DE LA PROVIDENCE DE DIEU
33. Le dogme de la providence est la foi du genre humain. Aucun peuple n'a cru aux dieux oisifs d'Epicure; tous ont rendu un culte à la Divinité parce qu'ils étaient persuadés qu'elle prend soin de ses créatures, exige et agrée leurs hommages. Ceux-mêmes qui ont imaginé que Dieu , uniquement occupé de son propre bonheur, était trop grand pour se mêler des affaires d'ici -bas, ont pensé qu'il laissait à des dieux inférieurs le soin de gouverner le monde. Faibles raisonnements, qui , pour exalter la majesté divine, la rabaissaient au ni veau d'un être borné.
Quand on sait que la création est l'ouvrage.d'un seul acte de la volonté divine, on comprend que le gouvernement de l'univers ne lui coûte pas davantage. Puisqu'il n'a pas jugé indigne de lui de tirer du néant des créatures de toute espèce, il ne pourrait sans inconséquence abandonner leur sort au hasard. Délions-nous d'un respect hypocrite, qui suppose un Dieu dédaigneux et hautain, pour se soustraire à l'obligation d'obéir à ses lois et de se soumettre à ses volontés.
2k. L'action toute-puissante do Dieu n'est pas moins nécessaire pour conserver les créatures, qu'elle ne l'a été pour leur donner l'être. Des ôtres contingents no peuvent continuer d'exister qu'autant qu'il plaît à la
OEUVRES COMPLETES DE BERGIEIi.
cause souveraine qui ics a fait naître; il n'y a aucune connexion nécessaire entre leur existence présente et leur existence future.
Il en est de môme des lois du mouvement auxquelles est attachée la conservation de toute la machine. Ces lois sont contingentes et non absolument nécessaires; elles ne dépendent d'aucune autre cause que de la volonté qui les a établies; elles ne peuvent durer qu'autant qu'il lui plaît- Le mouvement n est point perpétuel de sa nature ; la matière,inerte par eltc-même,a besoin d'une cause qui la tienne en mouvement. Celui des corps célestes ne peut se perpétuer, à moins que la force de projection ne soi| toujours en équilibre avec la force de gravita^ tion. Puisqu'ils décrivent des ellipses, et non des cercles parfaits, il est des temps où ils se rapprochent du centre; alors il semble que la gravitation devrait l'emporter sur la force de projection, si la même main qui les a lancées d'abord ne les retenait cons-tamment dans les bornes de leur orbite. On doit raisonner de même du parallélisme de l'axe de la terre, de l'influence des causes physiques, de la succession des générations selon le môme modèle.
t Les matérialistes mêmes ont reconnu cette vérité, lorsqu'en perdant de vue la providence, ils ont dit que nous ne savons pas si une révolution générale dans le système du monde ne le fera pas subitement rentrer dans le chaos, si nous ne verrons pas éclore tout à coup des êtres nouveaux, des générations et des espèces inconnues. SousTempire d'une providence sage et constante , nous n'avons rien à craindre; nous pouvons dormir en repos.
35. Si cette providence est nécessaire pour maintenir l'ordre physique du monde, elle ne l'est pas moins pour conserver l'ordre moral : notre sort dépend également de l'un et de l'autre. Le genre humain ne pourrait subsister, si les notions générales du bien et du mal, du vice et de la vertu, venaient à changer tout-à-coup, ou à s'effacerdans l'esprit des hommes; si leur cœur venait à se dépraver; s'ils se trouvaient tous déterminés à préférer l'erreur à la vérité, le mensonge à la sincérité, l'ingratitude à la reconnaissance, la cruauté à la compassion, la perfidie à la iidélité, si le très-grand nombre devenaient dans quelques moments autant de faussaires et de malfaiteurs.
Dieu y veille sans doute; il ne pourrait cesser d'y tenir la main sans contredire la sagesse avec laquelle il a gravé dans tous les cœurs les notions et le sentiment du vice et de la vertu. Imaginer que co soin fatigue la Divinité, c'est supposer en elle un défaut de puissance et de constance, relever sa grandeur par des contradictions, se soustraire à'son empire par un feint respect.
36. Nous ne concevons pas, disent les raisonneurs , comment Dieu connaît nos pensées, prévoit l'avenir, accorde cette prévoyance infaillible avec notre liberté, écoute
des prières contradictoires ; ni en quel sens nos fautes peuvent l'offenser.
Soit. Si la Providence est démontrécd'ailleurs, que prouve en nous le défaut de conception? Rien. Quand on demande comment, ou exige une comparaison tirée des créatures ou des êtres bornés, qui rende sensible la manière dont Dieu connaît, veut, agit et gouverne; c'est une absurdité. Dieu ne peut être comparé à rien: si nous comprenions son intelligence, sa volonté, sa conduite, il ne serait plus infini. Dieu, en vertu de son immensité, est aussi présent à notre esprit que nous sommes présents à nous-mêmes; il voit donc nos pensées comme nous les voyons nous-mêmes. Par son éternité, il est présent à tous les moments de la durée, à tous les périodes du temps : à son égard, il n'y a ni passé ni avenir; tout est actuel pour lui. Ce que nous nommons en lui prévoyance, prescience, prévision, n'est que la connaissance du présent; elle ne nuit pas plus à la contingence ou à la liberté d'une action future, que la connaissance que nous avons d'une action présente ne nuit à la liberté de celui qui la fait.
Lorsqu'un homme demande à Dieu du beau temps pendant que son voisin demande de la pluie, que deux armées en présence demandent la victoire, chacune de son côté, Dieu n'est pas plus obligé d'exaucer les vœux des uns que ceux des autres ; aucune de ces prières n'est injuste, dès qu'elle est soumise à la volonté de Dieu.
Nous ne pouvons Voffenser dans le môme sens que nous offensons les hommes en leur causant du déplaisir, en troublant leur tranquillité et leur bonheur. Mais puisque Dieu nous commande le bien et nous défend lo mal, veut punir le crime et récompenser la vertu, quiconque fait le mal, viole la loi , et encourt la peine qui y est portée : c'est dans ce sens seulement qu'il offense le législateur.
37. La grande question est de savoir comment sous le gouvernement d'un Dieu infiniment bon et infiniment puissant, il peut y avoir du mal dans le monde: or, il y en a, soit dans l'ordre physique, soit dans l'ordre moral ; et nous ne sommes que trop sujets à l'exagérer. Vu l'inégalité de talents, de facultés, de conformation , de perfection qui existe entre les différentes espèces d'êtres, les uns sont moins favorisés que les autres, pourquoi cette différence ? Parmi les êtres sensibles, la plupart souffrent et sont malheureux; n'ont-ils pas le droit de s'en plaindre ? Les agents libres sont enclins au mal ; plusieurs y semblent déterminés par une organisation défectueuse; la terre est couverte de crimes et de forfaits; souvent la vertu souffre, pendant que le vice triomphe. Si Dieu punit les méchants dans l'autre vie, l'enfer doit<être plus peuplé que le ciel. Reconnaissons-nous à ce desordre une providence sage, un Dieu bon, un père tendre envers ses enfants ? Voilà le scandale de tous les siècles, le lieu commun sur lequel ont déclamé les athées anciens et modernes,