CONSÉQUENCES DANGEREUSES DU SYSTEME DE LA FATALITÉ
§ I. Un dés principes sur lesquels les philosophes insistent le plus souvent pour avoir droit de proposer toutes leurs opinions, c'est que la vérité ne peut jamais nuire ; que si elle déniait à quelques particuliers dont elle blesse les intérêts, elle est toujours utile à l'espèce-humaine en général. Est-il possible, dit notre auteur, qu'il pût résulter du mal pour l'homme d'une connaissance exacte des choses, que pour son bonheur il est intéressé de connaître? Non sans doute. C'est sur son utilité que la vérité fonde sa valeur' et ses droits ; l'utilité est la pierre de touche des systèmes, des opinions et des actions des hommes : les vérités 'les plus utiles sont les plus estimables. D'après cette règle, il consent que l'on juge des principes qu'il a établis dans son ouvrage. Si nous parvenons à prouver qu'ils sont pernicieux, qu'ils sapent la morale par les fondements, qu'ils tendent à justifier tous les crimes , à étouffer toutes les vertus, qu'ils sont destructifs de la société, l'auteur ne pourra refuser d'avouer qu'ils sont faux , et de passer condamnation.
Nous avons déjà remarqué (chap. IV, §6), que la nécessité, le destin ou la fatalité sont une pure supposition qui ne porte sur aucun fondement; qu'il s'ensuivrait que tout ce qui n'arrive pas est impossible , et qu'il n'v a rien de possible que ce qui arrive en elïet ; que cette opinion serait capable de faire revivre parmi les hommes l'entêtement des stoïciens sur les présages , sur l'astrologie , sur la divination; erreurs que tous les autres philosophes se sont accordés à tourner en ridicule.
Vainement notre auteur se flatte que l'utilité de ses principes est assez démontrée par la vaste chaîne de maux, que les systèmes erronnés de la superstition ont produit sur la terre, c'est-à-dire , par les maux que la religion a causés. Nous avons déjà répondu dans deux autres ouvrages à ces maux prétendus. (Déisme réfuté, sixième lettre; Apol. de la religion chrétienne, ch. 11 et IV.) Nous avons fait voir que les uns sont faussement supposés, que les autres ne viennent point de la religion , mais des passions humaines; qu'ils seraient infiniment plus grands, si l'irréligion s'établissait parmi les hommes; nous serons encore forcés de retoucher cette matière, en répondant aux objections de l'auteur dans la seconde partie.
Indépendamment de cette discussion, nous avons à examiner si, aux veux de l'homme désintéressé, dégagé de préjugés et sensible au bonheur de son espèce, le système du fatalisme est utile ou dangereux. Déjà l'au-
teur prétend avoir prouvé, que ce système fournit à la morale et à la politique des mobiles vrais et réels, pour faire agir la volonté des hommes, et qu'il sert à expliquer d'une façon fort simple le mécanisme des actions et les phénomènes du cœur humain.
Nous avons démontré au contraire : 1° que le mobile qu'il donne à la morale pour faire agir les hommes, n'est point particulier au matérialisme; mais qu'il est commun à tous les systèmes. 2° Que ce mobile ne suffit point, s'il n'est appuyé par la volonté du souverain législateur, par l'attente des peines et des récompenses après cette vie. 3° Que, sans cela, il varie selon les tempéraments, les habitudes, les goûts, les préjugés différents des hommes ; qu'il est plutôt une source d'erreur et de corruption, que de vérité dans la morale, puisqu'il établit les passions juges, en dernier ressort, de ce qui est vice ou vertu, h" Que ce système autorise l'homme à sacrifier le bien public, à son intérêt particulier, et à commettre les plus grands crimes pour se procurer un bonheur apparent 5° Qu'en supposant que l'intention ni la liberté de l'agent n'entrent pour rien dans la moralité de son action , il s'ensuit que le crime qui produit d'heureux effets, contre l'intention de celui'qui le commet, est la vertu par excellence.
Ajoutons encore que, dans le système de la fatalité , l'homme vicieux est en droit de ne point s'informer si sa conduite est utile ou nuisible aux autres ou à lui-même ; il lui suffit qu'elle soit un effet nécessaire de son tempérament, de son organisation, de son goût actuel, pour qu'jl doive juger qu'elle lui est commandée par la nature : et puisqu'il est dispensé de se reprocher sou action après l'avoir faite, il ne l'est pas moins d'en examiner les conséquences avant de la faire.
Nous avons démontré de même, que l'explication donnée par l'auteur du mécanisme des actions et des phénomènes du cœur humain , n'est qu'un tissu d'absurdités et de contradictions.
On ne disconvient point « qu'une éducation sensée, des habitudes honnêtes, des systèmes sages, des lois équitables, des récompenses et des peines justement distribuées, rendront l'homme bon. » (Page 220 ; Contaf/ion suer., c. 10, p. 07.) Mais on soutient que si les passions et leurs effets sont un phénomène nécessaire, dont l'homme ne petit ni ne doit rougir, l'éducation sensée , les habitudes honnêtes et le reste, sont des chimères impossibles à concevoir, et encore plus impossibles à réaliser; que dans cette hypothèse il ne peut y avoir ni vice ni vertu, ni bons ni méchants. Notre philosophe achèvera lui-même de nous en convaincre.
§ II. Quand on lui objecte que, si toutes les actions des hommes sont nécessaires, l'on n'est point en droit de punir ceux qui en commettent de mauvaises, ni même dise fâcher contre eux ; qu'on ne peut leur rien imputer; que les lois seraient injustes, si elles décernaient des peines contre eux :
en un mot, qu'en ce cas l'homme ne peut mériter ni démériter. « Je réponds, dit-il, qu'imputer une action à quelqu'un, c'est la lui attribuer, c'est l'en reconnaître pour l'auteur; ainsi, quand môme on supposerait oue cette action fût l'effet d'un agent nécessité, l'imputation peut avoir lieu. » (P. 227.)
11 est évident, elle bon sens le décide, que lorsque l'agent est nécessité , ce n'est point à lui qu'on doit attribuer ni imputer l'action, mais à la cause qui l'a forcé de- commettre l'action. Un agent nécessité ITest plus agent ; à parler dans la rigueur, c'est un instrument passif entre les mains de la nécessité, selon l'expression de l'auteur. (Ch. 6, p. 75.) On n'attribue point, on n'impute point à un malade ies folies ni les excès auxquels il s'est porté dans le délire que la fièvre lui a causé ; ceux même qui en ont souffert ne le blâment point ; ils le plaigent, et en ont pitié.
11 n'est donc pas vrai que « le mérite et le démérite d'une action soient fondés sur les effets favorables ou pernicieux qui en résultent pour ceux qui leséprouvent. » Ils sont fondés sur la liberté et l'intention de l'agent qui en est l'auteur. Le malade en délire n'est capable ni de mériter ni de démériter; on ne lui sait ni bon ni mauvais gré de ce qu'il fait, parce qu'il n'est pas libre.
Il est également faux que son action soit snoralement bonne ni mauvaise, estimable ni méprisable, [tour ceux qui en sentent les influences , enfin propre à exciter ni leur amour ni leur colère: elle ne peut exciter que la compassion. Il y aurait de la cruauté à se mettre en colère contre un malade agité par le transport : quiconque soutient le contraire n'a pas la tête plus saine que le malade : l'auteur en fournit la preuve.
« La sensation pénible, dit-il, que produit en moi la pierre qui tombe sur mon bras, n'en est pas moins une sensation qui me déplaît, quoiqu'elle parte d'une cause privée de volonté, et qui agit par la nécessité de la nature. » Celaest certain; mais parce que la sensation me déplaît, dirai-je que l'action delà pierre est moralement mauvaise, que la pierre a démérité? Me mettrai-je en colère contre la pierre, lapunirai-je de la douleur qu'elle m'a causée? Faudra-t-il imiter les enfants, qui menacent ou qui battent les meubles contre lesquels ils se sont blessés, ou ces hommes colères dont parle l'auteur, qui se mettent en fureur contre des objets 'insensibles et inanimés? (Note, page 228.) IVoilà où conduisent ses merveilleux principes.
§ III. « Les lois, poursuit-il, ne sont faites que pour maintenir la société, et pour emîpêcher les hommes associés de se nuire; elles peuvent donc punir ceux qui les truujblent, ou qui commettent des actions nuisi- [bles à leurs semblables, soit que ces associés 'soient des agents nécessités, soit qu'ds ^agissent librement ; il leur suffit de savoir |que ces agents peuvent être modifiés. »
° L'auteur contredit formellement ailleurs ce faux principe ; il décide quun Dieu
juste ne peut punir des actions nécessaires (tome II, c. 7, page. 212); que des erreurs invincibles, des crimes involontaires, ne peuvent être punis que par Je plus cruel et le plus injuste des tyrans. (loid.. ch. 10, page 304. ) Et une société juste peut les punir?
2° Il s'ensuivrait que l'on doit punir également et sans distinction les insensés et les hommes raisonnables ; les cerveaux malades et ceux qui se portent bien ; ceux qui ont nui par inadvertance ou par cas fortuit, et ceux qui l'ont fait à dessein et de propos délibéré. Tous peuvent être modifiés : un fou que l'on enferme, un frénétique que l'on enchaîne, sont modifiés ; et sans doute il n'y a aucune différence entre cette modification et celle d'un voleur que l'on fustige, ou d'un assassin que l'on envoie au gibet. Leurs actions sont égales, dès qu'elles ont nui également ; ils ont également démérité, ils sont également dignes de blâme et de châtiment. Excellente morale 1 sublime politique! plan admirable de législation 1
3° Ces agents peuvent être modifiés ; mais un agent modifié par la volonté du législateur, est un agent moral, déterminé par une cause morale, qui peut obéir à cette cause ou y résister, qui y résiste souvent parce qu'il le veut. On ne voit ici ni impulsion physique d'un corps sur un autre, ni contrart physique, ni modification physique ; c'est l'homme qui agit et non la machine. Un philosophe qui pense autrement est digne d'aller modifier le Auteur automate , et de donner des lois aux animaux des forêts.
Cependant l'auteur persévère dans son opinion. « En décernant, dit-il, des gibets, des supplices, des châtiments quelconques aux crimes , le législateur ne fait autre chose que ce que fait celui qui, en bâtissant une maison, y place de«; gouttières, pour empêcher la pluie de dégrader les fondements de sa demeure. » Par conséquent , si les eaux viennent à s'écarter de la gouttière, et à dégrader les fondements, il faudra les punir, comme le malfaiteur qui a bravé les châtiments, ou comme le voisin malicieux, qui a détourné la gouttière du coté des fondements. En lisant cette absurdité, on est tenté de demander si l'auteur a cru parler à des hommes.
« Quelle que soit, continue-t-il, la cause qui fait agir les hommes, on est en droit d'arrêter les effets de leurs actions, de même que celui dont un fleuve pourrait entraîner le champ est en droit de contenir ses eaux par une digue, ou même, s'il le peut, de détourner son cours. » Cela n'estpas douteux. On est également en droit de prévenir ei d'empêcher le préjudice que peuvent portei, les êtres inanimés, et les agents raisonna ; blés, les animaux et les hommes, les insen ses et les gens de bon sens, les frénétique: et les malfaiteurs ; il s'agit seulement d< savoir, si l'obstacle qu'on leur oppose peut être envisagé de même ; si la digui que l'on oppose aux ravages d'un fleuve est une punition ; si l'on doit établir des gi
bets pour les fous, et des supplices pour les malades.
§ IV. Malgré son entêtement, l'auteur a senti la difficulté, et il se propose l'objection. « On nous dira sans doute que la société ne puait pas pour l'ordinaire les fautes auxquelles la volonté n'a point départ; c'est cette volonté seule que l'on punit; c'est celle qui décide du crime et de son atrocité; et si cette volonté n'est point libre, on ne doit point la punir. » (Page 229; De l'esprit, second discours, en. 6, page. 137.)
Au lieu de répondre, le philosophe nous ,ette à l'écart. Il dit que la société est comwsée d'êtres sensibles et raisonnables ;Jque es lois et la crainte doivent inlluersur leurs volontés ; que s'il se trouve des hommes assez mal constitués pour être insensibles àces motifs, ils sontpuniset exelusde la société. Voilà toute sa réponse à une objection qui l'écrase.
Sophiste de mauvaise foi , vous n'échapperez pas. Il n'est pas question de savoir si es hommes méchants, malfaiteurs, insociajles, doivent être punis ; personne n'an disconvient : mais s'il faut punir également ceux qui nuisent sans le vouloir, et ceux qui nuisent de propos délibéré ; s'il faut traiter de même celui qui a tué son ami malgré soi, et en voulant le défendre, et celui qui a égorgé son ennemi de dessein prémédité et par vengeance, tous deux ont commis un meurtre, tous deux ont nui à la société; leur sort doit-il être le même? Telle est la difficulté à laquelle on vous somme de satisfaire.
Nous sommes des êtres sensibles et raisonnables: sentez-vous au moins la force des termes, etcomprenez-vouscequec'estqu'uno machine raisonnable?
Vous décidez, sans restriction, que la société punit avec justice les actions qui lui sont vraiment nuisibles, soit qu'elles soient libres, soit qu'elles soient nécessaires. (Page 230.) Elle punira donc avec justice le malheureux qui a tué son ami, en exposant sa propre vie pour le tirer des mains d'un assassin ; elle récompensera avec justice le scélérat qui, en plongeant le poignard dans le sein de son père, lui a percé, sans le savoir, un ulcère dont il allait mourir.
Nous convenons que la folie est un état involontaire et nécessaire, qu'il est cependant juste de priver de la liberté les fous, pour les empêcher de nuire. (Page 231.) Mais nous demandons si un fou qui a fait un meurtre doit être traité comme le scélérat qui a fait la même action dans son bon sens et avec une pleine liberté ?
§ V. L'auteur peut blâmer, fant qu'il lui plaira, l'injustice de la société, lorsqu'elle inuit des actions auxquelles elle a donné ieu, et qu'elle ne s'est point appliquée à prévenir ; il peut s'élever contre les peines trop rigoureuses que certains peuples ont établies pour les différentes espèces de crimes, et en particulier contre la peine de mort : il peut exhaler sa bile contre les gouvernements, qui punissent par des supplices
les crimes qu'ils ont fait naître, cl dont ils sont eux-mêmes la première cause. (Page 231 et suiv. ; Contagion sacrée, ch. 7, p. 138 et suiv.) Ces déclamations bien ou mal fondées, sont étrangères à la question, et n'ont pour but que de dévoyer le lecteur ; elles no servent de rien pour nous faire comprendre commentdes actions nécessaires, inévitables, produites par une fatalité irrésistible, peuvent être dignes de peine ou de récompenser criminelles ou vertueuses.
On augmente encore l'embarras, quand on ajoute que les injustices d'une société aveugle et mal constituée, sont aussi nécessaires que les crimes de ceux qui la troublent et la déshirent. (Page 235; De l'esprit, premier discours, chap. 4, p. 69.) Lorsque la société est aveugle ; elle l'est donc nécessairement ; son aveuglement est donc sans remède ; il n'y a point de remède contre la nécessité. Si la société est mal constituée, c'est par fatalité et par l'ordre immuable de la nature ; il y aurait de la folie à vouloir y résister. Si elle commet des injustices, elles sont aussi inévitables que le dérangement des saisons et les maladies causées par l'intempérie de l'air. Si des particuliers la troublent, leurs crimes ne sont pas plus dignes de châtiment que la mauvaise constitution de leur tempérament ou la conformation défectueuse de leurs membres. Dès que tout est nécessaire, fout est immuable : il est aussi ridicule d'invectiver contre les excès des passions, que contre les ravages d'une grêle ou d'un incendie. Si tout un peuple avait le cerveau dérangé, aurait- on bonne grâce de lui prêcher la sagesse?
« Un corps politique, quand il est en démence, ne peut pas plus agir conformément à la raison, qu'un de ses membres dont le cerveau est troublé. » Ainsi parle notre matérialiste. ( Page 235 ; De l'esprit, premier discours, ch. k, p. 69.) Un philosophe qui veut, par des systèmes et par des reproches,.. guérir le corps politique malade, agit donc aussi sensément que s'il allait débiter sa morale aux Petites-Maisons. Nous laissons au lecteur le soin de renvoyer à ce réformateur visionnaire les épithètes injurieuses dont il nous honore.
Si on lui objecte que ses maximes, en soumettant tout à la nécessité, doivent confondre ou même détruire les notions que nous avons du juste et de l'injuste, du bien et du mal, du mérite et du démérite : « Je le nie, répond-il ; quoique l'homme agisse nécessairement dans tout ce qu'il fait, ses actions sont justes, bonnes et méritoires, toutes les fois qu'elles tendent à l'utilité réelle de ses semblables et de la société où il vit ; et l'on ne peut s'empêcher de les distinguer de celles qui nuisent réellement au bien-être de ses associés. » (Page 236 ; Contagion sacrée, chap. 10, p. 63 et 6'i- ; De l'esprit, second discours, chap. 1, p. 87 ; Essai sut les préjugés, ch. 7, p. 202.)
La décision est claire : dès qu'une action tend à l'utilité de la société, soit qu'elle se fasse selon l'intention, ou contre le gré de
celui qui la commet, elle est juste, bonne, méritoire. L'n empirique qui a vendu à ses concitoyens une drogue utile et salutaire, croyant leur vendre un poison pour les faire ,tous périr, a fait une action bonne, louable, ^ertueuse; il mérite des éloges et des récompenses. Un Catilina conjuré contre sa patrie, résolu de la mettre à feu et à sang, qui y a causé, sans le vouloir, une révolution utile, d'où s*est ensuivie la prospérité de l'Etat, est un héros auquel on doit des statues^ L'incendiaire qui, en répandant l'alarme parmi ses concitoyens au milieu de )a nuit, les a mis en état de repousser l'ennemi qui venait les surprendre, a mérité des couronnes. Ces scélérats ne prévoyaient point les suites heureuses de leur forfait, ils avaient une intention toute contraire ; n'importe : dès que leur crime a été utile, sa nature a changé, il est devenu un acte de vertu. Que l'effet ait été prévu ou imprévu, volontaire ou involontaire, libre ou non libre, cela est égal.
Voilà la sainte morale qu'établit le matérialisme, ou plutôt les absurdités et les horreurs que l'on ose prêcher à un siècle philosophe. (De l'esprit, second discours, ch. 6, ]>. 137.)
§ VI. Par une suite nécessaire de ces mêmes principes, notre savant moraliste soutient que le système du fatalisme ne tend point à nous enhardir au crime, et à faire disparaître les remords, comme souvent on l'en accuse. « Les remords, dit-il, sont des sentiments douloureux, excités en nous par les elfets présents ou futurs de nos passions ; si ces elfets sont toujours utiles pour nous, nous n'avons point de remords : mais dès que nous sommes assurés que nos actions nous rendront haïssables ou méprisables aux autres, ou dès que nous craignons d'en être punis d'une manière ou d'une autre, nous sommes inquiets et mécontents de nousmêmes, » etc. (Page 237.)
De cette doctrine il suit évidemment : 1° que les scélérats dont nous avons parlé sont très-justement fondés h étouffer les remords «le leur crime, 'dès qu'ils en voient naître les plus heureux effets pour eux et pour la société; que, loin de s'en repentir, ils doivent s'en applaudir, et se regarder comme des personnages très-vertueux et très-respectables ; 2° que toutes les fois qu'un homme passionné et vicieux est sûr que ses crimes seront ignorés, qu'il ne sera ni blâmé, ni méprisé, ni puni, il peut en sûreté (Je conscience calmer ses rémords et satisfaire ses passions sans scrupule. Qu'importe, que dans d'autres circonstances cette conduite puisse lui attirer du dommage, pourvu qu'il en soit certainement à couvert pour cette fois ? La liourse ou la vie ! nous sommes seuls, je suis le plus fort ; il n'est pas question entre nous de probité, mais d'utilité. C'est ainsi que tout voleur est en droit d'argumenter contre le matérialiste ; 3° Dès qu'il est passé eu dogme «pie tout est nécessaire, que les effets des passions ne sont pas plus libres que ceux du délire, ils ne peuvent plus exciter la haine
ni le mépris ; ils ne peuvent émouvoir que la compassion ; personne n'est tenté de haïr, de mépriser, ni de punir celui qui a un transport au cerveau ou des convulsions. Dans cette hypothèse, quel pourra être le fondement des remords ? « L'homme de bien et le méchant agissent par des motifs également nécessaires ; ils diffèrent simplement pour l'organisation, et pour les idées qu'ils se font du bonheur. » (Page 239.) La différence d'organisation est-elle un titre de haine ou de mépris ? Y a-t-il de la justice à méprise? ou à détester ceux dont les organes ont été mal conformés par la nature ?
« Dans une société dépravée, continue l'auteur, les remords, ou n'existent point , ou bientôt ils disparaissent. Nous n'avons jamais ni honte ni remords des actions que nous voyons approuvées ou pratiquées par tout le monde Les assassins et les voleurs , quand ils vivent entre eux, n'ont ni honte ni remords. » (Pag. 238 et 239.)
Tout cela est faux, contraire à l'expérience, contredit par l'auteur lui-même. En premier lieu, il décrit les agitations, les craintes, les remords d'un tyran assez puissant pour n'avoir pas à redouter les châtiments des hommes, non plus que leur haine ou leur mépris. Quel tableau que celui de Tibère, encensé par un peuple d'esclaves, et tel qu'il s'est peint de sa propre main 1 Etait-ce la crainte du châtiment, de la haine ou du mépris de ces vils adulateurs, qu' avait déchaîné contre lui les furies qui lui déchiraient le cœur? (Suétone, Vie de Tibère. )
En second lieu , il avoue que les idées de vice et de vertu subsistent dans les sociétés les plus corrompues. (Pag. 240.) Il n'est donc pas possible que Ja dépravation y parvienne jamais, au point d'étouffer les remords dans les âmes vicieuses, et malgré leurs efforts elles n'y réussissent pas.
En troisième lieu , il est faux que les assassins et les voleurs vivant entre eux n'aient ni honte ni remords ; on peut s'en lier à leur propre témoignage : il n'en est pas un seul qui, dans le plus violent accès de ses fureurs , n'ait désiré cent fois le sort d'un homme de bien.
- C'est donc une dérision de conclure, après tant de faussetés palpables, que le système de la nécessité est non-seulement véritable et fondé sur des expériences certaines, mais encore qu'il rétablit la morale sur des fondements inébranlables, (lbid.) Quelle morale, que celle qui confond le vice et la vertu, justifie tous les scélérats, livre les gens de bien sans défense aux passions des méchants 1
Le système de la nécessité est faux; il ne ioi te que sur des suppositions absurdes : 'éternité de la matière et du mouvement, e mouvement essentiel à la matière, et néanmoins reçu par impulsion, le monde sagement arrangé, et régulièrement conduit sans cause intelligente, l'identité de l'âme et du corps, les actes spirituels et indivisibles de l'homme émanés de la matière; (elles
Mi
sont tes aosurdités qui lui servent de hase. El est contraire à la plus sûre à la plus infâiliible de toutes les expériences, au sentiment intime, au cri de la nature et de la conscience. Il sape les fondements de la morale en confondant l'honnête ave;- l'utile, les actions fortuites avecjes actes réfléchis, en justifiant tous les excès des [tassions, en étouffant la honte, la crainte , les remords, en rendant les lois ridicules et les châtiments absurdes.
S VII. Quand on reproche au fatalisme de décourager les hommes, de refroidir leurs âmes, de les plonger dans l'apathie, de briser les nœuds qui devraient les lier à la société; quand on dit: si tout est nécessaire, il faut laisser aller les choses et ne s'émouvoir de rien. « Mais , répond l'auteur; dépend-il de moi d'être sensible ou non? Mes sentiments sont nécessaires; ils dépendent de ma propre nature , que l'éducation a cultivée. Quoique je sache que la mort est nécessaire, je ne suis pas moins touché de la perte d'une épouse , d'un enfant, d'un ami : quoique je n'ignore pas qu'il est de l'essence du feu de brûler, je ne me croirai pas dispensé d'employer tous mes efforts pour arrêter un incendie.» (Pag. 242.) Voilà peutêtre la plus apparente et la moins ridicule des objections du fatalisme.
Nous répondons l°que si la sensibilité est nécessaire, du moins elle n'est pas raisonnable; c'est une erreur de la nature. Aussi les stoïciens, partisans de la fatalité, ne cessaient de prêcher l'apathie ou l'insensibilité, et la regardaient comme la souveraine sagesse. Notre philosophe adopte leur sentiment , en disant qu'une résignation raisonnée aux décrets du sort, une heureuse apathie serait désirable pour les âmes trop tendres. Disons mieux, elle serait désirable pour tous les hommes; moins ils seront sensibles, moins ils seront hommes , plus ils seront sages. Conséquemmcnt on a toujours remarqué qu'un philosophe fidèle à ses principes, est le plus dur et le plus in— sociable de tous les êtres.
2° Nous pouvons sans doute être affligés de la mort de nos proches; mais il y aurait de la folie à leur en savoir mauvais gré, ou à les en hlâmer. Ainsi nous pourrons être affligés des crimes des méchants , dont nous aurons à souffrir; mais nous serions insensés de les croire dignes de. blâme ou de punition. Vainement on répliquera que le blâme et la punition sont un remède nécessaire, qui arrêtera nécessairement le crime : le crime est aussi nécessaire, aussi involontaire que la mort : on ne peut pas plus remédier à l'un qu'à l'autre. Les méchants sentiront très-bien qu'alors le blâme et la punition seront injustes , qu'ils sont en droit de les braver. L efficacité des peines et des récompenses est une démonstration de la liberté. Le suicide est blâmable, parce qu'il e>t volontaire; il faut des peines pour l'arrêter; mais jamais on ne poussera la démence jusqu'à noter d'infamie la tnoit involontaire.
3* L'on doit faire des efforts pour auèîer un incendie; à une cause physique on doit opposer un obstacle de même nature; lVll'et en est nécessaire, comme la cause même. Mais s'avisera-t-on d'y opposer un obstacle moral , d'argumenter contre le feu pour l'empêcher de .brûler, de décerner contre lui des peines? Ranger dans la même classe, les causes physiques et les causes morales, la certitude de l'effet des premières, et la probabilité de l'effet des secondes, n'est-ce pas confondre toutes les notions , abuser du langage , insulter la raison ?
§ VIII. Aussi notre/philosophe, voulant développer lessuitos heureuses du système de. la fatalité, montre évidemment qu'i. n'y croit pas lui-même; il le contredit autant par sa conduite que par les aveux qui lui sont échappés malgré lui. « De tous les avantages, dit-il, que le genre humain pourrait retirer du dogme de la fatalité, s'il l'appliquait à sa conduite, il n'en est point de plus grand que cette indulgence, cette tolérance universelle, qui devrait être ure suite de l'opinion que tout est nécessaire. » (Pag. 243.)
Nous avons vu , et nous verrons encore mieux dans la suite, combien notre fataliste prétendu est tolérant. Personne n'a jamais déclamé avec plus d'aigreur, invectivé avec plus d'amertume, contre ceux qui ne pensent pas comme lui. Serons-nous encore dupes de la tolérance des philosophes? Us, la veulent pour eux seuls, bien résolus de ne point l'exercer envers les autres.
« En conséquence de ce principe, dit-il, le fataliste, s'il avait l'âme sensible, plaindrait ses semblables, gémirait sur leurs égarements, chercherait à les détromper, sans jamais s'irriter contre eux, ni insulter à leur misère. De quel droit en effet haïr ou mépriser les hommes ? » (Pag 243 ; Essai sur les préjugés, ch. 3, p. G7. De V esprit ^ second discours, ch. 2, p. 96.)
Un fataliste aurait Y âme sensible ! Il fauT drait qu'il démentît tousses principes. Il ne s'irriterait point? Mais les philosophes sont encore plus colères que les poètes. Il n'insulterait point à notre misère. Pourquoi donc deux volumes entiers d'insultes et de reproches sanglants? De quel droit haïr et mé* priserles hommes ? En effet,, de quel droit haïr ou mépriser les méchants? Ils sont ee (pie la nature les a faits. La haine et le mépris sont cependant les seuls obstacles qu'on puisse opposera leurs excès ; c'est la remarque de l'auteur. (Page 237.) Il faut donc les haïr et ne pas les haïr, les mépriser et ne pas les mépriser: tout cela est d'une conséquence admirable.
« (.'ignorance des hommes, poursuit-il.
leurs préjugés, leurs faiblesses, leurs vices, leurs passions, ne sont-ils pas des suites nécessaires de leurs mauvaises institutions? »
11 fallait dire au moins, de leur mauvais tempérament, de leur organisation défectueuse, des causes physiques qui influent -a eux (tome II, C. 10, [>. 303); les mou-
vaises institutions viennent de la même source, et sont également nécessaires. Tant que l'ordre physique ne sera pas corrigé, l'ordre moral sera toujours le même: c'est la nature qu'il faut réformer, c'est l'essence des choses qu'il faut changer; le mal moral n'est autre chose que le dérangement produit en nous par des causes physiques, dont le jeu est un secret pour nous (page 249) : telle est la décision de l'auteur.
« La fatalité, dit-il, gémira de voir la nécessité exercer à tout moment ses jugements sévères sur les mortels qui méconnaissent son pouvoir, ou qui sentent ses coups, sans vouloir reconnaître la main dont ils partent. »
Qu'il gémisse tant qu'il lui plaira, la nécessité est sourde ; et le destin inexorable. C'est par son influence même que les mortels méconnaissent son pouvoir et ses coups, c'est par elle qu'ils sont aveugles et ignorants , puisque l'ignorance est nécessaire (page 24-3); quand ils seraient plus éclairés, cela ne remédierait à rien ; on ne résiste pointa l'empire de la nécessité.
« Le fataliste ne troublera point le repos de la société, i-1 ne soulèvera point les peuples contre la puissance souveraine. » (Page 244). Mais représenter la puissance souveraine comme la source de tous les maux, prétendre que tous les peuples peuvent la révoquer et changer leur gouvernement [voyez chap. 9 et ailleurs), n'est-ce point les soulever contre elle, et troubler le repos de la société?
Laissons donc ce fataliste inconséquent, remplir deux pages entières de déclamations contre les maux, les désordres, les égarements prétendus de la société et du gouvernement; qu'il gémisse sur la nature, sur l'ordre physique, sur l'essence des choses, sur la nécessité, s'il veut s'accorder avec lui-même: et ses gémissements seront fort utiles.
§ IX. 11 a senti que son système révolterait le bon sens, il tâche de se raidir contre les conséquences. « Que l'on ne nous dise point tfue c'est dégrader l'homme, que de réduire ses fonctions à un pur mécanisme ; (pie c'est honteusement l'avilir, que de le comparer à un arbre, à une végétation abjecte Le philosophe, exempt de préjugés, n'entend point ce langage, inventé par l'ignorance de ce qui constitue la vraie dignité de l'homme.. . Oui, je le dis avec courage, l'homme de bien, quand il a des talents et des vertus, est pour les êtres de son espèce un arbre qui leur fournit et des fruits et de l'ombrage. L'homme de bien est une machine dont les ressorts sont adaptés de manière à remplir leurs fonctions d'une façon qui doit plaire. Je ne rougirai [tas d'être une machine de ce genre. » (Page 246.)
Permis à ce philosophe courageux d'être une machine qui déraisonne, les autres hommes peuvent avoir un goûi différent et mieux fondé. Nous ne sommes point tentés de remercier un arbre des fruits, et de
l'ombrage qu'il nous procure, ni de féliciter un automate de ce qu'il fait bien ses fonctions. L'on n'a point encore établi de punition pour un sauvageon qui porte des fruits amers, ni de supplices pour châtier une machine défectueuse. Dès que l'homme de bien et le méchant sont des êtres de cette espèce, tout système de morale est une rêverie et une absurdité. Une action utile à la société est une production de la nature, comme les fruits et les légumes; un forfait n'est qu'un événement malheureux, comme le débordement d'un fleuve ou l'éruption d'un volcan: la morale n'a rien à voir ni à l'un ni à l'autre : il n'y a plus ni vice ni vertu; l'auteur en fait équivalemment l'aveu.
« Tout est toujours dans l'ordre, dit-il, relativement à la nature, où tous les êtres ne font que suivre les lois qui leur sont
imposées Les orages, les vents, les
tempêtes, les maladies, les guerres, les pestes et la mort, sont aussi nécessaires à sa marche, que la chaleur bienfaisante du soleil, que les années fertiles, la santé, la paix et la vie: les vices et les vertus, l'ignorance et la science, sont également nécessaires ; les uns ne sont des biens, les autres ne sont des maux, que pour des êtres particuliers dont ils favorisent ou dérangent la
façon d'exister La nature distribue de
la même main l'ordre et le désordre, le plaisir et la douleur, le bien et le mal, le vice et la vertu.» (Pages 247 et 248 ; De l'esprit, premier discours, c. 4, p. 69.) Déjà il a dit ailleurs, qu'il est dans l'ordre que le méchant nuise, parce qu'il est de son essence de nuire. (Chap. 5, p. 65; De l'esprit, second discours, eh. 20, p. 193.)
Le vice n'est donc pas plus contraire que la vertu à l'ordre éternel de la nature ; l'homme de bien et le criminel suivent également les lois qui leur sont imposées ; ils ne font l'un et l'autre qu'obéir au destin et à la nécessité.
Malfaiteurs et scélérats de toute espèce, fléaux du genre humain, pestes de la société, vous pouvez vous tranquilliser. Vous jouez le rôle que vous prescrit la nature, soyez matérialistes, vous n'aurez rien à vous reprocher. Dépend-il de vous de résister à la fatalité qui vous entraîne, au tempérament que vous tenez delà nature, aux causes physiques, dont rien ne peut changer le cours ni arrêter les effets ? Pourquoi auriez-vous des frayeurs, des regrets, des remords? Autant vaudrait vous affliger de n'avoir pas quatre pieds ou deux ailes. Tout est bien, puisque tout est nécessaire.
L'homme vertueux n'a aucun droit de se préférer à vous, il a suivi comme vous le penchant qu'il avait reçu de la nature. Bientôt votre sort sera semblable aux sien; la mort va vous rendre parfaitement égaux; il n'a rien à espérer de ses vertus prétendues, comme vous n'avez rien à craindre [jour vos crimes. Votre sommeil sera aussi profond et aussi paisible que le sien, puisqu'il ne peut être troublé par aucun rêve, ni
suivPd'aucun réveil. (V. chap. 13, p. 226.)
C'est ainsi que le matérialiste charitable doit parler au scélérat moribond, dont il nous peint les transes et les combats (page 240) ; c'est ainsi qu'il donnera une base inébranlable à la morale, ainsi qu'il nous guérira de nos maux, et nous donnera le goût de la vertu.
§ X. « Ne taxons point, dit-il, la nature de bonté ou de malice; ne nous imaginons pas que nos cris et nos vœux puissent arrêter sa force toujours agissante d'après des lois immuables. Soumettons-nous à notre sort ». Et quelques lignes plus bas , il ne veut pas que nous accusions la nature d'être inexorable pour nous, parce que si nos maux sont sans remède, nous pouvons toujours nous tuer quand il nous plaît. (Pages 248 et 249. )
La ressource peut paraître un peu dure à ceux qui n'ont pas le cerveau dérangé; et puisque c'est la seule qui reste au matérialiste nypocondre, nous ne sommes pas tentés de la lui envier. Si nos cris et nos vœux ne servent de rien contre les forces de la nature, qu'est-ce que signifient donc les tendres gémissements que l'auteur a poussés sur les erreurs, les vices et les calamités des hommes ? ( Pages 244 et 245. ) En quoi consistent les remèdes que Ja nature fournit à nos maux ? ( Page 249. ) En quel sens n'est-elle pas inexorable? Ici notre philosophe .s'attache à disculper Ja nature des maux de l'humanité; dans la seconde partie, il reprochera ces mêmes maux à la Providence. Selon lui, la nature est impartiale pour toutes ses productions (Ibid.); ailleurs il accusera la Providence de partialité. Ainsi ce Protée change à chaque instant de principes et de langage, soutient le pour et le contre, ne suit aucune route certaine.
Nous concevons très-bien que, dans le système de la fatalité ou de l'enchaînement éternel des choses, il n'est point de petites causes dans l'univers ( page 251 ) ; que les moins intéressantes en apparence peuvent produire les plus grands effets et les plus affreuses calamités; que les passions d'un seul homme et sa constitution physique, ont été la première cause des ravages que le mahométisme a causés dans l'Asie , dans l'Afrique et dans l'Europe; mais il est ridicule d'observer que« si l'on eût dans l'origine opposé les moindres obstacles , les événements dont nous sommes surpris ne seraient point arrivés. » ( Pages 252 et 253. )
Par la chaîne éternelle, qui lie nécessairement et immuablement les causes aux effets, il était arrêté que ces obstacles n'auraient pas lieu. Pour que ces obstacles se fussent rencontrés, il eût fallu que l'ordre supposé de la nature eût été changé; et cet ordre est aussi nécessaire, aussi immuable
3ue l'essence des choses. En vertu de cet orre, il était impossible que Mahomet n'existât pas, qu'il ne fût pas organisé de telle manière, qu'il ne formât point son projet, ou que »e projet ne fût pas accompli. C est ainsi
que l'on doit raisonner dans les principes du matérialisme.
§ XI. De là il s'ensuit que « le sort de la race humaine et celui de chaque homme en particulier dépend à tout moment de causes insensibles, dont il nous est impossible de prévoir, d'apprécier ou d'arrêter l'action ; que nous ne pouvons nous-mêmes répondre un instant de notre destinée; que l'homme le plus vertueux peut, par la combinaison bizarre de circonstances inopinées, devenir en un instant, l'homme le plus criminel. » ( Pages 254 et 255; De l'esprit, second discours, ch. 2, p. 92. )
L'auteur reconnaît que cette vérité est effrayante et terrible; il devait avouer plutôt que c'est une absurdité désespérante et qui révolte le bon sens. Elle laisserait la vertu sans espoir et sans ressource, le crime sans frein et sans remords; elle rendrait la prudence et la prévoyance inutiles; elle ôterait à la morale ses sentiments , aux lois leur force, à la raison ses effets et son application. Ce n'est donc pas assez de dire (|ue le fatalisme résout facilement l'homme de bien à mourir (page 255); il faut ajouter que, dans ce système, l'homme de bien n'a rien de mieux à faire que de se détruire promptement, de peur que la combinaison bizarre des circonstances ne le rende en un instant, et malgré lui,|l'homme le plus criminel.
Telle est l'hypothèse absurde, cruelle , désolante que l'on veut mettre à la place d'une Providence sage, attentive, juste, bienfaisante, qui a créé l'homme libre et maître de ses actions; qui a laissé à son choix le bien et le mal, la vie et la mort ( Eccli. xv, 18 ); qui l'excite à la vertu par la voix de la conscience ; qui le détourne du vice par les remords et par la crainte d'une éternité malheureuse ; qui le console dans ses peines par l'espérance d'une meilleure vie ; qui le retire de ses égarements par la promesse du pardon. Indépendamment des preuves directes de ces deux systèmes, en fermant les yeux pour un instant sur les difficultés auxquelles l'un et l'autre peuvent donner lieu; nous demandons lequel des deux est le plus consolant, le plus utile, le plus propre à nous rendre vertueux ? Puisque l'utilité est la pierre de touche des systèmes, des opinions et des actions des hommes (page 225), nous consentons que l'utilité seule décide à ce moment et fasse pencher la balance.
Philosophe imposteur, qui, après nous avoir indignement dégradés, insultez encore à notre humiliation ( page 256) ; quel mal vous a fait la vertu, pour vouloir la réduire au désespoir ? Quelle fureur vous anime contre la société, pour la livrer sans défense aux passions et à la scélératesse des méchants ? Si elle usait de ses droits contre vous, pourrait-elle porter la sévérité trop loin pour venger ses intérêts et pour faire treuil 1er ceux qui voudraient adopter »©s principes? De quel front osez-vous prononcer Je nom sacré de la vertu que vous pro-
OEUVHES COMPLETES DE BEIICIER.
l'anez, des lois que vous bravez, do l'humanité que vous outragez, de la nature que vous méconnaissez ? Quelque dépravé que puisse être le siècle auquel vous proposez vos opinions, il frémira de votre attentat, il regardera votre livre comme une tache et un opprobre dont il doit rougir aux j eux de la postérité.