VIII. De la cause et de l'effet
61. En voyant tous les jours changer les choses, et considérant qu 'elles ont en un commencement, nous acquérons l'idée de ce qu'on nomme cause et effet.
62. Nous appelons cause tout ce par V efficace de quoi une chose est; et effet, tout ce qui est par l'efficace d'une cause.
63. Tout ce qui est, et de quelque manière que cela soit, substance, mode, ou relation en général, tout ce qui n'est pas rien, a eu un commencement ou n'en a point eu.
64. Ce qui n'a point eu de commencement existe par soi-même; ce qui existe par soi-même a en soi le principe de son existence, et tout ce qui a en soi le principe de son existence est sans commencement; car s'il avait un commencement, il serait cause de son propre commencement, et agirait avant que d'être. Le néant serait par conséquent cause d'un effet, c'est-à-dire que le néant serait quelque chose.
65. De là il résulte que tout ce qui n'existe pas par soi-même a un commencement, et que
tout ce qui a un commencement doit son origine à une cause étrangère.
66. Les métaphysiciens rangent les causes sous diverses classes. Ils les distinguent en matérielles, formelles, principales, instrumentales , efficientes, impulsives et finales. Une cause peut aussi être éloignée ou prochaine, première ou seconde , interne ou externe, inhérente ou passagère, par soi ou par accident, univoque on équivoque, créatrice ou conservatrice, libre ou nécessaire, etc. Ce serait une peine assez inutile que de rapporter un plus grand nombre de distinctions, et une autre plus inutile encore que d'expliquer ce qu'on a écrit sur toutes ces différentes causes. On se contentera d'indiquer certaines choses générales qui serviront à résoudre des questions de plus grande importance.
67. On distingue entre cause et condition : cause est ce en quoi réside l'efficace qui produit l'effet, au lieu que la condition est ce sans quoi la cause ne saurait produire son effet, quoique cette condition ne renferme en soi aucune efficace proprement dite : par exemple, une pierre tombe par sa pesanteur ; la pesanteur est la cause de sa chute; cependant elle ne saurait tomber à moins qu'elle ne cesse d'être soutenue; et c'est ce qu'on nomme la condition.
68. On rapporte à la cause proprement dite tout ce qui est nécessaire pour produire l'effet : c'est pourquoi aussi elle le produit nécessairement; car si elle ne le produisait pas, il y manquerait quelque chose pour que l'effet fût produit. Or, on appelle cause l'assemblage de toutes les choses nécessaires pour produire l'effet.
69. 11 est clair aussi qu'il ne saurait y avoir d'effet sans le concours de toutes les choses nécessaires pour le produire : rien au monde n'étant capable de démontrer p:us clairement que l'effet même, que toutes ces choses se sont trouvées réunies ensemble.
70. Une première maxime reçue en fait de cause, est que la cause de la cause est la cause de l'effet. A est cause, B est effet; B à son tour est cause, et C est effet : je dis qu'A est cause de C. En posant A, il est nécessaire que B soit produit; de même B produit nécessairement C. Ainsi en posant A je pose tout ce qui est nécessaire pour produire C : donc A est cause de C.
71. Une autre maxime au sujet des causes est qu'il n'xj a point de progrès de causes à l'infini. Cette maxime est très-vraie, quoique les mathématiciens aient démontré qu'il y a un grand nombre de suites infinies composées de termes, dont le suivant est déduit, selon certaines règles de celui qui le précède; mais l'infini des géomètres est di lièrent de celui des métaphysiciens ; ces derniers ne connaissent d'autre infini que celui qui ne saurait être augmenté ; or il est manifeste qu'il ne saurait y avoir une telle suite de causes ; car la dernière cause augmenterait la suite eu produisant son effet
Il277 PAUT. IV. TH. DOGM. ET MOR. - SECT. I. TH. MOU.; — PR1NCIP. DE METAPH. 1278
Pour les mathématiciens, ils appellent intiui tout ce qui surpasse le fini, c'est-à-dire ce qui peut être mesuré ou exprimé en nombre.
72. jMais ceux qui défendent, aussi bien que ceux qui attaquent la règle dont il s'agit, font attention au commencement de la .suite, et le vrai sens de la règle proposée e^-t qu'il ne saurait y avoir à cet égard de progrès à l'infini, c'est-à-dire qu'on peut exprimer cette règle ainsi : Qu'il n'y a pas de suite de causes sans commencement, mais que dans chaque suite il y a un premier terme, et c'est ce que nous déduisons de la nature même de la série.
73. In axiome qui n'est guère moins fameux que le précédent, est qu'il n'y a rien dans l'effet qui n'ait été dans la cause; par OÙ il ne faut point entendre que ce qui se trouve dans l'effet a été contenu de la même manière, ou suivant l'expression de l'école, a été contenu formellement dans la cause ; car il suilit que la cause contienne ce qui est nécessaire pour produire l'effet. C'est dans ce sens seul que la règle est généralement vraie. Mais nous n'apprenons rien par là ; car qui ignore qu'une cause est une cause? Ainsi l'axiome bien compris n'est pas d'un grand usage.