Chapitre VIL
Des devoirs imparfaits, ou qui ne sont pas de rigueur envers les autres.
138. On a fait voir qu'on ne doit faire de mal à qui que ce soit, et en quoi consiste le mal qu on peut faire à autrui. Nous devrions maintenant faire voir comment on doit rendre à chacun ce qui lui appartient, ce qui est le second objet de Vamour de la justice. ' Mais comme ce.s devoirs hypothétiques ou conditionnels appartiennent plus encore à la jurisprudence qu'à la morale, et qu'ils so cartent de l'objet de cet extrait, nous nous bornerons ici à parler des devoirs imparfaits.
139. La source de tous les devoirs imparfaits, ou qui ne sont point rie rigueur, est l'amour d'humanité et de bienfaisance. Par
cet amour, nous accordons volontiers à celui que nous aimons, môme ce que nous ne lui devons pas dans la rigueur du droit, mais que nous jugeons propre à contribuer à son bonheur. Or, Y humanité nous prescrivant d'ôtre utiles aux autres lorsque cela ne nous porte aucun préjudice, et la bienfaisance nous prescrivant la même chose lors môme que cela nous fait quelque tort, on ne doit pas confondre l'une de ces vertus avec l'autre; l'une donne ce dont elle n'a pas besoin, l'autre prend sur soi et fait des sacrifices.
140. L'homme est tenu d'aimer l'homme comme lui-même, par conséquent il ne doit point faire à autrui ce qu'il ne voudrait point qu'on lui fît; voilà la source des devoirs imparfaits ou de rigueur : il doit faire à autrui ce qu'il voudrait qu'on lui fit; voilà la.sdurce de tous les devoirs imparfaits, soit d'humsnnité, soit de bienfaisance.
141. Personne ne souffre sans peine qu'un autre lui refuse, dans son besoin, ce qu'il pourrait lui accorder sans se faire tort : donc chacun est tenu de donner à autrui libéralement les choses de cette nature. C'est donc avec raison qu'on appelle inhumain celui qui pouvant être utile à autrui ne l'est pas, qui ne le secourt [tas, qui lui refuse de l'eau lorsqu'il a soif, du feu lorsqu'il a froid, du pain lorsqu'il a faim, etc. Souvent même ces devoirs, quoique imparfaits, sont devenus devoirs de rigueur par les lois et les coutumes des nations. Les lois d'Athènes portaient que quiconque n'aurait pas montré le chemin à celui qui s'égarait, serait blâmé par les juges.
142. On doit mettre au rang de ces devoirs d'humanité, de donner des choses dont nous avons une grande abondance, et qui se perdraient entre nos mains; tellement que c'est ôtre inhumain que de gâter ces choses, de les brûler, de les jeter dans la mer pour empêcher que d'autres n'en profitent.
14-3. Comme l'amour d'où découlent ces devoirs n'est point dû pour les mériter, mais à cause de l'égalité naturelle, il est évident que nous ne devons pas nous en dispenser, même à l'égard de nos ennemis. Ce trait d'humanité est d'autant plus beau et plus louable, que nous avons moins à espérer de la part d'un ennemi.
144. Cet amour doit avoir pour guide la sagesse, et la sagesse est la faculté de discerner ce qui peut contribuer à notre bonheur et à celui des autres. Il suit de là que dans l'acquit de ces devoirs on doit avoir égard non-seulement à la qualité des personnes, mais encore au besoin pressant ; que, toutes choses égales d'ailleurs, si on ne peut s'acquitter de ces devoirs envers tout le monde, on doit préférer un honnête homme à un méchant homme, un ami à un ennemi, un parent, un allié à un étranger, celui qui a un plus grand besoin, à celui qui en a un moindre. C'est en ce sens que le célèbre Leibnitz a défini la justice : l'amour du sage.
145. Le degré d'amour que nous avons appelé amour de bienfaisance est plus élevé encore (pie celui d'humanité, en ce c'.Ui or-
donne d'ôtre utile aux autres, lors même qu'il nous en coûte, et que nous nous faisons à nous-mêmes quelque tort; la règle est ici comme ailleurs, que nous fassions aux autres ce que nous voudrions qu'on nous fît. Or, etc.
146. D'après ces notions, il est clair que le bienfait est une chose ou une action qui doit. être utile à autrui, et que nous donnons, ou que nous faisons sans espérance de restitution ou de rétribution. On nomme bienfaisance la disposition habituelle et l'empressement qu'on a de donner ou de faire de pareilles choses. De même on dit d'un homme qu'il est officieux et serviable. quand il montre de l'activité et du zèle pour donner ou faire des choses utiles à un autre, qui s'oblige, soit à les restituer, soit à en rendre l'équivalent. Mais quoique les choses données ou faites dans les vues de la restitution et de la compensation ne soient pas proprement des bieniaits, on doit néanmoins les priser beaucoup et les accepter avec reconnaissance, si elles sont d'une grande valeur, ou si elles sont laites ou données sans qu'aucun devoir y oblige.
147. C'est donc s'attribuer faussement la gloire de la bienveillance, que de faire du bien par hasard, ou dans l'intention de nuire, ou par des vues intéressées, et ainsi il faut plus considérer l'intention du bienfaiteur que l'action en elle-même où l'effet qu'elle produit.
148. Puisque les bienfaits doivent prendre leur source dans l'amour, et que cet amour doit ôtre joint à la sagesse, il est évident qu'une profusion sans raison est très-différente de la libéralité et qu'on ne doit point appeler bienfait ce qui procède de l'ostentation plutôt que de l'amour, ni ce qu'on donne aux riches plutôt qu'aux indigents, et aux méchants plutôt qu'aux honnêtes gens; ni enfin les libéralités où on n'observe pas l'ordre des liaisons et des rapports que nous avons indiqués.
149. Si cet amour d'humanité comprend même nos ennemis, à plus forte raison sommes-nous obligés d'aimer ceux qui nous font du bien. Conséquemment ceux à qui nous avons fait du bien, et qui ne sont pas assez sensibles pour nous aimer, pèchent contre leur devoir, ils sont même d'autant plus injustes, qu'ayant accepté nos bienfaits, ils se sont obligés à un amour réciproque.
150. L'amour envers les bienfaiteurs s'appelle reconnaissance; c'est un devoir, mais qui pourtant n'est pas de ceux que nous avons appelés parfaits et de rigueur. On ne peut forcer l'ingrat à Ja reconnaissance, à moins que les lois civiles ne le portent dans leurs dispositions.
151. Puisque la reconnaissance est l'amour envers le bienfaiteur , il s'ensuit que chacun doit se complaire dans le bonheur et la perfection de son bienfaiteur, qu'on doit publier ses bienfaits, qu'on doit les coiii!>enser par d'autres bienfaits qui dépen-
1365 PART. IV. TH. DOGM. ET MOR. - SECT. I. TU. MOR. — PRINCIP. DE MOR. 17.C0
dent de nous, et par toutes sortes de devoirs pris les états civil et social , quoique ceuxet de services. ci soient accompagnés d'une foule de pei-
15-2. Enfin, si nous sommes tenus de faire du bien a autrui à notre préjudice, et sans espérance de restitution ou de rétribution , à plus forte raison ne devons-nous pas refuser à autrui les choses qu'il demande à la charge d'une certaine restitution ou rétribution : donc , chacun est obligé d'avoir pour gratifier autrui , ce zèle qui caractérise rhomme officieux et serviable , pourvu que <e zèle ne nous apporte point préjudice. Nous passons à la seconde partie qui a pour objet les devoirs du citoyen.
SECONDE PARTIE
Un droit des gens.