VII. De l'identité
50. En faisant attention aux choses qui durent, nous nous apercevons quelquefois qu'elles changent, et d'autres fois, considérées en elles-mêmes, elles n'éprouvent aucun changement.
51. Tant qu'une chose ne change point, nous disons qu'elle est lamême, et qu'elle est distincte de toute autre. C'est ce qu'on nomme Y unité ai Videntité de cette chose.
Une chose estdite/«m<?me à divers égards. En général une chose passe pour la même, s'il n'est arrivé aucun changement a quelqu'un de ses attributs essentiels. Mais il est nécessaire de se rappeler ce qui a été dit do ces sortes d'attributs. On verra alors que l'identité dépend de ce que nous avons dans l'esprit, et qu'une chose est envisagée par l'un comme la même, tandis qu'un autre la regarde comme changée; ce qui peut aussi être appliqué à chaque homme en particulier, pourvu qu'on l'envisage en ditférents temps. Un cadavre n'est [tas un homme; cependant, quand il est question de tel ou tel, on dit qu'il est renfermé dans un tombeau, comme si quelques restes déposés dans le sépulcre constituaient Videntité de l'homme. La confusion qui semble devoir naître de là n'est pas si grande néanmoins qu'on pourrait se l'imaginer; l'usage ordinaire donne assez a connaître ce que les hommes veulent dire dans ces sortes d'occasions. Mais, en considérant l'identité dans
un sens philosophique, on ne saurait êtro trop scrupuleux à la définir exactement.
52. Quand il s'agit des substances, nous concevons chacune d'elles distincte de toutes les antres; et c'est en cela seul qu'il faut en chercher l'identité. Aussi longtemps qu'elle conserve ce qui la dislingue de toutes les autres, elle reste la même. Nous parlons île la substance, c'est-à-dire, du sujet auquel sont inhérents ses modes, et duquel quelques modes ne sauraient être séparés.
53. Que s'il s'agit de la substance déterminée par quelques autres modes, alors, pour que l'identité soit conservée, les mêmes modes doivent rester dans la même substance.
54. L'identité du mode suppose aussi en général l'identité de la substance ; car le même mode ne saurait être inhérent à diverses substances, et c'est parler improprement que de dire que deux corps ont la môme ligure.
55. Un mode aussi no saurait passer d'une substance dans une autre; le mode n'est pas différent de la substance modifiée.
56. Pareillement une relation reste la même aussi longtemps que les choses qui ont ensemble cette relation conservent, sans aucun changement, tout ce dont cette relation dépend. Mais prenons garde que l'usage ordinaire de parler des relations semblables, comme si c'étaient les mêmes, ne nous jetto dans l'erreur; par exemple, c'est s'exprimer très-improprement que de dire qu'il y a la même relation entre 15 et 10 qu'entre 6 et 4, parce que dans l'un et l'autre cas le premier nombre contient unefoiset demie le second; d'où il ne s'ensuit autre chose, sinon que ces relations sont semblables.
57. L'idée de l'identité de la substance renferme l'idée de la continuation de son existence. Si je conçois que la substance est détruite, c'est-à-dire anéantie par le créateur, toute notion d'identité périt par cela même. Si quelqu'un dit que cette substanco peut être créée de nouveau, je répondrai que cette substance, ayant un commencement différent de celui de l'autre, ne saurait être la même.
58. Cette observation s'étend à un grand nombre de modes et de relations, mais non cependant à toutes les relations et à tous les modes, car il y a des occasions où l'identité peut se rétablir : le même corps, par exemple, aura la même figure, si les mêmes parties sont disposées de la même manière, quoique cette disposition ait été interrompue [tendant quelque temps.
Dans de certains modes, l'identité varie à chaque instant, comme dans la durée et le transport des corps.
59.11 y a une autre identité qui ne dépend point de la substance, mais des seules modifications. Elle a lieu dans la construction des machines et dans les autres corps qui sont composés de diverses parties, disposées dans un certain ordre, [tour un usage déterminé. Ces corps, aussi longtemps que l'arrangement des parties reste, sont consi-
dérés comme les mânes, quoiqu'il arrive quelque changement, tantôt à l'une et tantôt à l'autre de leurs parties; de manière qu'il ne leur reste quelquefois plus rien de leur leur première substance.
L'identité, dans ce cas, ne se trouve que dans l'arrangement des parties, et non dans la substance que nous avons dit pouvoir être changée. Mais si, lorsque la substance est changée, l'ordre est aussi troublé; l'identité périt. Pour l'ordre , il peut être troublé quand la substance est conservée.
Une maison reste la même, quoique toutes ses parties aient été renouvelées successivement, de manière qu'il n'y en ait plus aucune de celles qui ont servi à la première construction : une montre reste la même^si, après avoir été démontée, les parties en sont replacées dans leur premier ordre. Mais si le renouvellement de la maison se fait en peu de temps, et sans que l'ouvrage soit interrompu, on dit que c'est une nouvelle maison, l'ordre ne devant pas être troublé et la substance changée dans le même temps.
Nous observons un pareil changement successif dans les plantes, aussi bien que dans le corps des hommes et des animaux, quoique l'identité reste la même.
60. Il y a des philosophes qui prétendent que l'identité de ces différents corps consiste dans un germe que Dieu a formé, et auquel l'interposition de quelques parties étrangères a donné plus d'étendue : que ces parties seules éprouvent des changements, au lieu que celles du germe restent, et conservent toujours le même ordre entre elles aussi longtemps que le corps reste le même. Mais ce n'est pas de quoi il est question ici : on appelle un corps le même aussi longtemps que l'ordre des parties, que nous y apercevons n'est pas dérangé.