‹ Œuvres completes de BergierChapitre 183 sur 255 · PART. IV. TH. DOGM. ET MOR. — SECT. I. TH. MOU.-PRINC1P. DE METAPII · texte numérisé non relu

PART. IV. TH. DOGM. ET MOR. — SECT. I. TH. MOU.-PRINC1P. DE METAPII

robjeclion terrible qui ébranle .quelquefois la foi des croyants.

38. Pour la résoudre , convenons des ternies ; il u'est aucune question dans laquelle on en abuse plusgrossièremennt, et sur laquelle on se soit battu plus longtemps sans

s'entendre.

1° Lorsqu'il s'agit des dons naturels, de la perfection ou de l'imperfection des créatures, le bien et le moi sont des tenues purement relatifs, des termes de comparaison ;il n'\ a ni bien ni mal absolu. Un ôtre quelconque semble imparfait, mal conformé, lorsqu on le compare à une espèce plus parfaite , ou à un individu mieux conformé de la môme espèce.Il n'en est plus de même lorsqu'on se met en parallèle avec une espèce inférieure, ou avec un individu encore plus disgracié dans la même classe. Ainsi un bossu est imparfait et mal bâti, lorsqu'on le compare aux hommes mieux conformés; il l'est moins que s'il était à la fois borgne et manchot, bossu et impotent. Il est encore plus favorisé de la nature que les animaux. Si tous les hommes naissaient avec une bosse, ce ne serait plus un mal, ni un défaut de conformation. Ici, le mal n'est que la privation d'un plus grand bien.

2° Il en est de même du bonheur et du malheur: ce sont deux états habituels qui ne sont différents que du plus ou du moins. Un homme de quatre-vingts ans, qui n'a souffert que pendant quelques instants de sa vie, est censé malheureux en comparaison de celui qui n'aurait jamais souffert : mais il doit se croire très-heureux, s'il se compare à celui qui a souffert de plus grandes douleurs, et pendant plus longtemps; tous ont joui de quelques plaisirs, plus ou moins. Lcbonheur absolu est la jouissance continuelle du plaisir sans aucune souffrance ; le malheur absolu est la douleur continuelle sans aucun sentiment de plaisir. Entre ces deux extrêmes, il y a une chaîne immense] de degrés, qui ne sont qu'un bonheur ou un malheur relatif.

3° Le mal moral est l'abus de la liberté; faculté qui n'est point un mal en elle-même, puisque c'est le pouvoir de faire le bien autant que défaire le mal, de nous rendre heureux ou malheureux, comme il nous plaît. La faculté de ne faire que le bien moral est une chimère : alors le bien ne serait plus méritoire, puisqu'il ne serait plus libre. La faculté de ne faire que le mal est impossible: alors le mal ne serait plus libre ni imputable!

11 serait sans doute mieux pour l'homme, ce serait pour lui un état plus avantageux et plus heureux de ne pouvoir faire Je mal, •l'être confirmé si solidement dans le bien, que la félicité éternelle ne pût lui échapper : C'est l'état des bienheureux dans le ciel. H ne s'ensuit pas que le libre arbitre soit un mal absolu; l'opposé du mieux n'est point le mal, mais le bien rie libre arbitre est donc en lui-même un bien et non un mal ; l'abus volontaire due l'homme en fait vient

de lui, et non de Dieu; l'imputer h Dieu, qui défend cet abus, et qui donne tous les sci ours nécessaires pour l'éviter, c'est une injustice et une absurdité.

De ces notions, il résulte déjà que quand on dit : Il v a du mal dans le inonde, cela signilic qu'il n'y a pas autant de bien qu'il pourrait y en avoir, et que Dieu aurait pu y en mettre davantage.

k" 11 ne faut pas oublier qu'en Dieu la bonté infinie est jointe à un pouvoir sans bornes : il est donc impossible de prendre le bien qu'il fait pour mesure de sa bonté, puisqu'il peut en faire à l'infini. Telle est la différence essentielle entre la bonté divine et la bonté humaine. Un homme n'est censé bon qu'autant que ses bienfaits égalent son pouvoir; nous ne pouvons en juger que par les effets. A l'égard de Dieu, cette règle est fautive : quelque bien qu'il fasse , ce bien sera toujours borné, et sa puissance est infinie. L'infinité de ses attributs ne se montre point par les effets , mais par l'idée d'être nécessaire et souverainement parfait,

5° De là, il suit évidemment que toutes les comparaisons que l'on fait entre la bonté d'un père, d'un ami, d'un médecin, d'un souverain, etc., et la bonté de Dieu, sont fausses, et que les conséquences que l'on en tire sont absurdes. Un père, etc., est obligé de faire tout ce qu'il peut, pour le bien de ses enfants, pour les rendre sages et heureux, pour les écarter de tout danger, pour les préserver du mal, etc. Vouloir que Dieu fasse tout ce qu'il peut, c'est exiger l'infini, par conséquent l'impossible.

Cela posé, il serait question de démontrer que la condition des créatures mélangée de perfections et de défauts, de douleurs et de déplaisirs, de vertus et de faiblesses, de secours et de dangers, est incompatible avec la bonté infinie du Créateur. Quel est Je philosophe assez subtil pour en venir à bout ? Dieu pouvait rendre cette condition meilleure à tous égards, et il serait mieux pour l'homme qu'elle le fût; mais Dieu pouvait aussi la rendre pire. Cela ne prouve donc pas qu'elle soit un mal, mais seulement que c'est un bien borné.

Mais tous sont mécontents Cependant

lorsqu'il faut quitter cette vie si malheureuse, tous ont peine à s'y résoudre : il ne l'envisagent donc pas comme un mal.

La question n'est pas de savoir si les hommes sont mécontents, mais s'ils ont raison de l'être. Souvent l'homme qui parait le plus malheureux bénit Dieu de son sort, pendant qu'un ingrat, gorgé de biens, blasphème contre la Providence. Lequel des deux prendrons-nous pour juge de ce que doit faire un Dieu infiniment bon ? Faut-il que sa bonté souveraine soit à la discrétion des insensés ?

Si les objections que l'on fait sur l'origine du mal paraissent d'abord difficiles à résoudre, c'est qu'elles sont conçues dans le langage populaire qui n'est jamais exact. Pour en sentir le faible, il faut les réduire à la

précision du langage philosophique auquel peu de personnes sont exercées. Toutes ces objections portent sur deux abus du raisonnement : le premier est de prendre le bien et le mal dans un sens absolu, pendant qu'ils sont purement relatifs; le second est de comparer toujours la bonté de l'être inlini avec la bonté de l'être borné. C'est par ces deux prestiges que Bayle a fait valoir les vieilles objections des manichéens, et que les sophistes déroutent un grand nombre de lecteurs?

Nous avons déjà fait observer que récompenser le bien ei punir le mal en ce monde, c'est un plan contraire à la sagesse divine. 11 ne laisserait lieu, ni au désintéressement de la vertu, ni à la conversion librë^-ëes méchants, ni au témoignage intérieur de la conscience, ni à la confiance mutuelle entre les hommes. Ceux qui se plaignent de ce que Dieu laisse souvent gémir la vertu et prospérer le crime, sont des aveugles. Consentiraient-ils à la loi du talion, à être punis:du premier péché qu'il leur arrivera de commettre.

Nous ne savons pas quel est le nombre des réprouvés, en comparaison de celui des prédestinés, et nous n'avons pas besoin de le savoir; il nous suffit d'être certains qu'il dépend de nous, avec les secours que Dieu nous donne, de faire notre salut éternel. Pourvu que nous avons ce bonheur, que nous importe la manière dont Dieu en agit envers les méchants? 11 est absurde de nous plaindre de sa bonté, parce qu'il nous semble qu'elle ne traite pas tous les hommes aussi favorablement que nous : c'est une étrange manière de reconnaître les bienfaits dont elle nous comble.

39. Tout est mal dans l'univers, dit un athée hypocondre; donc il n'y a ni Dieu ni Providence : le monde semble plutôt créé par un génie malfaisant que par un Dieu bon.

Tout est bien, répond un optimiste ; rien ne peut être mieux : ce qui est mal pour l'un, est un bien relativement à la totalité des êtres. Dieu infiniment bon ne pouvait faire un monde meilleur.

Vous vous trompez l'un et l'autre, reprend un matérialiste, tout est nécessaire ; il y aurait contradiction que les choses fusse ut autrement : rien n'est donc positivement ni bien ni mal.

40. Auquel de ces docteurs prêteronsnous l'oreille ? jA aucun. Tous prennent le bien et le mal dans un sens absolu, et ce sont des termes de comparaison. Supposez seulement un degré de bien de plus dans le monde, dès-lors vous serez forcé d'y reconnaître moins de mal : donc vous comparez ; donc vous ne pouvez argumenter que sur le plus ou le moins.

Le premier prend pour le bien absolu le plan qu'il conçoit dans sa tête ; et parce que tout n'est pas conforme à ce plan, il conclut que tout est mal. Mais comment nous prouvera-t-il que ce qu'il conçoit vaut mieux que ce qui est? Quand il serait mieux, cela

ne prouve pas que l'état actuel soit mal. « Le second, croyant saisir le système gé' néral de la création, affirme, sans le prouver, que rien ne peut être mieux. Mais quand il sentira les douleurs de la goutte ou de la gravelle, sera-t-il fort soulagé de penser que tout le reste est au mieux? Des douleurs cruelles ne lui donneront jamais la démonstration ni l'idée du meilleur monde possible.

Le troisième argumente sur un mot qu'il ne peut expliquer , encore moins prouver, et qui attaque en moins le sentiment intérieur. Je sens très-bien que quand je serais modifié ou alfecté autrement que je ne le suis, il n'en résulterait aucune contradiction; s'il est absolument nécessaire que mon opinion soit telle qu'elle est, de quoi s'avise un philosophe de raisonner contre moi? Ses sophismes ne changeront pas la nécessité absolue.

Concluons donc que tout pourrait être mieux ou plus mal qu'il n'est, sans qu'il en résultât rien contre la Providence. Si l'état actuel des choses ne peut s'accorder avec une bonté infinie, aucun état ne peut s'y accorder, puisqu'entre les divers états, il n'y aura jamais de différence que du plus au moins : or, entre le plus ou le moins et l'infini, il ne peut y avoir de proportion.

Chap. II. — De la nature de Vhomme.

41. S'il y a une connaissance nécessaire à l'homme, c'est de se connaître lui-même, de savoir ce qu'il est, d'où il vient, à quel terme son existence doit aboutir, quel est le principe de ses actions. Est-il de la même nature que les brutes, ou d'une espèce différente? conduit, comme elles, par un instinct machinal, ou maître et responsable de ses actions? destiné comme elles à périr tout entier, ou à subsister encore après sa mort? De cette alternative dépend la connaissance de ses devoirs. A supposer qu'il n'ait d'autre guide que l'instinct, il peut suivre en sûreté et sans remords tous les penchants de la nature. Si, au contraire, il aune âme spirituelle, libre, immortelle, capable de distinguer le vice de la vertu, maîtresse de choisir l'un ou l'autre, sujette à être récompensée ou punie de son choix; l'homme a des devoirs moraux, sa conscience est une loi, la raison doit le conduire, l'espérance d'un bonheur éternel est sa consolation.

11 est triste que la philosophie, loin de l'éclairer sur son état, n'ait presque travaillé qu'à le lui faire méconnaître. Ayons le courage de revendiquer nos droits, et de venger l'injure qu'elle s'obstine à nous faire. Il nous est important de prouver que nous avons une âme spirituelle, libre, immortelle, destinée à mériter les récompenses de la vertu.

ARTICLE 1er.

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