Chapitre III
De la règle des actions humaines et du vrai orincioe du droit naturel.
46. On a démontré qu'il y a dans la nature de l'homme une règle de ses actions libres; on a l'ait voir encore que cette règle ne remplira sou objet qu'autant qu'elle sera droite, certaine, constante, et jointe à une obligation non-seulement interne, mais encore externe. 11 est maintenant question de savoir quelle est cette règle.
47. Celte règle existe en nous, ou hors de nous. Si elle existe en nous, elle ne peut être autre que l'entendement et la conscience ou la volonté libre, mais ni l'une ni l'autre de ces facultés de notre âme n'est ni toujours droite, ni certaine, ni constante et
d'erreur, il y a cependant des ignorances et des erreurs qui sont dignes de blâme; celles, par exemple, qui ont pour objet les principes du bien et du mal moral, du juste et de l'injuste, parce qu'elles ne sont pas invincibles. Ainsi il y a ignorance vincible et ignorance invincible, volontaire et involontaire. Celle qui esl invincible et involon-
48, Hors de nous existent toutes les créatures, et l'Etre suprême qui est leur auteur. Mais comme nous cherchons une règle jointe à une obligation externe, promulguée à tout le genre humain par la droite raison, et que cette obligation externe consiste dans la volonté d'un être, dont nous soyons tenus de reconnaître l'empire, il s'ensuit qu<^ la
PART. IV. TH. DOGM. F.T HOR. — ShXT. I. TH. MOU.— PR1NCIP. DE MOU.
seule volonté de Dieu est la règle des actions humaines, et le principe de toute obligation naturelle, et même de toute justice. Ou a dit ci-dessus, n° 15, que cette volonté n'était point arbitraire.
' 49 Cette règle sera droite, on n'en peut douter, puisqu'elle émane d'un être infiniment bon, infiniment sage ; elle sera certaine, puisqu'elle sera notifiée à tous les hommes par la lumière naturelle ; elle sera constante, parce que la volonté de Dieu ne peut pas plus changer que lui-môme; enfin elle sera obligatoire, puisque Dieu est le maître suprême, qu'il a de justes motifs pour exiger de nous l'obéissance, et que nous ne pouvons en avoir aucun pour la lui refuser.
50. Il suit delà 1° que la volonté de l'F.tre suprême, par rapport aux actions humaines, peut se nommer loi divine, puisqu'elle n'e>t autre chose que la volonté de Dieu, qui ordonne ou qui défend, avec promesse de récompense ou menace de punition; 2° que comme iJ y a d'autres lois divines qu'on nomme positives, et qui ont été promulguées par la révélation, celles dont nous parlons peuvent et doivent s'appeler lois naturelles, en tant qu'elles sont notifiées par la nature. Or, ces lois sont ou affirmatives, ou négatives, ou permissives, selon qu'elles ordonnent, ou défendent, ou permettent, selon les objets et les cas.
51. Cette volonté divine, cette loi naturelle est le principe et la source de toute justice. Qui dit juste, dit conforme à une mesure, à un modèle, à une règle; donc toute action humaine, conforme à la volonté divine, est juste.
52. On demandera maintenant quel moyen nous avons pour connaître facilement cette volonté. Nous répondons que cette volonté étant annoncée à tout le genre humain par les lumières de la droite raison, et que la droite raison étant la faculté que nous avons de raisonner et de déduire les vérités les unes des autres par des conséquences nécessaires, il doit y avoir quelque vérité ou principe fondamental, d'où, par une suite de conséquences, nous puissions tirer ce qui est conforme à la volonté de Dieu, et par conséquent juste. Quel est ce principe?
53. Tout principe de connaissance doit être vrai, évident, uniforme. Vrai, s'il était faux, les conséquences qu'on en tirerait seraient fausses de même. Evident, c'est-àdire, à la portée de l'ignorant comme du savant , puisqu'ils sont également tenus d'obéir au droit de la nature. Uniforme, qui embrasse également tous les devoirs des hommes, tant de ceux qui vivent dispersés et sans société, que de ceux qui sont réunis, tant de ceux qui ne sont pas chrétiens (pue de ceux qui le sont.
5i. Les philosophes et jurisconsultes ont placé ce principe du droit naturel, les uns dans la sainteté de Dieu, les autres dans le consentement des nations, d'autres dans le principe de la sociabilité, etc. On ne s'arrêtera point ici à réfuter ces opinions, on se
contentera d'exposer celle qui paraîtra la seule vraie.
- 55. Pour mettre de l'ordre et de la clarté dans nos idées, nous observons d'abord que Dieu, être infiniment bon et infiniment sage, ne veut autre chose nue rendre heureux les hommes qu'il a créés. Ktant un être infiniment parfait, il n'a besoin de rien. Ce n'est donc point pour son propre bonheur qu'il a créé les hommes, les seules créatures connues par la raison, qui soient susceptibles de bonheur. C'est donc pour les rendre heureux eux-mêmes qu'il a créé les hommes.
56. Si la volonté de Dieu est de rendre heureux les hommes, et que le droit dénature soit établi pour la conservation de de bonheur, qui consiste dans la jouissance du bien et l'exemption du mal, il faut en conclure, que par la loi de nature, Dieu n'a eu d'autre dessein que de nous faire jouir du bien, et d'écarter de nous le mal. Mais comme le désir de jouir du bien et d'éviter le mal, n'est en soi qu'une affection de l'âme qui s'appelle amour, nous en concluons que 1 amour dans l'ordre que Dieu a établi, est le principe et comme l'abrégé du droit de la nature ; ce qui va être développé.
57. L'amour est le désir qui nous est inspiré par un objet bon, il est joint à un sentiment de plaisir et de satisfaction que la perfection ou le bonheur de cet objet nous fait éprouver. La haine est la répugnance que nous sentons pour un objet méchant, jointe à la satisfaction que nous cause la peine ou le malheur de cet objet. Ainsi nous noua plaisons dans l'excellence et le bonheur de ce que nous aimons, et nous tâchons autant qu'il est en nous de conserver et même d'augmenter ce bonheur; nous désirons, au contraire, que ce que nous haïssons soit malheureux plutôt qu'heureux.
58. Or, si nous nous complaisons dans lo bonheur de ce que nous aimons, il est évident que celui qui aime ne fait aucun mal à l'objet de son amour, qu'il ressent de la peine si quelqu'un ose nuire à cet objet ; par conséquent on ne peut aimer et taire tort ou mal à ce qu on aime, ni souffrir qu'on lui en fasse.
59. On nuit à autrui de deux manières, en le rendant plus malheureux qu'il n'était, ou en le privant du bonheur dont H jouissait. Dans l'un et l'autre cas, on lui enlève cequi lui appartient. De là nous'tirons deux conséquences ; 1° que c'est porter atteinte à la loi qui nous oblige à l'amour, que de nuiro à autrui, que de lui ravir ce qui lui appartient; 2° qu'il n'est point de plus bas degré d'amour, qu'on ne peut rien faire de moins pour quelqu'un qu'on aime que de ne pas lui nuire, et de lui rendre ce qui lui est dû, ou de lui laisser ce qu'il possède déjà. Ce plus bas degré d'amour, nous l'appelons amour de justice.
. 60. De ce que quiconque aime se complaît au bonheur d'autrui, il s'ensuit qu'il donno volontiers à l'objet aimé ce qu'il ne lui doit pas en rigueur, mais qu'il juge devoir cou-