V. Du nécessaire et du contingent
86. En considérant les choses en général, nous voyons que quelques-unes d'elles sont nécessaires, et d'autres contingentes.
Mais il s'en faut bien que les philosophes attachent à ces mots le même sens. Tous, à j'a vérité, sont d'accord quune chose, dont le contraire est impossible, est nécessaire; mais ils ne font pas attention à toutes les impossibilités dont il vient d'être fait mention. Quelquefois ils ne considèrent que la première, qui est absolue; d'autres fois, ils excluent uniquement la dernière, qu'on nomme morale. Outre cela, il arrive aux mômes philosophes de varier dans l'exclusion de certaines impossibilités; ce qui ne peut que produire une extrême confusion.
37. On appelle nécessité hypothétique ou nécessité de conséquence, quand le contraire d'une chose est impossible, non par sa nature, mais par quelque cause étrangère.
38. La nécessité absolue est celle dont le contraire est absolument impossible, c'est-àdire, qui n'a point de contraire. C'est ainsi que Je triangle a nécessairement trois côtés.
39. La nécessité physique est celle dont le contraire emporte quelque impossibilité physique. On appelle aussi nécessité fatale celle qui est physique. Que si l'impossibilité est morale, la nécessité à laquelle on donnera lieu sera appelée nécessité morale.
40. De ce genre est celle qui fait qu'un homme qui a l'usage de sa raison, s'il a à choisir entre de bons aliments et du poison, se détermine pour les premiers, car s'il faisait un autre choix, il n'aurait pas l'usage de la raison.
il. On appelle contingent ce qui peut étie ou nétre pas, c'est-à-dire, ce qui, par sa propre nature, n'est pas déterminé à être.
Le mot de contingent est aussi des plus équivoques : il y en a qui envisagent la contingence comme si elle était opposée à tout ce qui est nécessaire, mais celte signification n'est pas ordinaire. Tous les jours on nomme contingent ce qui est l'effet d'une nécessité morale, et cela s'accorde parfaitement avec la définition de la contingence; car cotto dernière concerne la chose, et la nécessité morale regarde la personne qui la fait.
42. Entre ceux qui disent que nul contingent n'est nécessaire, il y en a qui distinguent ce qui est nécessaire de ce qui est certain. Mais ce qui est certain ne saurait être autrement, et ce qui ne saurait être autrement s'appelle, dans l'usage ordinaire, nécessaire. Cela s'accorde aussi avec la définition de ce terme, de laquelle on ne saurait s'éloigner sans tomber dans la confusion; mais il faut distinguer entre les nécessités do différente nature. C'est pourquoi nous disons qu'une chose contingente que Dieu a prévue, est nécessaire; car le contraire de ce qui a été ainsi prévu est impossible : mais comme la chose est cependant contingente, cette nécessité ne saurait être physique; c'est seulement une nécessité de conséquence.