La force motrice, dont nous sommes
doués, et que nous sentons en nous, ne répugne pas moins à l'essence de la matière. Lorsque je remue mon bras, ce mouvemeut lui est imprimé par un corps ou par un esprit; il n'y a pas de milieu.
Un corpsne peut se mouvoir, s'il n'a reçu lui-même le mouvement d'un autre corps, celui-ci d'un troisième, et ainsi à l'infini. Quand ce progrès à l'infini ne serait pas absurde, je sens que c'est ici un mouvement commencé ou spontané, et non (tas un mouvement communiqué : donc il ne vient pas
force peut l'imprimer à deux corps WLia d'un corps, mais d'un esprit
môme action. Le mouvement se communique et se partage par le choc; un corps en perd autant qu'il en donne. Aucun de ces phénomènes ne convient à la pensée ; elle est incommunicable, parce qu'elle est indivisible.
Septième preuve.
<V9. Toutes les propriétés et les accidents de la matière sont divisibles comme Je mouvement. L'étendue, la solidité, la figure, la gravité, l'attraction, la prétendue force d'inertie, et tout ce qu'on voudra, se divisent lorsqu'on sépare les parties de la masse ; toutes les qualités de la masse se retrouvent à un degré moindre dans chacune des j)arties. La pensée ne peut se diviser de même; la matière ne peutdonejamais en être Je suppôt ou le sujet.
On a beau dire que nous ne connaissons pas toutes les propriétés de la matière, que la pensée peut résulter d'une de ces propriétés inconnues; il est absurde de supposer dans la. matière aucune qualité connue ou inconnue qui soit contraire à la nature de la matière ; sa nature est d'être divisible; donc elle ne peut avoir aucune qualité inconnue qui ne soit divisible comme toutes ses qualités connues. Or, toute qualité divisible répugne à la nature de la pensée : il est donc impossible que celle-ci résulte jamais d'une pareille qualité.
Huitième preuve.
50. Non-seulement l'homme pense, mais il réfléchit sur ses pensées, il les compare et raisonne. La pensée est essentiellement accompagnée de la conscience ou du sentiment de la pensée même. 11 est impossible, dit Locke, d'apercevoir sans se sentir apercevant. Ce sentiment est évidemmentunacte spontané : je suis actif et non passif, quand je compare, juge et raisonne. Or, de l'aveu des matérialistes mêmes, la matière est essentiellement incapable d'un acte spontané.
Neuvième preuve.
51. Le vouloir est encore un acte spontané et libre, nous le démontrerons dans l'article suivant : puisque la matière est absolument incapable de liberté, l'âme qui veut
Je sens que la puissance qui remue mon bras ne perd rien de son activité, que je puis à mon erré augmenter ou diminuer le mouvement de mon bras, en changer la direction, le pousser en avant ou en arrière : aucun de ces phénomènes n'est possible à l'égard du mouvement communiqué par un corps. Le corps qui communique le mouvement en perd autant qu'il en donne; il ne peut de lui-même augmenter celui qu'il reçoit, ni en changer la direction.
Lorsqu'un organiste emploie tout à la fois ses doigts sur le clavier, ses pieds sur les pédales, ses yeux sur la note, sa langue et sa voix pour accompagner, son oreille pour distinguer si tout est d'accord ; est-ce une molécule de matière qui bat la mesure, préside à l'ensemble, imprime au même instant vingt mouvements divers, fait de tant de pièces disparates un concert parfait ?
Onzième preuve.
53. Il y a une différence essentielle entre l'homme et la brute : Bulfon l'a démontré par une savante théorie des facultés et des opérations de l'un et de l'autre. {Ilist. nat., tome IV, in-12, p. 164-, tom X, p. 280,-tome XII, p. H, 86, etc.) Nous y renvoyons les matérialistes pourqu'ilsy apprennent à se respecter eux-mêmes, et à sentir qu'ils ne sont pas des animaux à deux pieds.
Douzième preuve.
54. La spiritualité de l'âme aussi bien que l'existence de Dieu est une croyance universelle; c'est la foi du genre humain.
Qu'elle vienne de la révélation primitive et de la tradition de nos premiers pères, ou du sentiment intérieur, ou du raisonnement, cela est égal : pourquoi ne serait-elle pas venue du concert parfait de ces divers témoignages ?
Avant qu'il y eût des philosophes, aucun peuple ne s'était imaginé que la matière pût penser; aucun même ne s'était imaginé qu'elle pût se mouvoir : s'il y a une vérité de sentiment, c'est la distinction de l'esprit et de la matière; il n'est aucun peuple qui n'ait deux termes différents pour les désigner. Tous entendent par esprit un être qui connaît, qui se sent, qui a la conscience intime du moi individuel, qui a le pouvoir
1513 PART. IV. TU. IMK1M. KT MOU. - SECT. I. TH. MOU. — PRINCIP. DE METAPII. 1314
d'agir et île mouvoir la matière. 11 s'est trouvé îles nations assez aveugles pour rendre un culte aux animaux; il n'y en eut jamais d'assez slupide pour croire que l'homme n'est qu'an animal, qu'une matière organisée. L erreur des premières partait d'un >rineipe directement opposé au matériaiMiie: de la persuasion où elles étaient que 'industrie des brutes était l'opération d tin génie ou d'un esprit qui les animait. Aucune opinion générale, vraie ou fausse, n'eut jamais le matérialisme pour base.
Kn parcourant les différentes opérations de l'âme, le sentiment, la pensée, la réflexion, le vouloir, la force motrice, nous sommes convaincus qu'aucune ne peut avoir pour principe ni pour sujet une substance matérielle.
Si, en parlant de l'aine et de ses opéralions, les anciens ne se sont pas toujours exprimés aussi exactement que nous, il ne s'ensuit pas qu'ils aient confondu l'esprit avec la matière déliée ; aucune langue ne fournit des termes pour rendre toutes les idées. Comme les esprits ne donnent point de prise à l'imagination, et ne peuvent être peints par des sons, nous sommes forcés d'exprimer leurs propriétés par des termes, qui, en rigueur, ne conviennent qu'aux corps. Ce sont des comparaisons et des métaphores qu'il serait ridicule de prendre à la lettre.
Les objections qui attaquent nos preuves ne sont rien moins que redoutables ; elles se réduisent presque toutes àdes questions hors de propos.
55. Concevra-t-on jamais, disent les matérialistes, ce qu'est un esprit, comment il peut être renfermé dans un corps, le mouvoir, être affecté par les changements qui y surviennent; comment il ne périt point avec lui ; comment, après la mort, il peut subsister sans lui ?
Comment f Voilà toujours les philosophes ; ils veulent une comparaison, une image sensible de ce qu'est l'âme, de ce qu'elle l'ait. Ils cherchent leur âme hors d'elle-même, dans les propriétés des corps, comme s'ils se mettaient à la fenêtre pour se voir passer dans la rue. Rentrez en vous-mêmes, sentez ce que vous êtes et ce que vous faites, et voyez si la matière peut les faire. Ne demandez point comment: la manière d'être et d'agir de l'âme ne se trouve point ailleurs ; l'esprit ne ressemble qu'à lui-même.
Nous demandons à notre tour ce que c'est que la matière, quelle en est l'essence, comment un corps en meut un autre, comment un être purement passif peut être cause de quelque chose, comment la matière peut penser, vouloir, etc. Toutes les théories matérielles qu'on a voulu donner de nos opérations révoltent le bon sens; leurs auteurs ont été forcés d'avouerqu'elles ne sont point satisfaisantes. S'il faut absolument choisir entre deux mystères, préférons du moins celui qui nous épargne des contradictions.