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Chapitre VI

Des devoirs absolus et parfaits envers les autres hommes, et en particulier de celui de ne nuire à personne.

101 Le fondement de nos devoirs envers les autres hommes, est que tout homme par sa nature est égal à un autre homme, et qu'à ce titre chacun doit à autrui MM amour damitié; or l'égalité de nature exigeant des devoirs réciproques, on en tire cette conséquence, que l'homme n'est pas moins tenu d'aimer autrui que soi-même.

102. On a ensuite montré qu'il y a deux degrés d'amour; l'un qui est amour de justice l'autre qui est amour d'humanité et de bienfaisance. Or, comme le premier exige

3ue nous ne fassions rien à autrui qui puisse iii'inuer son bonheur ou le rendre plus malheureux, et que nous lui rendions ce qui lui appartient; et le second, que nous nous portions à augmenter le bonheur et la perfection d'autrui, et que nous lui rendions même ce que nous ne lui devons pas : il suit que de nos devoirs envers les hommes, les uns sont des devoirs de justice que nous appelons parfaits et de rigueur; et les autres des devoirs d'humanité et de bientaisance que nous appelons imparfaits, parce qu'ils ne sont |«s de rigueur au même sens ni au même degré que les premiers.

103. Ainsi les devoirs de rigueur sont ceux auxquels on est obligé par voie de contrainte ou menace de punition, tel est celui de ne faire mal à qui que ce soit, et de rendre àchacun ce qui lui appartient. Les devoirs imparfaits , et qui ne sont point de rigueur sont ceux auxquels nous sommes tenus par la seule vertu et sans qu'ily ait voie de contrainte; tel est celui de faire nos efforts pour augmenter la perfection et le bonheur d'autrui autant que le nôtre.

lOi. Le devoir parfait qui consiste à ne faire mal à personne, est une obligation qui est née avec nous ; c'est un devoir qu'on appelle absolu. Celui qui consiste à rendre à chacun ce qui lui appartient, et qu'il a acquis légitimement, est une obligation acquise, et forme un devoir hypothétique ou conditionnel.

105. Mais le droit acquis sur une chose provenant ou de Ja propriété ou d'un pacte, c'est-à-dire, d'une convention, il s'ensuit que les devoirs conditionnels naissent ou de la propriété ou le la convention. Nous ne parlerons ici que des devoirs absolus parfaits , et ensuite des imparfaits, laissant aux jurisconsultes à traiter des devoirs conditionnels.

106. Reprenons le principe qu'un homme par la nature est égal à un autre homme. Qu'il y ait dans l'un une perfection qui n'est pas dans l'autre, cela ne change rien quant à l'essence de l'homme; l'un est autant un homme que l'autre : donc il doit être traité comme un autre > et nul homme,

dans les choses qui appartiennent à plusieurs en vertu d'un droit parfait, ne doit prétendre à aucune prérogrative sans une cause légitime, ni faire à autrui ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit.

107. Si personne ne doit faire ce qu'il ne voudrait pas qu'on lui fit, il s'en suit qu'on ne doit nuire à personne, ni dans son corps ni à plus forte raison dans son âme.

108. La première chose qui constitue l'homme dans son être est la vie, qui est la base de tout. Il est évident que c'est un devoir rigoureux pour tout homme de ne pas tuer un autre homme, de ne pas nuire à sa santé de ne point lui causer ni la mort, ni aucune maladie, de ne point l'exposer au péril dans l'intention de le faire périr.

109. Cependant, comme personne n'est obligé d'aimer autrui plus que soi-même, et que quelquefois il faut que l'un ou l'autre périsse, il n'est pas contraire à la raison d'user de tous les moyens pour nous tirer du danger, et de repousser l'aggresseur, même en le privant de la vie, pourvu que nous n'excédions pas les bornes de la légitime défense.

110. Or il n'est pas difficile de connaître ces bornes : 1° Dès qu'on s'est mis à l'abri du danger, la légitime défense cesse ; 2" quiconque peut éviter le danger sans faire mal à l'aggresseur, ou en ne lui faisant qu'un mal léger, n'a pas droit de pousser les choses jusqu'à lui ôterla vie, parce que de deux maux physiques, la raison nous dicte qu'il faut choisir le moindre.

111. D'après ce principe, il est aisé de résoudre les questions sur les bornes de la légitime défense. Si on demande contre qui il est permis d'user d'une légitime défense, on répondra qu'on peut en user contre tous ceux qui nous mettent en péril sans qu'il y ait de notre faute, contre les furieux, contre ceux qui sont en délire, contre ceux qui ayant dessein d'attaquer une autre personne, s'adressent à nous par méprise; car le droit de légitime défense ne tire point son origine du crime ou de l'injustice de l'aggresseur, mais du droit que nous avons tous d'écarter de toutes les manières possibles le péril qui nous menace, et de ne point préférer la vie d'autrui à la nôtre.

112. D'après ces mêmes principes, nous pouvons également connaître combien detemps dure contre un aggresseur le droit de légitime défense. Les moralistes distinguent ici ceux qui, vivant dans l'état de nature, n'ont aucun magistrat qui puisse les détendre, et ceux qui vivent dans une société civile. Comme dans ce premier état l'homme n'a que lui-même pour se défendre, le droit de se détendre commence nécessairement avec le péril, et dure jusqu'à ce que le péril ait cessé.

113. Dans l'état de société civile au contraire, le citoyen ennemi pouvant être réprimé par le magistrat, un citoyen ne peut prévenir son ennemi, ni tirer, par des voies violentes, une vengeance qu'il doit demander et attendre du supérieur, couséqueu1

ment le tem|)S d'une légitime défense est resserré dans des bornes très-étroites, et ne commence qu»"vec le péril imminent,et dure jusqu'à ce que le péril ait cessé.

114. La légitime défense ne s'étend pas jusqu'à tuer l'aggresseur, si on peut l'éviter ou se débarrasser de lui, soit en le blessant, ou en le mettant de quelque manière hors d'état de nous nuire. Remarquons cependant que dans l'état de société civile, le temps de la légitime défense étant si court, et n'étant pas toujours possible, dans des moments de trouble, d'apercevoir tous les moyens qu'on a d'échapper au péril, on ne doit pas exiger avec trop de rigueur que celui qui se trouve attaqué prenne quelqu'un de ces moyens.

115. Le devoir absolu envers les autres, qui consiste à ne faire de mal à personne^ ne regarde pas moins l'âme que le corps, et ces deux facultés de l'âme, qui sont l'entendement et la volonté.

Quant à la première de ces deux facultés, on ne peut nier que celui qui, par des impostures et des sophismes induit en erreur une personne sans expérience , ou d'un esprit borné, qui l'éloigné de la vérité en lui donnant de faux préjugés, ne lui fasse un tort considérable. 11 en est de même de celui qui par une sévérité déplacée donne à un jeune homme de l'aversion pour l'étude de la sagesse et de la vérité.

116. Et comme le mal qu'on fait à la volonté, mal qui se nomme corruption, n'est pas moins grave; c'est pécher contre le devoir que de séduire quelqu'un par les amorces tie la volupté, de l'entraîner" dans le désordre par des discours trompeurs et de honteux exemples: c'est pécher contre le même devoir que de ne pas détourner du vice une personne quand on le peut, et de la ramener dans le chemin de la vertu.

117. 11 n'est pas plus permis de nuire au corps qu'à l'âme : c'est donc une chose illicite de frapper quelqu'un, de le blesser, de le mutiler, de lui faire endurer la faim, de lui faire souffrir des tourments, de lui ravir des choses dont il a besoin pour sa conservation; en un mot, de faire quoi que ce soit qui puisse détériorer le corps ou la santé.

118. Quant à ce qui concerne l'état de l'homme, on doit mettre au premier rang les choses qui l'intéressent, Y estime ; soit Y- estime simple qui consiste à être réputé membre sain et honnête de l'état; soit Vestime de distinction, qui donne à celui qui en jouit quelque prééminence sur les autres à raison de certaines qualités dont il est avantageusement, pourvu. Or, comme personne ne peut être lésé dans cette partie que par des calomnies et des discours et des faits qui tendent à déshonorer, et qu'on appelle insultes, il est clair que nous devons être d'autant plus attentifs à nous en abstenir, que nous sommes [dus sensibles à celles qu'on nous fait.

119. L'état de l'homme reçoit encure atteinte toutes les fois qu'on tend- des pièges à si pudicité, soit qu'on la sollicite par des

discours, soit qu'on emploie la violence pour triompher : par là, on jette le trouble dans les familles, et on fait tort à la réputation : ainsi la séduction, le viol, l'adultère, et toute autre entreprise de ce genre répugne entièrement au droit naturel.

120. On peut nuire à autrui par des actions internes, telles que des pensées qui tendraient à lui faire du mal ; ou par des actions externes, telles que des gestes, des paroles, des faits. La haine, le mépris, l'ente, et les autres vices de ce caractère sont donc, contraires au droit naturel. Par conséquent, les gestes qui les annoncent, et qui sont des insultes, à plus forte raison les paroles et les faits, sont des offenses plus graves, elles sont punies même dans le for humain.

121. Le discours est un son articulé à l'aide duquel nous communiquons clairement et distinctement aux autres nos idées, nos sensations, nos affections. Voilà la raison et l'objet de la parole selon l'institution de l'auteur de la nature.

122. D'après cette définition, il est clair que l'usage de la parole ne nous a été donné ni pour Dieu, ni pour les animaux, mais pour nous-mêmes et les autres hommes; par conséquent, que Dieu veut que nous l'employions, autant et comme l'exige l'amour qu'il nous a commandé, c'est-à-dire pour communiquer aux autres ce qui se passe dans notre âme, pour notre utilité et pour la leur.

123. De là il faut conclure qu'on peut employer les mots dans leur sens et selon la vérité; que si on en emploie de nouveaux on est tenu d'en expliquer le sens.

124.. 11 résulte de là encore que* nous sommes tenus de ne rien taire de ce que nous devons dire, et de ne rien dire de ce que nous devons taire; que nous ne devons rien dire de faux, ni qui (misse induire en erreur qui que ce soit, ni lui porter préjudice.

125. Si quelqu'un tait ce qu'il est obligé de dire, nous disons qu'il est dissimulé : s'il énonce quelque chose qu'il sait être faux, nous disons qu'il ment ; s'il induit une autre en erreur pour lui faire du mal, nous disons qu'il le trompe. Donc la dissimulation, le mensonge, la tromperie sont contraires au droit de la nature.

126. Cependant comme nous ne sommes pas tenus d'aimer les autres plus que nousmêmes, il s'ensuit :l°Qu'il nous est permis de nous taire , si ce que nous dirions ne devait être à autrui d'aucune utilité, et pouvait nous nuire à nous-mêmes ou aux autres ; 2° de ne point répondre à celui qui n'a point droit d'exiger de nous la vérité, quand la vérité peut nous faire tort à nous-mêmes ou aux autres. Par la même conséquence, quoique toute dissimulation soit illicite, toute taciturnité ne l'est pas; quoique toute tromperie soit défendue, ainsi que tout mensonge, la réserve dans le discours ne l'est point, c'est même une vertu.

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