peu d'hommes en état de faire des expériences vraies ; que la plupart ont les organes viciés, les idées confuses et mal associées, et font de*
nécessiter les hommes à la vertu. (De F Esprit, second discours, c. 21, p. 387.)
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jugements erronés. (Page 132; Essai sur les préjugés, c. 1, p. 7.) Il observe que le bonheur ne peut être le môme pour tous les êtres de l'espèce humaine; que les idées qu'ils se font du bonheur, par conséquent de leur intérêt, dépendent non-seulement de leur tempérament, mais encore de leurs habitudes ( pages 136 et 137; Essai sur les préjugés, ch. 12, p. 217 ), par conséquent de leurs passions. Un ambitieux ne trouve rien
à faire céder l'intérêt public a son intérêt particulier. Principe qui est le renversement de toute morale, qui établit les passions juges en dernier ressort de ce qui est bon ou mauvais, vice ou vertu. Dès que mon bonheur est la fin vers laquelle je dois tout diriger, que m'importe que le genre humain soutire, pourvu que je sois heureux? Ou telle est la morale des matérialistes, ou ils ne raisonnent pas. Selon leurs principes,
d'avantageux que les honneurs; un volup- c'est pour nous un devoir et une vertu de
tueux ne connaît rien d'utile que lès plai sirs. Il est donc impossible que deux hommes puissent porter le même jugement d'une même action ou d'un même objet.
L'utilité d'une action n'est donc point une
contenter nos passions, dès que nous sommes constitués de manière que ce contentement nous paraît essentiel à notre bonheur.
D'ailleurs dans les sociétés corrompues,
règle sûre pour diriger les hommes, puisque telles que l'auteur les suppose, ce que les
cette utilité est absolument relative au goût et au caractère de chaque particulier : il faut une règle constante, sûre, immuable, que les hommes ne puissent accommoder avec leurs passions , mais sous laquelle leurs passions soient forcées de plier.
Nous convenons avec l'auteur que la morale est, comme l'univers, fondée sur l'es-
Sages nomment vertu , n'est selon lui qu'un objet déplaisant pour le grand nombre des hommes : il ne peut donc me concilier ni leur estime ni leur bienveillance; pour leur plaire, il faut leur ressembler. C'est donc alors le crime qui devient vertu, et la vertu qui devient crime. Dès que le vice rend V homme heureux, il doit aimer le vice (pane
sence ou sur les rapports éternels des choses 152; Essai sur les préjugés, c. 3, p. 80; De (page 136); mais nous soutenons, comme l'Esprit^ second discours, ch. 15, p. 266;
lui, que le commun des hommes est peu ca pable de sentir ces rapports et d'en être touché; qu'ils prendront toujours les rapports d'un objet avec leurs passions pour l'essence même des choses.
6° Il n'est pas vrai que toute action utile ou avantageuse à la société soit par là même vertueuse, louable, digne de récompense, ni que toute action pernicieuse soit un crime
, p. 363 ) : la conséquence est et comment l'auteur n'a-t-il les suites affreuses de cette
et ch. 22 évidente ; pas aperçu morale ?
De peur que l'on ne m'accuse de lui prêter des opinions qu'il désavoue, je vais ajouter à sa doctrine expresse , celle de >on maître Spinosa sur l'état de nature. « De même, dit-il, que le sage a un droit suprême
digne de châtiment; il faut encore que l'une à tout ce que la raison lui dicte, et à vivre
et l'autre soient libres, volontaires, pré- selon les lois.de la raison; ainsi l'homme
méditées. Une action qui est utile contre ignorant et passionné a un droit suprême à
l'intention de celui qui l'a faite, est souvent tout ce que la cupidité lui suggère , et à vi-
plus digne de châtiment que de lécom- vre selon les lois de la cupidité. Le droit
pense : une action pernicieuse, mais imprévue, involontaire, arrivée par cas fortuit, n'est ni punissable ni criminelle. Nous le verrons dans le chapitre 11. La règle de
naturel de tout homme n'est donc point borné par la raison, mais par la cupidité et par le pouvoir. Tout ce que l'homme, considéré sous l'empire seul de la nature, jugera
morale, donnée par les matérialistes, est donc lui être utile, soit qu'il en juge par les lu-
défectueuse 7° Elle est fausse et pernicieuse telle
Qu'ils la proposent. Dès que l'unique but e l'homme est de rendre son existence heureuse dans la sphère qu'il occupe, c'est-àdire, en ce monde, il ne doit travailler pour les autres qu'autant qu'il a lieu d'espérer qu'il lui en reviendra de l'avantage. Selon notre auteur : « pour que l'homme fût vertueux , il faudrait qu'il eût intérêt à l'être, et qu'il trouvât de l'avantage à pratiquer la
vertu Ii serait inutile et peut-être injuste
de demandera l'homme d'être vertueux, s'il ne peut l'être sans se rendre malheureux.
mières de la raison, ou par l'impétuosité de la passion, il a le droit naturel de le désirer et de se le procurer, de quelque manière que ce soit, par violence, par fraude, par prières, ou enfin par tout autre moyen qui lui sera le plus aisé; et par conséquent, de traiter en ennemi quiconque voudra l'empêcher de se satisfaire, etc Personne,
en vertu d'une simple promesse, ne peut compter sur la fidélité d'un autre ; parce que, selon le droit de la nature, tout homme peut agir de mauvaise foi, et n'est point obligé de garder ses conventions, à moins que ce ne soit par l'espérance d'un plus
( Pages 151 et 15; Contagion sacrée, ch. 10, grand bien, ou par la crainte d'un plus grand p. 63 et 6i. ) L'homme se doit le bonheur à mal. » (Spinosa, Tract, theol. polit, cap. 16.)
Selon cette morale sublime , nous démaillions quel fond l'on peut faire sur le
iui-même; il ne travaille pour les autres qu'afin de se le procurer. » (Chap. 15, p. 518; De l'Esprit, second discours, c. 5, p. 27 et 128.) L'homme n'est donc point obligé de sacrifier son propre bonheur à celui des autres, son intérêt particulier à l'intérêt public : au contraire, il est invinciblement déterminé
pacte social, suivant les principes du matérialisme ?
§. IV. La morale que l'auteur enseigne sur les plaisirs est très-bonne, mais contraire à ses principes. « Le bonheur le plus grand,
toi
in
dit-il, est relui qui est le plus durable ; le bonheur passager ou de peu de durée, s'appelle plaisir; plus il est vif, plus il est fugitif, parce que nos sens ne sont susceptibles que d'une certaine quantité de mouvement; tout plaisir qui l'excède se change alors en douleur ou en une façon pénible d'exister, dont nous désirons la cessation ; voilà pourquoi le plaisir et la douleur se touchent de si près. Le plaisir immodéré est suivi de regrets, d'ennuis et de dégoûts; le bonheur Eassager se convertit en un malheur durale. D'après ce principe, on voit que l'homme qui, dans chaque instant de sa durée, cherche nécessairement le bonheur, doit, quand il est raisonnable, ménager ses plaisirs, se refuser tous ceux qui pourraient se changer en peine, et tâcher de se procurer le bienêtre le plus permanent. » (Page 136; Essai sur les préjugés, c. 1, p. 6.)
11 le doit sans doute quand il est raisonnable ; et où est l'homme raisonnable dans les plaisirs? D'ailleurs, si en vertu de sa conformation particulière, un homme est invinciblement déterminée préférer le plaisir le plus vif au plaisir le plus durable, de quel droit l'accuserons-nous d'être moins raisonnable que celui qui est constitué de manière à penser différemment? La souveraine raison ne consiste-l-elle pas à obéir à la nature? Selon notre philosophe, il est dans l'ordre que le méchant nuise (chap. 5, p. 65) : il est donc aussi dans l'ordre que l'homme passionné obéisse à ses passions. L' homme moral, et par conséquent l'homme raisonnable, est l'homme agissant par des causes physiques. (Chap. 1, p. 4; De l'esprit, second discours, ch. 2, p. 97.)
Les réflexions de l'auteur sur la force des habitudes , sont vraies en grande partie. Nous devons souvent à l'habitude nos penchants, nos désirs, nos opinions, nos préjugés, dos erreurs, nos vertus et nos vices; et il n'est pas douteux que le mécanisme de nos organes ne serve jusqu'à un certain pointa expliquer les phénomènes tant physiques que moraux de l'habitude : mais il n'est pas exactement vrai que notre âme, malgré sa spiritualité, se modifie comme le corps, (page 138.) Ses opérations dépendent beaucoup des modifications du corps; mais elle se modifie elle-même; l'auteur en est convenu (chap. 8), et c'est ce que le corps ne peut pas faire. Il reçoit toutes ses modifications, ou de l'âme elle-même, ou d'une cause extérieure.
Lorsque notre philosophe prétend qu'il est presque aussi difficile de nous faire changer d'opinions que de langage (p. 139), lorsqu'il insiste sur l'empire de l'habitude, il nous fait sentir, sans y penser, la faiblesse et l'insuffisance du fondement qu'il a donné à la morale. Si l'habitude résiste aux démonstrations les plus claires, si elles ne peuvent rien contre les passions et les vices enracinés, à quoi sert-il de démontrer à un homme vicieux par habitude, qu'il agit contre ses véritables intérêts? Ou il ne comprendra point cette démonstration, ou il y
résistera. Si le tableau hideux que l'auteur a tracé de nos mœurs est ressemblant (p. 151), quelle ressource aurons-nous dans son système pour les réformer? Au milieu d'une dépravation générale, lorsque la vertu est devenue un objet déplaisant pour la plupart des hommes, lorsqu'ils ne voient en elle que l'ennemie de leur bonheur, tous leurs intérêts doivent les porter au vice. La vertu peut-elle être encore définie pour lors: ce qui est vraiment et constamment utile aux hommes vivant en société? Dans cet état ils ne peuvent la pratiquer sans renoncer au bonheur. A moins que nous n'ayons recours à la loi divine, contre laquelle les mœurs publiques et l'habitude ne peuvent jamais prescrire , la morale est donc nulle, et son fondement chimérique.
C'est de l'éducation sans doute que dépendent principaleraent'les habitudes bonnes ou mauvaises que nous contractons dès l'enfance, et qui décident ordinairement du reste de notre vie. (Page 140, Contagion sacrée, c. 15, p. 61 ; Essai sur les préjugés, c. 13, p. 327.) Chez une nation corrompue, l'éducation est nécessairement défectueuse; et l'auteur est bien éloigné d'approuver la nôtre. Nouvelle cause d'impuissance dans la morale. Si les lois de la religion ne réclamaient continuellement contre les abus, ils seraient irréformables ; loin de diminuer jamais, ils ne pourraient qu'augmenter. Dès que nos opinions sur la morale seraient perverties, il serait aussi difficile de les rectifier que de changer de langage. Si, malgré la corruption des mœurs, les hommes conservent toujours les mêmes notions de la justice et de l'injustice, du vice et de la vertu, notions qui les condamnent ; à qui ensont-i-ls redevables, sinon à la religion? Ainsi l'auteur en prouve la nécessité par ses principes mêmes.
§ V. Ses observations sur la politique confirment encore la même vérité. « Les hommes, en se rapprochant les uns des autres pour vivre en société, ont fait, dit-il, soit formellement, soit tacitement, un pacte par lequel ils se sont engagés à se rendre îles services et à ne se point nuire. » Pacte fondé sur leurs besoins et sur la constitution même de leur nature, comme l'auteur l'a prouvé d'abord; par conséquent sur la volonté du souverain législateur, comme nous l'avons remarqué.
« Mais, ajoute-t-il, comme la nature de chaque homme le porte à chercher à tout moment son bien-être dans la satisfaction de ses passions ou de ses caprices passagers, sans aucun égard pour ses semblables, il fallut uneforce qui le ramenât à son devoir, l'obligeât de s'y conformer, et lui rappelât ses engagements que souvent la passion pouvait lui faire oublier. Cette force, c'est la loi.» (Page 14-1 ; Contagion sacrée, c. 13, p. 136 et 137).
Il s'ensuit donc 1° que l'intérêt présent n'est point un mobile assez fort ni assez sûr pour diriger la conduite de l'homme ; r.onseulement parce que l'intérêt varie selon les circonstances, parce que les liassions le lui
font méconnaître ; mais encore, parce que cet intérêt le porte ordinairement à satisfaire ses passions et à se livrer au crime : qu'ainsi ce motif est le poison et non pas l'aliment de la vertu. La vertu, selon sa véritable idée, consiste à sacrifier l'intérêt particulier à celui de la société. 2° Que la loi positive, loin d'affaiblir le motif de l'intérêt, le rend plus puissant, par l'addition des peines et des récompenses. On doit donc dire la même chose de la loi naturelle ou de la volonté du Créateur. 3° Il reste à examiner si la loi^positive ou la loi civile peut suffire pour faire agir les hommes dans tous les cas possibles; et nous montrerons dans le chapitre xiv, qu'elle ne suffît pas.
Comment l'auteur n'a-t-il pas aperçu la fausseté et les suites dangereuses des principes qu'il élablit sur la nature du pouvoir suprême dans la société ? Le gouvernement, dit-il, n'empruntant son pouvoir que de la
donne le philosophe de la liberté politique , de la propriété, de la justice, du droit, de l'amour de la patrie : elles ne nous apprennent rien de nouveau. Passons sous silence ses déclamations sur les vices de ceux qui gouvernent et sur le malheur des nations. (Page 145) ; Contagion sacrée, ch. 7, p. 146 et 152.) Ces tableaux attristants ne sont bons qu'à oublier.
« Tout homme qui n'a rien à craindre, dit-il, devient bientôt méchant.... La crainte est donc le seul obstacle que la société puisse opposer aux passions de ses chefs. » Et qui est-ce qui réprimera les passions de la société ? Le peuple est-il exempt de passions et de vertiges? Lequel est le plus sûr, de confier le mobile delà crainte à la multitude ou à ses chefs ? Dans l'hypothèse du matérialisme surtout, l'un et l'autre parti a ses inconvénients. C'est ce qui démontre qu'il faut un frein qui retienne également ceux
société, et n'étant établi que pour son bien, qui commandent et ceux qui obéissent; un
il est évident qu'elle peut révoquer ce pou- objet de terreur qui soit commun à tous;
voir quand son intérêt l'exige ; changer la l'idée d'un Monarque suprême, sous les lois
forme de son gouvernement, étendre ou li- duquel les chefs et la multitude, le Souve-
miter le pouvoir qu'elle confie à ses chefs, rain et les sujets soient forcés de plier. Sans
sur lesquels elle conserve toujours une auto- ces lois éternelles, que la religion impose
rite suprême, par la loi immuable de la nature, qui veut que la partie soit subordonnée au tout. » (Page 142; Essai sur les préjugés, c. 2, p. 42.)
1° Si la société conserve toujours l'autorité suprême sur ses chefs, tout gouvernement est essentiellement démocratique; le pouvoir
également à tous, en quelques mains que l'autorité souveraine puisse être déposée, elle doit nécessairement, par l'influence des passions, dégénérer en abus. Le principe que tout homme qui n'a rien à craindre devient bientôt méchant, est également applicable à la multitude et à ses chefs. Ainsi
monarchique est contraire à la loi immuable l'auteur continue à prouver, malgré lui, la de la nature. Le républicain le plus fanatique nécessité d'une religion, n'a jamais poussé l'entêtement jusqu'à sou- § VI. Selon lui, « malgré la sanction des tenir cette opinion. 2° Quel sera le juge en- lois, de l'usage, de la religion, de l'opinion tre le souverain et la société, pour décider publique et de l'exemple ; les mœurs peudes circonstances danslesquelles l'intérêt de vent être détestablesauxyeux de la raison... ceile-ci exige ou n'exige point qu'elle révo- Il n'y a pas d'action abominable qui n'ait ou que le pouvoir confié à ses chefs? Sera-ce qui n'ait eu des applaudissements dans quelchaque particulier? Alors les séditions, les que nation... La religion surtout a consacré rébellions, les crimes de lèse-majesté ne les usages les plus révoltants et les plus déseront jamais punissables ; le gouvernement raisonnables. » (Page 147; Contagion sacrée, est à la discrétion du premier insensé qui ch, 11, p. 78.)
voudra troubler la société. Sera-ce la société 11 veut parler sans doute des fausses retoute entière? Mais le concert unanime de Jigions; nous ne connaissons dans la nôtre ses membres est impossible : jamais il n'est aucun de ces usages révoltants, et il ne nous arrivé qu'un peuple entier, sans exception, en a indiqué aucun. D'ailleurs, que s'enait unanimement conclu à la révocation du suit-il de cette remarque? Que les passions
pouvoir de ses chefs et au changement de son gouvernement. Ce sera donc la majeure part des sujets; mais cette majeure part ne se réunit jamais, à moins que quelques particuliers n'aient soufflé le feu ue la sédition. Si ces derniers ont été coupables, comment ceux qui grossissent le parti peuvent-ils être innocents? 3° Sans sortir de nos propres foyers, nous avons vu les lunestes effets du principe établi par l'auteur ; c'était la maxime populaire dans les temps de la ligue : et pouvons-nous y penser sans frémir? 4° Les changements dans le gouvernement, les révolutions politiques ont-elles ordinairement un succès fort heureux pour les peuples? L'histoire en dépose; c'est la fable de l'âne qui change de maître.
Laissons donc décote les définitions que
sont souvent venues à bout d'infecter et de pervertir la règle même qui devait leur servir de frein : seront-elles moins à craindre lorsque, livrées à elles-mêmes, elles n'auront plus aucun joug capable de les retenir ?
Comment accorderons-nous la maxime :
que la nature ne fait les hommes ni bons ni méchants (page 149 ; Essai sur les préjugés, c. 23, p. 332 ; De l'Esprit , second discours, c. 24, p. 390; Contagion sacrée, c. 7, p. 143), avec ce qu'il a dit ailleurs : que « la nature de chaque homme le porte à chercher à tout moment son bien-être dans la satisfaction de ses passions ou de ses caprices passagers,sansaucun égard .pour ses semblables.» (Pages 141 et 142.) Un être ainsi constitué par la nature n'a pas beaucoup à se louer
des présents qu'elle lui a faits. 11 est donc ridicule de comparer les passions de l'homme à ses bras et à ses jambes, dont l'usage seul peut être bon ou mauvais; ces membres par eux-mêmes ne nous portent à aucun excès ; au lieu que les passions nous excitent continuellement à les satisfaire aux dépens de nos semblables.
En vain l'on nous répétera continuellement que c'est à l'éducation et au gouvernement de nous rendre vertueux, raisonnables et heureux. En premier lieu, ce serait à la raison d'opérer ce prodige ; et les passions résistent à ses lumières. Ce serait aussi à l'éducation; et les passions la pervertissent ou nous empêchent d'en profiter. Ce serait enfin au gouvernement; et ce sont les passions qui en produisent les abus, lorsqu'il y en a. La grande difficulté est donc de trouver une digue contre les passions ; et nous soutenons qu'il n'y en a plus, dès qu'on n'admet point de religion. Sans elle, l'éducation est nécessairement mauvaise, et le gouvernement h rannique. On ne nous montrera jamais un peuple qui ait eu des principes d'éducation ou de gouvernement sans religion.
« Pour que l'homme fût vertueux , il faudrait qu'il eût intérêt à l'être, ou qu'il trouvât des avantages à pratiquer la vertu.... Il serait inutile et peut-être injuste de demander à un homme d'être vertueux, s'il ne peut l'être, sans se rendre malheureux. » (Pages 151 et 152 ; Contagion sacrée , c. 10, p. 6i; c. 13, p. 136 ; Essai sur les préjugés, ch. li, p. 38i ; De l Esprit, second discours, ch. 29. p. 377.)
Nous en convenons ; par conséquent, pour rendre l'homme vertueux dans tous les temps, dans tous les lieux, dans toutes les circonstances, il lui faut un intérêt qui soit toujours le même, toujours indépendant des mœurs, de l'opinion, des passions de ses semblables, sur lequel une fausse politique ttt un gouvernement vicieux ne puissent avoir prise. Tel est l'intérêt que lui propose la loi divine, intimée par la conscience et par la raison. Cette loi sainte, immuable comme son auteur, n'est soumise ni à l'autorité des princes, ni au caprice des nations, ni aux variations des usages, ni à l'influence du climat. Sous le soleil brûlant du midi et sous les frimas du nord, sur l'un et l'autre hémisphère , l'homme la porte dans son cœur. Pour entendre sa voix, il n'a qu'à se consulter lui-même; le tumulte bruyant des liassions ne l'étoulfera jamais. Partout elle lui tient ce langage uniforme, qu'il doit adorer l'auteur de son être, aimer ses semblables, ne point faire à autrui ce qu'il ne veut pas qu'un autre lui fasse. Partout elle lui dit qu'il y a un Dieu vengeur du trime et rémunérateur de la vertu; que, quel que soit son sort ici-bas, la vertu est son plus cher et son unique intérêt, puisqu'elle seule peut décider de son sort éternel.
Plus l'auteur est éloquent à déplorer la corruption des mœurs, la fausseté des opinions publiques, les vices de la politique,
les défauts do l'éducation, l'imperfection des lois, la maligne influence du gouvernement ; mieux il nous fait sentir la nécessité d'une règle plus sûre, capable de résister à toutes ces causes de dépravation, et qui seule pourrait en arrêter les effets, si les hommes étaient dociles à la suivre.
Nous ne répondrons rien ici aux invectives qu'il a lancées contre la religion , aux crimes et aux abus qu'il lui impute, parce qu'il les répétera dans la seconde partie de son ouvrage. D'ailleurs il en a justifié d'avance la religion, en rejetant ces abus et ces crimes sur le dérèglement de l'ima-
le
dérangement
oes organes.
nnation et (Page 129.)
C'est très-mal à propos, et contre ses principes de morale, qu'il attribue toutes les vertus de l'homme au tempérament, à l'équilibre naturel des humeurs et des passions : par une conséquence nécessaire, il faut rapporter ses vices au défaut de la constitution physique. Comment lier cette prétention avec la maxime, que la nature ne fait les hommes ni bons ni méchants ? Comment l'accorder avec l'influence des causes morales ; et comment concilier celle-ci avec le système de la nécessité? Si l'homme n'est qu'une machine, comme l'auteur le dit formellement (chap. 12, p. 246), quel effet produiront sur l'homme ces causes morales, qui ne peuvent agir que sur un être intelligent et libre? On ne s'amuse point à haranguer un automate, ni à déclamer contre un malade en délire. Si dans l'homme tout est l'effet nécessaire du tempérament et du jeu des organes, c'est à la physique seule et à la médecine de le gouverner ; la morale est une chimère, et les plaintes de notre censeur sont une absurdité.
Rien de constant, rien de suivi dans sa doctrine; contradictions éternelles dans le tout et dans les parties : on dirait qu'il n'a écrit que pour rendre le matérialisme ridicule, et pour en dégoûter tout homme qui sait raisonner.