PRINCIPES DE LA RELIGION NATURELLE
Notions préliminaires.
t. La métaphysique particulière est celle que nous tirons de nous-mêmes, de la conscience ou sentiment intérieur de ce qui se passe en nous.
2. Dans toutes les questions qu'elle renferme, l'essentiel est de détacher d'abord des idées nettes et précises aux termes dont on se sert; sans cette précaution il est impossible de raisonner juste. Comme les nolions d'être, de substance, de mode, d'espèce, d'individu, d'esprit, du matière, de nécessité, de contingence, etc., reviendront à tout moment, pour les saisir avec précision , rentrons en nous-mêmes (2306).
3. Je sens que j'existe, je suis donc un être. Je pense, je raisonne, Je délibère, je choisis, je veux, j'agis, je reçois des impressions de la part des objets extérieurs; je sens
3ue ce sont là autant de modes, de manières 'être, d'accidents qui me surviennent ; je me donne les uns, je reçois les autres d'ailleurs.
Or, dans ces différents états, c'est toujours Mot qui suis. Mon être est diversement modifié ; mais il persévère, il est foncière-
ment le même. Je suis le sujet ou le suppôt, de ces modes ou accidents divers. Je suis donc une substance ou le sujet permanent de plusieurs modes distingués et successifs. Ces modes ou accidents ne sont pas moi, aucun d'eux en particulier ne m'est nécessaire ; niais ils ne peuvent exister sans moi, ils ne peuvent me survenir sans que je les sente. Je ne puis les sentir à faux 'et sans qu'ils soient véritablement en moi. Je ne [mis me sentir autrement que je ne suis (2307)
Le sentiment intérieur est pour moi le souverain degré de l'évidence , il m'est impossible de ne pas y acquiescer. Lorsqu'un raisonnement quelconque me conduit à un résultat opposé au sentiment intérieur, je dois juger que ce raisonnement est faux Qu'un esprit borné raisonne mal , ce n'est pas une merveille; mais, si je sentais à faux, je ne pourrais plus compter sur le sentiment de l'évidence même ni sur celui de la contradiction de deux idées ; je ne pourrais plus raisonner du tout.
4. Je sens mon être et mes modifications , et non pas celles d'un autre. Un autre sent les siennes et non pas les miennes. Je ne puis me sentir dans un autre , me sentir deux au lieu d'un ; je serais tout à la fois moi et un autre, ce qui est absurde. Je suis donc un individu, une personne, un être distingué de tout autre, un être simple et non double ni composé. Il est impossible que le sentiment simple de mon existence individuelle soit dans deux êtres : ils se sentiraient un et seraient deux.
Ce sentiment de mon existence individuelle et permanente n'est point un mode ni un accident distingué de moi, comme sont mes pensées, mes vouloirs, etc. Je ne puis exister sans me sentir. Si je ne me sentais pas, que resterait-il de moi? L'idée abstraite d'être sans qualité, sans modification, sans aucun attribut quelconque. Or une idée abstraite n'est pas un être réel ni une substance. Mon être n'est point une idée abstraite, c'est moi : je n'existe donc qu'autant que je me sens exister. Ce sentiment est la base de toutes les modifications qui me surviennent ; c'est mon essence même , puisque c'est moi.
L'être qui se sent exister , qui se sent un et non deux, qui a la conscience de son existence individuelle et permanente, qui sent les différentes modifications qui lui arrivent ou qu'il se donne; en un mot, l'être qui pense est ce que nous appelons un esprit.
5. Non-seulement je me sens moi-même, mais je reçois des impressions qui me donnent l'idée d'autres êtres distingués de moi. Je sens que j'ai un corps, qu'il y arrive des changements dont les uns me causent du plaisir, les autres de la douleur. Ces impres-
(2306) On a déjà vu une partie de ces notions dans ce qui précède; mais ici on voit de plus la manière dont elles se forment par le sentiment et la réllexion.
(2307} Lo«Kjue les jeunes pi ilosophes seront par-
venus à celte partie, ils doivent être assez forts pour faire par eux-mêmes et par écrit l'analyse de chaque morceau d'après l'explication des maîtres. Celle espèce de demi-composilion fixera dans leur mémoire les principes ei les preuves.
sions, ces affections, ces changements ne sont pas moi ; ils se succèdent, et je suis toujours. Ils ne'sont pas non plus mes pensées, mes vouloirs, mes désirs; je les distingue très-clairement. Ce corps est donc à moi , puisque je sens ce qui lui survient ; mais il n'est pas moi, puisque j'ai des modifications différentes des siennes et qui ne sont pas à lui. Je mo sens, mais je ne sens ni mon cerveau ni aucune de ses partics, ni la glande pinéalc ni l'origine des nerfs , etc. : ces parties de mon corps ne sont donc pas moi.
Par les organes de ce corps, je reçois l'impression d'autres corps distingués de
la matière consiste en ce que le premier est actif par lui-même et capable de se sentir, au lieu que la matièro est purement passive.
7. Je suis un être; mais mon être est-il nécessaire ou contingent? Il faut distinguerla nécessité absolue d'avec la nécessité de conséquence ou de supposition. Nous disons qu'une chose est de nécessité absolue lorsque le contraire renferme contradiction.
Ainsi il est absolument nécessaire que le tout soit plus grand que sa partie ; que tout effet ait une cause ; que deux lignes égales à une troisième soient égales entre elles, etc. Il y aurait contradiction à dire ou à juger le
lui : je perçois des couleurs par les yeux, contraire. Cette nécessite n'admet ni exeep des odeurs par l'odorat, des saveurs parie tion ni limitation : une nécessité absolue et
goût, du bruit et des sons par l'ouïe ; de la dureté, de la mollesse, de la sécheresse, de l'humidité par le tact. Je les reconnais dans le corps qui est à moi , aussi bien que dans les corps extérieurs. La cause de ces perceptions, de ces sentiments, ne vient point de moi, mais d'ailleurs ; je les reçois et les aperçois tels qu'ils me sont donnés ; je ne
une nécessité limitée sont deux contradictoires.
La nécessité de conséquence est celle qui résulte d'une supposition que l'on a faite ou de la volonté d'une cause quelconque. Dès que l'on suppose que tout corps est grave , il s'ensuit que tout corps tend nécessairement vers le centre : on ne peut nier cette
suis pas le maître de ne point les recevoir conséquence sans contredire la supposition
ou de les changer. Il y a donc une cause ex- que pon a faite# Mais ji n'est pas démontré
téneure, un être ou des êtres qui me les ,Jue ja matière soit essentiellement grave
donnent : ces êtres, je les nomme corps ou ou pesante. Comment prouverait - on que la
matière. gravité s'ensuit nécessairement de l'inertie
6. Dans tous ces corps, j'aperçois des par- de la matière? S'il y a des corps graves,
tics distinctes et séparables, de l'étendue , cela vient donc de la volonté d'une cause et
des figures, du repos, du mouvement, d'autres accidents ou qualités sensibles qui se trouvent ensemble ou qui se succèdent. Mais
non d'une nécessité absolue.
Je sens que j'existe en ce moment. Ce fait une fois admis , on ne peut supposer que je
y a-t-il dans chaque masse ou dans chaque n'existe pas pour ce moment même ; mais je partie, une substance, un être individuel et permanent qui subsiste et demeure malgré toutes les divisions de parties et les
changements de modilications? Grande difficulté.
Selon le sentiment des philosophes qui admettent la divisibilité de la matière à l'infini, il n'y a point d'individu dans aucune masse ni" dans aucune partie de matière: comment y concevoir une substance? L'wnité entre nécessairement dans cette notion, et il n'y a point d'unité dans la matière.
Dans cette même hypothèse, les mots substance de la matière, essence des corps, qua
suis très-certain que je n'existais pas il y a cent ans ; que , sans contradiction , je pourrais cesser d'exister ; que , quand je n'aurais jamais eu d'existence, il ne s'en serait suivi aucune contradiction. Je suis donc un être contingent, et non nécessaire; mon existence a commencé ; une existence contingente ou commencée est un effet qui doit avoir une cause.
8. Il est naturel de chercher la cause première de mon existence, quelle est ma nature et ma destination, d'où je viens et ce que je dois devenir; quelles relations je puis avoir avec les êtres qui m'environnent.
lités essentielles à la matière, sont abusifs; Ces questions renferment trois grands ob
ils ne donnent aucune idée claire ; ce sont de pures abstractions qui n'ont rien de réel hors de notre esprit.
Selon l'opinion des autres philosophes, ia matière est composée de monades ou d'atomes invisibles. Chaque monade est un individu et une substance ; mais on ne peut y découvrir aucune qualité essentielle que l'inertie ou la notion d'être purement passif. L'étendue est la relation de deux ou de plusieurs atomes réunis; elle n'est essentielle à aucun pris en particulier. Comme toutes les qualités de la matière supposent son étendue, aucune ne peut lui être plus essentielle que retendue même. Dans ce système, la ■ différence spécifique entre l'esprit et
jets : Dieu et ses attributs, l'âme de" l'homme, les principes de la morale.
Chap. I. — De l'existence de Dieu et de ses attributs.
Oublions pour un moment qu'il y a des hommes capables d'abuser de l'esprit au point de méconnaître et d'attaquer par des sophismes l'existence de Dieu. Nous cherchons la vérité; peu nous importe de savoir s'il y a des erreurs. Les preuves de l'existence de Dieu forment une chaîne, dont il est bon de montrer la suite avant de les traiter en détail.
11 y a des êtres, et tous ne sont pas con-